dimanche 12 décembre 2010

Journal d'été

Début août. Il avance. Il s'installe près de la fenêtre. Il se met à regarder au dehors et on a pourtant l'impression – en croisant ses yeux sur la vitre – que l'essentiel se passe ailleurs, non pas à l'air libre mais au plus profond de son être intérieur. Il ne joue pas pour autant avec un moi envahissant. Il se méfie, au contraire, de tout ce qui miaule ou s'épanche sans complexe. Comme les états d'âme trop flasques. Et leurs inévitables dérapages incontrôlés...

« Ici des toiles d'araignées fixent l'immobilité. Plein soleil et reggae. Je me promets d'écrire chaque jour. Dépecer la solitude. Le fouillis le plus inextricable. Je lamine le silence épais du verbe. Dans l'ornière, les futilités, les gestes utilitaires, les ombres quotidiennes. »

La morale, les aphorismes, les certitudes et les misères qui pleurent leur trop plein d'encre, il les laisse à ceux qui aiment tant donner en pâture aux autres leur intimité en morceaux. Lui, il a choisi d'arpenter des chemins plus étroits. Il s'y glisse en respirant lentement. Il écrit avec gravité, pudeur et retenue. Il suit la courbe du soleil. Son éclairage l'aide à y voir. Et si le doute persiste toujours un peu, ces notes quotidiennes,  ciselées et sensibles, frottées au tranchant de la lame, lui permettent tout de même de traverser les apparences, de saisir son ombre sur les murs, de distiller des détails ordinaires, de petites choses presque immobiles qui raniment les présences de la solitude et de l'amour chez un écrivain qui publiait là , en 1994, son premier livre.

Ensuite, quelques rares titres ont suivi, notamment Terrasse grise d'un bistrot de mai (Vodaine, 1995) Vers les fossés (Wigwam, 1998) et Lettre à la pauvrière (Jacques Brémond, 2009) mais sans empêcher Philippe Marchal de rester volontairement en retrait, occupé à publier les autres et à poursuivre l'aventure de la très belle revue Travers qu'il anime sans relâche depuis 1979.

Philippe Marchal : Journal d'été, avec 9 monotypes de Didier Godart, éditions du Noroît et  Erti éditeur.

mardi 7 décembre 2010

Clandestin / de nulle part et simultanément

Mime, homme de théâtre, photographe, romancier, essayiste, poète et grand voyageur, Théo Lésoualc’h est mort le 28 novembre 2008. Deux ans plus tôt, Guy Benoit, le créateur des éditions et de la revue Mai hors saison, l’avait sollicité pour qu’il regroupe tous ses poèmes et textes dispersés ici et là, au hasard des publications en revues ou dans des ouvrages collectifs. Ce sont quelques uns de ces fragments qui se trouvent aujourd’hui rassemblés dans un livre-hommage qui contient également des inédits, des lettres, des critiques, un entretien, des photos et une bibliographie complète.

Clandestin, Lésoualc’h l’aura été sa vie durant. Après avoir parcouru très jeune, multipliant les interventions spontanées, poursuivant « un théâtre du geste à réinventer », à une époque (début des années cinquante) où cela se faisait peu, l’Italie, la Suède et la Scandinavie (où il rencontre le mime Marceau qui le dirigera vers une école de mime à Paris), il sillonne le Maroc, la Tunisie, la Turquie, l’Iran en proposant là où il passe un spectacle auquel il associe toujours des acteurs locaux.

Plus tard, il partira en Inde puis au Japon où, passionné par le théâtre Nô et par les estampes érotiques, il séjournera plusieurs années. Il en rapportera deux livres qui restent encore des références : Érotique du Japon (l’édition Pauvert en 1968 fut retirée de la vente et censurée avant d’être rééditée par Henri Veyrier en 1978) et Les Rizières du théâtre japonais ( Denoël, 1978).

De retour en France en 1965, il vivra un temps à Paris avant de se poser d’abord en Ardèche puis dans le Gard où il s’installera définitivement, ne quittant Le Mas-brûlé (situé sur la commune de Rousson) que pour de courtes escapades en Bretagne (sa famille est originaire de Douarnenez) et une ultime tournée japonaise.
Attiré par le théâtre Nô, bunraku puis kabuki, Lésoualc’h a longtemps préféré s’exprimer par le langage du corps plutôt que par l’écriture. Il ne commença vraiment à s’intéresser à celle-ci qu’aux environs de la quarantaine. Il publia dès lors, coup sur coup, des livres tels La Vie vite (Denoël, 1971), Phosphènes (Denoël, 1972), Marayat (Denoël, 1973) et Oui poisson-lune (Christian Bourgois, 1976) qui le mirent, un temps, sous les feux de projecteurs littéraires qu’il s’empressa de fuir au plus vite.

« Je me lève à cinq heures du matin sur des soleils qui n’existent plus à Paris, qui sont la réalité physique d’un temps à danser comme un alcool et quand je lis mes textes décortiqués dans leurs rubriques je me demande ce qu’ils veulent dire... Même s’ils veulent être sympa.... ils me traitent comme de la littérature. »

A partir des années 80, Théo Lésoualc’h, vivant à son rythme, gardant intacte « l’énergie de la marge », passe aisément du récit (L’homme clandestin, L’Instant, 1988) aux poèmes, ne publiant ceux-ci qu’avec parcimonie, dans de rares revues amies (Mai hors saison, Bunker, Révolution intérieure, Tout est suspect, RegArt...).

« La clandestinité, je ne crois pas qu’elle n’ait été pour moi qu’un simple choix. Mais plutôt une décision obligatoire, urgence de chaque seconde à travers les impératifs de mes instants vécus. De mon îlot de terre sèche, la mer de mes enfances me possède et me réenfante. M’obsède, crachins, lames de fond. Aspiration à vivre par delà les frontières définies. Contre la rigidité frigide des institutions. »

Lésoualc’h, clandestin / de nulle part et simultanément, Mai hors saison (Le livre - 18 € - peut être commandé chez l’éditeur, 8 place de l’église – 53470 Sacé).

vendredi 3 décembre 2010

Hommage à Georges Haldas

Ce n’est pas par hasard qu’il avait tenu à écrire La Légende des cafés. Il les connaissait bien. Il savait que se jouait là, dans l’antre, souvent à huis clos, entre le buveur et son reflet dans une vitre ou dans l’oeil d’un serveur, bien plus que du lien social. On pouvait encore le rencontrer, il n’y a pas si longtemps, à La Brasserie hollandaise à Genève, un peu perdu derrière des volutes de fumée en fond de salle, ou au café Chez Saïd où il aimait venir travailler tôt le matin, juste avant l’embauche des ouvriers.

Ici ou là, il y avait toujours sur sa table journaux et carnets en cours. Il en aura noirci plusieurs dizaines. Vivant « en état de poésie ». Cherchant continuellement à capter tous ces éclats et fragments de vie qui, mis bout à bout, permettent de trouver un équilibre précaire mais nécessaire pour traverser l’existence et comprendre les autres en restant éveillé, curieux, fraternel et surpris.

Son œuvre avoisine les cent titres. Si elle fait l’éloge de ses passions (des cafés, du football ou des repas), elle interroge également la lumière qu’il disait trouver (lui qui perdait peu à peu la vue) dans la religion et les liens très forts qu’il entretenait, par delà leur disparition, avec ses parents. Deux livres, l’un, Boulevard des philosophes, consacré à son père et l’autre, Chronique de la rue Saint-Ours, dédié à sa mère, se complètent et expliquent discrètement tout ce qu’il leur doit. Il avait coutume d’avouer que de son père, taciturne et secret, il avait hérité de la recherche du sens tandis que de sa mère, patiente et toujours prompte à répondre à ses questions, lui venait son besoin de dire.

« La démarche de mon père était à base de doute et de besoin de puissance (pour se rassurer, faute de se relier). Celle de ma mère, faite de confiance et de relation ».

Né à Genève en 1917 de père grec et de mère suisse, Haldas a toujours eu des relations contradictoires avec sa ville. Ce qui l’attire, c’est « la ville du dedans », celle des bords de l’Arve, de Plainpalais, de la Roseraie, celle qui dans les profondeurs de sa mémoire ne bouge pas. Il en parle comme d’une « patrie psychique » en précisant qu’une autre partie de lui à ses racines en Grèce et une autre encore en Italie.

« À chaque fois, une partie de nous-mêmes correspond à un lieu déterminé. Toutes ces choses s’amalgament et font un en nous, et c’est précieux. »

Curieusement, Georges Haldas, qui s’est éteint au Mont-sur-Lausanne où il vivait depuis quelques années, a peu publié en France, seuls La Légende des repas paru en poche en 2008 et L’échec fertile (livre d’entretiens), sonnent comme des exceptions. Son œuvre (poèmes, chroniques, carnets et essais) est essentiellement disponible chez L’âge d’homme.

lundi 29 novembre 2010

Paris

Jean Follain n’est pas seulement le poète de l’instant, du mouvement, de l’infime capté et restitué illico, celui que l’on retrouve dans Usage du temps et dans Exister, ses deux livres-phares (disponibles en poésie/Gallimard). En marge des poèmes, il a écrit de nombreux textes épars. Grand adepte de la curiosité, il a su donner libre cours à celle-ci dans des centaines de notes (regroupées dans les Agendas, 1926-1971, publiés aux éditions Claire Paulhan et hélas épuisés) ou dans des ouvrages où on l’attendait moins, tels sa Célébration de la pomme de terre (éd. Deyrolle) ou son Petit glossaire de l’argot ecclésiastique (éd. Pauvert).
Parmi ces proses multiples subsiste, intact, discret et subtil, ce Paris, publié une première fois chez Corrêa en 1935, réédité chez Phébus en 1989 et depuis quelques années disponible en poche.

« Un jour, je sentis que sous le pavé de Paris, il y avait la terre, la vieille terre des propriétaires et des partageux ; souvent le pavé s’est gonflé sous sa poussée ; au soir de révolution on arrache les pavés, l’on casse l’asphalte, et la terre apparaît, une terre maigre certes, mais qui tend à conquérir les sucs du ciel. »

Ici, l’antique barrière ville/champs vole en éclats. Follain se fiche de ces frontières-là. Son univers est ailleurs. Il déambule, observe, s’imprègne de la ville et de ses énigmes en évitant de trop s’entourer de murs. C’est un flâneur. Le plein air lui est profitable. Les rencontres anonymes l’attirent plus que les monuments. Son Paris n’est pas celui des guides. Il s’y déplace en zigzag. Va de cafés en cimetières en frôlant les hôpitaux, les prisons, en s’engouffrant, au besoin, dans un passage pour changer d’itinéraire à l’improviste. Il parle peu de lui. Préfère aller vers l’autre. Noter non seulement ce qu’il voit mais aussi ce que son imaginaire (en ébullition) y ajoute.

« Un pigeon échappé d’un laboratoire et à qui on a enlevé le bulbe rachidien titube sur un trottoir. Plusieurs filles l’examinent avec cruauté, l’une d’elles, suave comme une madone d’Italie, porte le bras en écharpe parce qu’elle a été blessée par un amant féroce à peau ambrée.
Sur les avenues et boulevards, le souffle des dormeurs sur les bancs agite une seconde une feuille morte. Dans le fond des cafés, au cœur noir des petits hôtels, des gens rêvent tout haut.
L’arôme vanillé des chocolats de qualité à la fumée dense, consommés encore dans quelques discrets salons de thé, n’est perçu que des chiens errants qui jouissent d’un odorat plus délicat que celui de l’homme. »
Partout, la réalité affleure et glisse vers le possible ou le probable. Ce qu’il saisit prend matière grâce aux mots. Gil Jouanard, dans sa préface, cite ce que Dhôtel un jour lui confia à propos de Follain :

« Il semblait tout traverser sans rien regarder. En fait il voyait tout ce qui avait de l’importance et pouvait se traduire avec des mots précis, exacts, justes ; car son vrai regard transitait par le prisme du langage ; et c’est de cette précision lexicale qu’il faisait l’épaisseur même de sa poésie. »

C’est en sillonnant cette ville qu’il aura tant arpenté (tout comme Calet, Fargue, Mandiargues, Réda, Yves Martin et tant d’autres marcheurs) que Jean Follain devait trouver la mort, renversé par une voiture le 10 mars 1971, quelques semaines avant la publication d’espèces d’instants, autre incontournable jalon.

Jean Follain : Paris, éditions Phébus (libretto).

mardi 23 novembre 2010

Paul Rebeyrolle, L'oeuvre de chair

Paul Rebeyrolle a souvent parlé de son premier contact avec ce qu’il nommait « un vrai tableau ». Celui-ci eut lieu un peu par hasard, en 1944, boulevard Raspail, quand il fut attiré, passant devant la devanture d’un marchand de tableaux, par un Rouault exposé en vitrine... D’autres rencontres, lui permettant de voir « la grande peinture lui arriver en plein dessus, d’un coup », vont dès lors se succéder, en accéléré. Il y aura, outre Soutine et sa force brute, la découverte, dans le désordre, de chocs nommés Rubens, Delacroix, Courbet, Rembrandt...
De ces secousses, Rebeyrolle aime à en ramasser les éclats. Il les loge dans son corps. Les frotte à sa propre histoire, à son présent, à ses paysages familiers - tout particulièrement ceux d’Eymoutiers (en haute-Vienne) où il est né en 1926 - qui ne cessent de le nourrir. C’est ce cheminement - ouvrant sur la secrète alchimie qui en est sortie, faite d’énergie, de révolte, de hargne et de violence - que Lionel Bourg interroge et restitue avec fougue dans L’œuvre de chair (éd. Urdla).

« On ne se délecte pas de la peinture de Paul Rebeyrolle. Récusant toute posture, tout voyeurisme, toute contemplation sereine ou détachée des tableaux dont elle s’affranchit afin de plus énergiquement les investir, son impétuosité ruine les prétentions du spectateur. C’est que la regarder ne suffit pas. Qu’elle exige davantage. Plonge quiconque s’y confronte au sein de ses turbulences. »

Il suit cet homme, dont l’œuvre « s’insurge, s’enivre et jouit, s’arc-boute, dénonce », avec entrain et connivence. Ses phrases pivotantes s’intègrent aisément à « cet univers d’étreintes et de clameurs, de cris, d’œdèmes ou de tripailles jetées sur la toile » par Rebeyrolle durant plus de cinquante ans.

Lionel Bourg s’affirme, par bien des côtés, proche de celui qu’il salue ici. Il y a dans sa façon d’écrire, dans son appétit de vivre, dans sa soif d’en découdre et de se colleter le présent sans que le moindre compromis ne soit de mise, des affinités qui ne trompent pas... Il faut du souffle et de la puissance (il en a) pour suivre le peintre de série en série, de Guérilleros en Prisonniers en passant par Faillite de la science bourgeoise  avant de le décrire au travail, en sueur près de ses Sangliers, de ses Nus, de ses Paysages, aux prises avec cette vitalité sauvage et primitive qui l’aura portée toute sa vie.

Rebeyrolle est mort dans son atelier en février 2005. Ce livre est plus qu’un hommage. C’est une incitation à aller voir l’un des artistes majeurs - et sans doute l’un des plus solitaires - de la seconde moitié du vingtième siècle de plus près.
Depuis 1995, un espace permanent est  consacré à ses œuvres, à Eymoutiers, au bord du ruisseau Planchemouton, là où ses cendres ont été dispersées.

Lionel Bourg : Paul Rebeyrolle, L'œuvre de chair, éditions Urdla.