La
larme à l’œil et le sourire en coin, la barmaid, tel est le
souvenir que j’en garde, marmonne et s’active. Elle décoche de
temps à autre un regard agile au pélican jaune perché sur socle
rouge – porcelaine assez kitsch, cadeau et emblème de la maison
Pelforth – qui lui tient compagnie au bout du bar. Du père absent,
(du nom gommé, du caveau vide) elle s’en fout. Il y a des
lustres qu’il vit coincé dans des bois érodés, du corail sur le
menton et des litres d’eau bleue plein les bronches. Il gît,
inerte, entre lagons et dunes, dos recouvert d’une peau de morue,
peinard, affalé, ventre gonflé au large de la Mauritanie. Évoquer
sa présence au sud, entre les plis d’un linge de sable vrillé par
le ressac, c’est pour elle, serveuse grise officiant en blouse
vichy, l’occasion d’ouvrir une brèche au silence. Ou de
décapsuler, si l’on préfère coller au mieux à la mémoire de
l’ancêtre, une de ces bouteilles de bière, tremblotante de
fraîcheur, sortie de sous les fagots secs de la cave. La vieille
tapote le bec du pélican. L’autre garde son œil noir et
pétillant.
-
Ah, le père, le grand assoiffé, l’homme au gosier en pente, un
petit coup de molaire (elle s’esclaffe) lui suffisait pour percer
sa cannette !
Elle
explique qu’il aimait lover le bock, le caresser, le caler entre
sa paume et ses doigts tordus… Goulot doré, argenté… Étiquette
alléchante avec anges, tonneaux cerclés, cheval d’écume, Père
Noël hilare, moine joufflu ou femme aux seins rebondis aux
avant-postes.
-
Et de plus, à demi cinglé, dit-elle. Se toquant au houblon,
divaguant haut et fort sur la magie amère de breuvages soi-disant
brassés dans le secret des longères aux toits de brumes, au fin
fond de la Belgique ou de l’Allemagne, peut-être même dans les
faubourgs de Londres.
Jacques Josse : Les Buveurs de bière, Quidam éditeur.
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