jeudi 15 avril 2021

Tétralogie des oiseaux de halage

C’est en observateur avisé et en poète attentif à son environnement immédiat que Marc Le Gros s’exprime dans sa Tétralogie des oiseaux du halage. Il s’est attelé à l’écriture de cet ouvrage dès 1989 et si chaque section du livre, qui en comporte quatre, a précédemment vu le jour dans des éditions à tirages limités, l’idée initiale était bien de regrouper en un seul volume les poèmes écrits en regardant vivre, à proximité de chez lui, à Quimper, sur les bords de l’Odet, les oiseaux qui accaparaient alors sa pensée.

Ils sont quatre, différents et familiers, qui apprécient le contact avec la terre ferme sans pour autant négliger les escapades qui les poussent à fendre l’air pour changer régulièrement de place. Il y a le corbeau, l’aigrette, le cormoran et le héron gris. Marc Le Gros les présente à tour de rôle en débutant par celui qu’il considère comme « un personnage réel », ce qu’il est assurément. Il se prénomme Gérard. C’est un authentique "grand corbeau". Il l’a reçu en cadeau et a vécu d’intenses moments de complicité en sa compagnie.

« Tu as pris l’habitude
De sauter
Sur mon épaule de faire
Le geste d’aiguiser le bec à mes cheveux
Juste derrière l’oreille
J’écoute au fond de toi très loin
Des bruits anciens des
Notes de jeunes noyés qu’on remue
Comme un pauvre sac à musique qu’on
Ressasse touillant longtemps falaise
Et vases et ces paquets tremblants de
Mousse sale que la vague abandonne
Au plus haut des rochers »

Paysage aux neuf corbeaux, la suite de poèmes qui ouvre le livre, dédié à celui qui doit son prénom à Nerval, plonge le lecteur dans un monde subtil et vivant où chaque détail compte. Sitôt terminé cette section, Marc Le Gros raconte, dans un beau texte en prose, l’histoire de l’animal, "le crâne enfoncé dans son caban de nuit", qui fut arraché aux falaises du Conquet alors qu’il n’était encore que oisillon, et auquel il se devait, après l’avoir nourri et hébergé durant deux mois, de rendre son bien le plus précieux : la liberté.

« Un peu maladroit d’abord, et même franchement grotesque alors qu’il sautillait en se dandinant parmi les fleurs, il prit vite ses premiers envols, un peu aidé, avouons-le, car je dois dire que devant son peu d’allant, son peu de goût pour l’aventure et les joies du grand dehors, j’avais dû le lancer, exactement comme on fait d’un javelot de trait ou encore de cette manière dont on jetait autrefois les avions de papier qu’on découpait dans le journal. »

Vient ensuite l’aigrette. Il la fixe, suit son manège, ses mouvements délicats, la regarde fouiller dans l’eau, parfois dans la vase, tout étonné de surprendre sa légèreté naturelle, sa façon de toucher à peine le sol mouvant et l’application qu’elle met à garder son plumage étonnamment blanc.

« L’aigrette ne chante pas
son cri ne lui ressemble pas
rauque mat
tout l’envers du décor
c’est un très vieux pays traversé
d’impatiences
une mémoire trouée de gares mortes
et de maisons d’arrêt »

Marc Le Gros, requis par ses longues observations, n’en éprouve pas moins le besoin de bouger intérieurement, de se réserver une escapade de temps en temps. Les oiseaux, qui ont le don d’ouvrir sa mémoire, l’aident, à l’occasion, à satisfaire son désir de mobilité. Le héron gris qui soulève lentement ses ailes au moment de prendre son envol l’embarque ainsi au quart de tour.

« C’est incroyable
La lune chaque fois passe dans l’œil de l’oiseau
Et nos signes à nouveau sont à vif
Nos sangs sont comme les petits vins de Crète
Pleins de lumière
Et la nuit même ne se referme pas tout à fait »

Le cormoran, autre invité du halage, l’attire tout particulièrement. C’est un expert en mets délicats. Il fouille sans relâche. Il joue au ventriloque près des berges, ce qui n’échappe pas au guetteur discret qui connaît ses habitudes, son habitat préféré, son cri de ralliement, la précision de son bec, la profondeur de son gosier, la force de propulsion de ses ailes. Il le respecte et lui réserve, comme aux autres volatiles qu’il met en scène, en mots et en poèmes, quelques pages de ce livre précieux et fascinant où chacun des intervenants, chaque oiseau saisi en situation, a également droit à son portrait peint par Vonnick Caroff.

 Marc Le Gros : Tétralogie des oiseaux du halage, peintures de Vonnick Caroff, EST (Samuel Tastet Éditeur).

dimanche 4 avril 2021

Finir les restes

Il aurait aimé les voir vieillir encore, les accompagner dans leur grand âge mais la mort, implacable, en a décidé autrement, les emportant l’un après l’autre, à peu près de la même façon, le père, la mère, le laissant démuni, orphelin sur le tard, avec ses mots, ses lectures, ses réflexions pour continuer sans eux.

« Il n’y a pas eu de colère, se dit l’orphelin. Pas tout de suite.
D’abord une sorte de nudité. Car ce que m’ont légué les miens en disparaissant, c’est avant tout ma propre mort. »

C’est un cheminement jalonné de moments contrastés, ceux, plutôt réconfortants, qui le ramènent à son enfance côtoyant ceux, douloureux, qui lui rappellent la souffrance et la maladie que les siens ont enduré avant de mourir, qu’entreprend ici Frédéric Fiolof. Il le fait en progressant pas à pas, presque en aveugle, en s’interrogeant et en questionnant les autres.

« Je fais beaucoup de bruit, mes morts, avec tout ça. Je fais beaucoup de bruit ces derniers temps, avec ce grand trou que vous avez laissé en moi. »

Il ne s’agit pas pour lui de "faire" son deuil. D’autant que c’est plutôt celui-ci qui, désormais, le guide et le façonne. Il lui faut vivre avec. Et, à défaut de combler un vide, s’en accommoder. Il procède par étapes. D’abord comprendre ce qui lui arrive et l’écrire en ne sachant trop vers où aller mais y aller tout de même, se lâcher, dérouler ses pensées, noter ses sentiments (la colère succédant à la sidération), chercher à conjurer la mort, convoquer quelques auteurs, voir comment ils s’y sont pris pour naviguer sans dommages dans "cette zone de disparition". Il se remémore, pêle-mêle, une scène de La chambre du fils de Nanni Moretti, une séquence du livre L’or des rivières du poète Nimrod se rendant sur la tombe de son père au nord du Tchad, le silence d’Albert Camus devant la sépulture de son jeune père à Saint-Brieuc. Il se repasse des citations de Kafka, de Barthes, de Stendhal, de Rouaud, de Bobin, bercé par le roulement lancinant d’un train qui le mène de Paris à Nîmes. Il voyage en compagnie de l’urne rouge dans laquelle se trouvent les cendres de son père.

« Lorsqu’il arrive en gare, l’homme en colère sent sa gorge et ses poings se serrer. Il n’y a personne sur le quai de la gare. Il devait s’y attendre, pourtant. On ne peut pas être à la fois dans une urne funéraire et sur le quai de la gare de Nîmes. »

Ayant pris place à l’arrière d’un taxi, il poursuit sa route vers le village. En chemin, il glisse le long des vignes rases, dompte sa colère, modère ses plaintes, pense à sa mère. Qui, ayant passer sa vie à nourrir les autres, disait qu’il fallait toujours finir les restes, ne rien gaspiller, songer à ceux qui meurent de faim. Des fragments épars reviennent en désordre. Des voix à l’accent méridional se font entendre entre les pages. Signe que les disparus ne le sont pas totalement. Ils sont là, en pointillés, fragiles et présents, avec leur vie, leur mort, leurs peurs, leurs souvenirs finement entremêlés au cœur d’un récit nerveux et poignant qui leur est offert et qui n’existerait pas sans eux.

Frédéric Fiolof : Finir les restes, Quidam éditeur.