« Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner ce phénomène. »
La suite en question, intitulée Suite de la déraison, est constituée de poèmes brefs conçus à partir de réflexions, de souvenirs fugaces, d’instants rêvés, espérés ou imaginés, de rencontres furtives, de tourments, d’inquiétudes quant à la santé de ses proches ou de la rassurante vitalité des animaux qu’il croise. Ce sont, en quelques vers à peine, des annotations pour mieux comprendre l’origine et le fil de ses pensées.
« Il y a des années quand je rentrais au chalet
après une soirée au saloon
je grattais les oreilles d’un ours
au menton posé sur la portière de la voiture. »
Ces textes figurent sur les pages de gauche du livre et alternent avec les poèmes qui leur font face, pages de droite donc, et qui attestent de la belle présence de l’homme Harrison, Big Jim heureux de marcher dans de vastes espaces sauvages, du Michigan au Montana ou en Arizona et de se sentir en osmose avec ces territoires secrets, loin de la foule, loin des rues, loin des voitures, loin des autoroutes, avec au-dessus de lui un ciel diurne ou nocturne, clair ou agité, et à ses pieds une rivière qui fut d’abord simple goutte d’eau et avec laquelle il dialogue tandis qu’elle continue de filer vers l’océan.
« Dernière excursion de l’année à la rivière. Ce soir je pense
aux truites nageant dans une parfaite obscurité sans lune,
naviguant dans le courant grâce aux infimes pointes d’épingles
des étoiles, le vent de la nuit ridant les remous,
et toujours, quand on met la tête sous l’eau
le bruit sourd des galets frottant les galets. »
Les principaux thèmes abordés dans ses romans et nouvelles (tout d’abord, comment habiter le monde sans l’abîmer, préserver les grands espaces, ne pas oublier les ancêtres) le sont aussi dans ses poèmes mais dans une approche différente, non plus fictive mais autobiographique, reliée à différents épisodes ancrés dans sa mémoire. Il revoit ainsi le poète qu’il fut à dix-neuf ans à New York.
« Le poète cherche un poème immortel
depuis son habituelle position intenable d’étudiant
licencié d’une université qui n’existe pas.
Il connaît trois constellations, cet expert
en étoiles, il remarque parfois la lune
en son premier quartier.
Admirable, il garde la tête haute
dans les vents polaires de la cité. Il boit
cent verres par mois, trois par jour et un peu plus
pour se donner du courage. »
Il repense à l’un de ses grand-pères qui "décéda attaché sous une brumeuse tente à oxygène", en 1948, une semaine après l’avoir emmené à la pêche. Il l’invite dans son poème et il fait de même avec sa sœur et son père fauchés lors d’un accident de la route en 1962.
« Tu as été enterrée à dix-neuf ans
dans du bois comme papa. J’ai consacré ma vie
à tenter d’apprendre le langage des morts.
Le gazouillis musical des minuscules pinsons jaunes
du jardin s’en approche beaucoup. »
Jim Harrison a un peu plus de soixante-dix ans quand il s’attelle à l’écriture de ses toniques Chants de déraison. De sérieuses alertes et quelques récents séjours à l’hôpital lui ont fait comprendre que le corps qui le porte, massif et costaud, qui a intensément vécu, est de plus en plus fatigué. La mort ne lui fait pas peur. "Avec la naissance c’est notre coup le plus marquant. / Nous devons y penser comme à la préparation du petit déjeuner." Il se demande toutefois qui elle est. Se pose d’étranges questions : "Robert Frost sait-il qu’il est mort ?". Le poète n’étant plus là pour lui répondre, il change de sujet, appelle ses chiens, enfile ses bottes et part respirer des bouffées d’air pur. Au retour, il écrira un nouveau poème, notera quelques-uns de ses désirs. Ce seront ceux d’un être qui a toujours su garder une bonne dose d’énergie en lui.
« Je désire ardemment
que mon épouse bien-aimée vive plus longtemps que moi,
que le vent souffle plus fort dans les robes d’été
des filles, je désire trois douzaines d’huîtres
et une bouteille de Pétrus 1985 au crépuscule,
fumer à nouveau une cigarette dans un bar, que mes filles
vivent jusqu’à cent ans si elles le souhaitent,
que je monte au ciel pieds-nus par un matin de printemps. »
Jim Harrison : Chants de déraison, traduits par Matthieu Mattieussent, éditions Le Réalgar, (collection Amériques).
