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mercredi 2 septembre 2026

Une histoire passera ici

Publié initialement en 1999 dans la collection Poésie / Flammarion dirigée par Yves di Manno – qui signe la préface de cette nouvelle édition –, Une histoire passera ici est une belle invitation à découvrir ou à redécouvrir l’un des premiers livres d’Ariane Dreyfus. Elle y explore, en une écriture fragmentaire, à la trame narrative magnétique, des vies et des territoires de l’Ouest Américain vu à travers les westerns des années 1950/1960. Elle revisite à sa manière quelques pépites du genre en s’arrêtant sur des séquences qui l’ont marquée.

« Si j’étais une Indienne – mais pas dans la vie –
Si j’étais une Indienne au bord de l’eau.

Le cinéma qui m’a fait les yeux très grands
Étalerait sur mon visage l’ombre
Des arbres que fait bouger le plus vivant
Des hommes blancs.

Si j’étais une Indienne je serais la première à mourir. »

Ce qui l’attire dans le western classique, ce sont, en plus de l’atmosphère particulière qui y règne, les gestes familiers des protagonistes (seller et tenir un cheval, se protéger de la poussière, allumer un feu, traverser une rivière), le mouvement des corps, l’expression des visages, la vie qui ne tient qu’à un fil, le moment d’inattention qui peut s’avérer fatal, les échanges peu prolixes et les nombreuses histoires qui s’emboîtent et qui ont souvent pour points communs la survie et la loyauté.

« Dans le jour les chevaux marchent. Dans la nuit les pensées continuent. »

Elle ne procède pas par arrêts sur images mais capture des scènes brèves (parmi celles que l’on remarque à peine) et laisse ensuite son imagination fonctionner pour que, de ce matériau délicatement saisi, naisse le poème. Celui-ci s’attache à rendre palpable la vie ordinaire de personnages qui vaquent dans un décor sobrement esquissé. Le rôle et la place des femmes restent sa préoccupation première. Leurs présences discrètes mais solides, celles – entre autres – de Martha (dans La prisonnière du désert, John Ford, 1956), de Petite Corne, d’Étincelle vivante, de Hallie, la serveuse du restaurant (dans L’homme qui tua Liberty Valance, John Ford, 1962) ou, plus tard, de Calamity Jane et de sa fille Janey, sont au centre du livre.

« Allongée par terre,
Elle entend deux cœurs, le sien et l’autre,
Se cogner ensemble

L’herbe est tellement proche !
Petite Corne s’endort les bras ouverts
À force de tout écouter

Ses cheveux ont chaud
Quand le deuxième sommeil enjambe
Le premier sommeil »

Si les poèmes d’Ariane Dreyfus trouvent leur origine dans les séquences qu’elle a notées ou mémorisées, il va de soi qu’ils se lisent sans que l’on ait besoin d’avoir visionné ces films. Les fragments extraits gagnent leur autonomie et affichent leur singularité grâce à son regard, à son empathie et à son écriture piquetée d’éclats qui jaillissent à l’improviste.

« Entre eux le verre qu’elle a rempli ne l’est plus.
De près, sa face est grande comme une maison. »

ou :

« La distance est une inconnue
Dans la vie des corps »

ou encore :

« Il sort du paysage
Elle sort de la maison

Les trois enfants la suivent
À la limite de leur propre rêve. »

Avec elle, l’histoire est à portée de regard, dans le galop d’un cheval ou dans une salle de bal, au bout de la prairie où bringuebale un chariot ou sur les bas-côtés rocheux, dans les habitudes, dans l’apparente banalité d’un instant qu’elle rehausse en l’épurant et en faisant en sorte que les êtres qui le vivent entrent dans son propre univers. Ces plans cinématographiques empruntés à quelques metteurs en scène de premier ordre lui permettent de s’approcher au plus près de l’âme et de l’intimité des personnages. Toutes et tous (y compris les morts), réunis dans un même livre, poursuivent l’aventure autrement, non plus sur grand écran mais en poésie.

Ariane Dreyfus : Une histoire passera ici, préface de Yves di Manno, postface de Catherine Soulier, Le Castor Astral. 

samedi 19 septembre 2020

Sophie ou la vie élastique

Un personnage littéraire peut tout à fait s’échapper d’un livre, garder sa fraîcheur initiale, voire même se régénérer, et trouver place dans un nouvel ouvrage, sous une autre plume, en s’y sentant comme chez lui. Il faut pour cela que celle ou celui qui le reçoit à sa table d’écriture respecte sa personnalité, son tempérament, sa façon d’être et de réagir. C’est ainsi que réapparaît aujourd’hui Sophie, la fillette vive créée par la Comtesse de Ségur en 1858. Quatre ans après s’être rappelée à nous grâce à Christophe Honoré et à son film Les Malheurs de Sophie, la voici qui s’offre une grande et belle incursion en poésie grâce à Ariane Dreyfus.

« Parfois un personnage vient se heurter à nous,
qui sommes déjà en morceaux.

Où poser le pied quand de grands blocs se détachent ? »

À cette question, comme à beaucoup d’autres, Sophie répond en acceptant l’obstacle, en le contournant et en poursuivant sa route. Elle entre délicatement dans le livre et se met à bouger, à rêver, à penser, à inventer. Dès lors, la narratrice n’a d’autre choix que de la suivre. Dans le parc, au bord de l’eau, dans sa chambre ou dans ses jeux et découvertes champêtres, là où les animaux tiennent autant de place que les fruits rouges (cerises, groseilles) qui l’attirent particulièrement.

« La cerise qui est là
Elle voit des fibres comme des veines
Roses dans le rouge clair

Sophie met ses ongles
Pour desserrer ce qui tient au noyau
Pendant que ça coule sur ses doigts
Doucement lui vient une idée
Qu’elle ne savait pas

Ça peut faire des yeux »

Et les yeux, justement, Sophie a l’habitude de les sonder pour y détecter tendresse, bienveillance, colère, frayeur ou stupeur. Elle consulte ceux du chien pour savoir s’il « veut bien dans ses yeux », ceux de sa poupée, qui a fondu au soleil où elle l’avait mise à bronzer, ou encore ceux, inexpressifs, du lion en pierre et ceux de l’écureuil sans vie qui ne peut plus les fermer. Tout l’intéresse tandis que tout autour la mort fait bien plus que rôder. Elle emporte ceux qui lui chers. La poupée, le cheval, l’écureuil, les bébés hérissons et, bientôt, sa mère, Madame de Réan, qui chavire dans la mer.

« Dans une vieille cape couleur de terre perdue
Sophie se laisse transporter à travers l’hiver

Plus de berceuse pour se poser sur elle
Maman est un mot qui a trop voyagé

Maintenant elle est obligée
De dire Maman à Madame Fichini »

Ces disparitions n’entament pas son goût de vivre. Sophie s’ouvre un chemin de traverse. Elle réfléchit, touche, découvre. Elle s’initie aux aléas plus ou moins cruels de l’existence et surmonte les épreuves. Elle s’invente un autre monde qui, jouxtant celui des adultes, est plus apaisant, plus volage, plus espiègle, plus sauvage. C’est lui qui nourrit sa sensibilité, ses émotions et son imagination.

« Je sais ce que j’ai vécu
et que je vivrai encore »

Ariane Dreyfus insuffle une douceur emplie d’une revigorante fraîcheur à ce portrait en mouvement. Elle reconstitue avec sensibilité et délicatesse la personnalité d’une Sophie intemporelle dont la présence attachante se glisse avec bonheur dans une écriture poétique avec laquelle elle ne peut que se sentir en harmonie.

 Ariane Dreyfus : Sophie ou la vie élastique, Le Castor Astral.

dimanche 19 mars 2017

Le dernier livre des enfants

Lire Ariane Dreyfus, c’est se mettre en retrait, faire un pas de côté et s’engager sur des routes qui ne ressemblent pas à celles que nous empruntons d’ordinaire. Avec elle, il faut savoir prendre son temps. Se rendre disponible et s’approcher des autres. Être attentif à ce qu’ils disent et comprendre ce que peut cacher un non-dit. Qui ne sera effleuré que par effraction, souvent grâce au regard. Celui-ci est important. Il ne dévoile pas tout mais il ouvre à chaque fois une porte, délimite un espace, surprend un geste, croise un autre regard.

« C’était là,
Ma fille assise dans l’escalier, je la regarde entre les barreaux
Ne bouge pas
J’aime continuer
 
L’importance de se regarder
Sans doute
Le visage en veut un autre »

Les enfants dont elle parle ici viennent de divers horizons. Certains, plus isolés que d’autres, ont même précédemment vécu en tant que personnages d’un roman. Ils « bougent pour faire respirer leur solitude », dit-elle et ont, pour cela, besoin d’histoires. Que l’on peut inventer et raconter. Ce qu’elle fait en sachant que leur esprit curieux et créatif saura meubler les moments de silence qu’elle prend soin de préserver. Ses poèmes naissent presque toujours d’un mouvement anodin. Qui suscite une émotion, ou ravive la mémoire, ou éveille la sensualité, ou donne corps au présent.

« J’ai fermé les yeux
Ouvrant la bouche pour que ma langue
Touche une autre langue dans une autre bouche

Cela donne
Un éclat à peine étiré
Tout de suite arrondi

Puis un sursaut, un envol
Que n’ont pas vu les yeux rouverts »

C’est précisément l’improbable, l’invisible, ce qu’on ne capte pas instantanément qu’elle aime ainsi traquer. Elle en note les vibrations, les échos qui peuvent se répercuter en elle, passant du regard au corps puis du corps à la page.

« Je ne veux pas fermer les yeux
Si je tâtonne, si je suis assez lente,
Le poème ira quelque part »

L’été, le farniente, le bord de mer, la transparence de l’eau portent leur sensation de bien-être au cœur même de cet ensemble. Ariane Dreyfus, par touches ajustées, éclats brefs, mouvements narratifs succincts, parvient à y faire entrer des personnages qui ne se sont jamais rencontrés mais qui constituent pourtant une grande et réconfortante communauté, composée d’êtres différents et unis.

Ariane Dreyfus : Le dernier livre des enfants, Flammarion