jeudi 2 juillet 2026

111 haiku

Fragile et lapidaire, le haïku saisit l’instant et donne à l’éphémère une portée inattendue. L’auteur agit avec précaution. Il ne se laisse pas distraire par les nombreux frémissements à l’œuvre tout autour de lui. Il en choisit un, qui requiert son attention, et le fixe. C’est alors à l’arc tendu de sa pensée et à la flèche chargée d’atteindre le centre de la cible d’entrer en action. Le geste est simple et rapide. Efficace quand il est accompli avec tact. C’est un art de la concision que Laurent Albarracin maîtrise avec finesse.

111 haïku comme autant d’instants furtifs suspendus à même la page, où s’invitent l’oiseau, la lune, la neige, le vent, le papillon, l’écureuil, l’eau, les pierres, la fumée, le soleil, etc.

« Écrasant une pomme de pin
le bruit
de la douleur »

Laurent Albarracin pratique le haïku sans s’embarrasser de règles ancestrales, sans faire comme, sans ressembler à. Attentif et disponible, il observe, quête l’image et les mots justes.

« Le bouleau
frémit dans son vêtement
de papier »

ou,

« Tremblement dans les branches
tout l’air est parcouru
d’un écureuil »

ou encore,

« La route en épingle
à cheveux embroche
le ruisseau »

Son livre est épatant. Son écriture subtile. La fraîcheur et la légèreté qui s’en dégagent sont très réconfortantes

« Le monde n’a qu’une parole
sa promesse
tient dans la main »

Laurent Albaraccin : Pierres Folles, Éditions Pierre Mainard 

Poète et éditeur, Laurent Albarracin est aussi un remarquable lecteur. L’an dernier, un riche volume consacré aux notes de lecture qu’il a rédigées entre 2016 et 2023 a été publié par les éditions Lurlure. Cet ouvrage permet d’appréhender et d’éclairer tout un pan (celui qui reste trop souvent dans l’ombre) de l’édition poétique des dernières années.
Un autre volume, tout aussi précieux et foisonnant, regroupant les notes publiées en revues ou sur des sites littéraires entre 2004 et 2015, est également disponible chez le même éditeur.

"Le lecteur que je suis est un bernard-l’hermite, un coucou qui fait son nid dans les livres des autres."

 Laurent Albarracin : Lectures (2016-2023) et Lecture (2004-2015), Éditions Lurlure.

lundi 22 juin 2026

Lu Yu ne répond jamais

Lambert Schlechter continue de capter le Murmure du monde, titre générique de la série autobiographique qu’il poursuit depuis une vingtaine d’années et dont voici le treizième volume, le troisième (après Une mite sous la semelle du Titien, 2018 et Je n’irais plus jamais à Feodossia, 2019) publié par les éditions Tinbad. Le livre, à l’image des précédents, est conçu selon une méthode qui lui assure une parfaite autonomie. Les billets qui le composent ont été écrits entre 2020 et 2024 et tous ou presque sont adressés, tout au moins en pensée, et en grande complicité, à Lu Yu (1125-1210), poète paysan à qui l’on doit Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa tête (Moundarren, 2015).

« J’onirise à travers le jour, dis-je à Lu Yu qui aussitôt ironise : t’as qu’a taquiner la muse des champs, elle te mettra une brassée de folle avoine dans ton havresac où sont tes figues et tes dattes, et ton chocolat praliné, et ton eau minérale des Vosges, tes deux bouts de crayon, et ton petit cahier de porno lyrique, toujours j’avais souci du viatique, je vais et je vais, droit devant en zigzaguant un peu pour éviter les frais monticules des taupes de la nuit »

Que Lu Yu ne réponde jamais ne lui pose aucun problème. À l’évidence, ses réponses existent déjà. Elles précèdent même les questions et figurent dans ses poèmes et ses pensées. Le vieil épicurien rôde dans les parages et intervient par delà les siècles. Son esprit reste vif. Il aide, par son humilité, son écoute, ses principes de vie simple et épanouie, celui qui souhaite se confier, parler de ses excursions, de ses peurs, de son passé, de ce qui le turlupine, l’agace, le met en joie ou en émoi.

« Page après page dis-je à Lu Yu, j’espère que j’arriverai à faire une page qui ne soit pas, comme les pages précédentes, fatrassière, prétentieuse et insignifiante, prenant modèle sur ceux qui donnent sagacement dans la pertinence avec des syntaxes qui méandrent mollement modulées vers des chutes harmonieuses et conciliantes »

S’il laisse facilement son texte vagabonder, Lambert Schlechter entend également le tenir, d’une main légère, pour qu’il tourne et s’enroule autour de l’élément (lieu, écrivain, musicien, pensée, réflexion, etc) qui l’a déclenché. C’est cette chose qui jaillit, et qui incite à écrire, qu’il creuse en portant haut une prose qu’il tire au cordeau.

« mes mots ne s’envolent pas, mes mots se posent sans peser, mots légers sans importance pendant que tombent les bombes, Rotterdam, Coventry, Hambourg, Dresde, Groszny, Alep, Karkiv, une poupée désarticulée parmi les gravats, qui perd la sciure et la laine de copeaux de son ventre, si on voyait le sang on s’alarmerait mais on ne voit pas le sang et on ne s’alarme pas, ce n’est pas prévu dans l’ordre du jour »

L’avancée en l’âge ("moi aussi je suis dans l’âge maintenant") apparaît dans quelques-uns de ces soixante billets, sans jamais être abordée avec angoisse ou désolation. Chez Lambert Schlechter, on vit pleinement. Qu’il soit empreint de gaîté, de tristesse, de mélancolie ou simplement facétieux, il sait ce qu’il y a d’unique dans chaque instant et il l’accepte tel qu’il se présente. Concernant la vieillesse, pas de panique. "Je pédale toujours sur le tricycle de mes cinq ans, à la découverte de l’univers", dit-il, ajoutant que "le moteur du moteur n’a jamais mieux tourné alors qu’alentour ça meurt sans cesse".

Il arrive que certains événements douloureux reviennent. Intégrés en lui depuis longtemps, il les revoit régulièrement, songe à l’absente et à tous ceux, toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, par leurs livres, leurs lettres, leurs musiques, leurs visites, l’accompagnent. Son attention aux êtres et aux choses ne s’éteint jamais. Pas même la nuit, quand visages, corps et objets dansent ou se déplacent sous ses paupières closes. Curieux de tout, il est constamment sous tension textuelle et a beaucoup à dire, à écrire. Nombre de sujets à aborder, des réflexions à approfondir, des rencontres à honorer ou à susciter, des voyages en attente. Et puis, il y a, là-bas, assis dans le temps et dans l’espace, rêvant calmement près de ses mûriers, Lu Yu qui attend le passage du facteur de la poste impériale.

Lambert Schlechter : Lu Yu ne répond jamais, éditions Tinbad.

jeudi 11 juin 2026

Je suis déjà tombée

Quand elle quitte le continent et rejoint Ouessant pour une résidence d’écriture dans le sémaphore du Créac’h, sur la pointe Ouest de l’île, en janvier 2023, Sarah Clément espère que le mois qu’elle va passer face au grand large et à ses vents tempétueux l’aidera à retrouver sa langue, à rompre avec son incapacité d’écrire et à donner corps à de nouveaux textes.

« Accueillir la panique,
se trouver projeter brutalement en état de vacance
dans un temps à la fois long et court,
rien d’autre qu’écrire – panique.
Ça fait trop longtemps,
cachée tout ce temps, tenue à distance des mots
et plus encore du texte. »

C’est un long cheminement qu’elle entreprend en ce lieu-sentinelle pour se réconcilier avec les mots, pour réussir à dire ce qui résiste, pour ouvrir des vannes et extraire de sa mémoire les épisodes d’une enfance et d’une vie qui ne l’ont pas épargnée et qui, enfouis en elle, participent du blocage.

« sans repentir
ouvrir à l’oubli
et aux choses qui ne s’écrivent pas »

Elle tâtonne, va de la cuisine à la chambre de veille, "où chaque fenêtre donne sur un ciel différent", se déplace lentement sur la page, travaille simultanément sur trois chantiers (qui constitueront finalement un triptyque) et parvient, peu à peu, à entrevoir des brèches puis à faire sauter le verrou. Dès lors, son texte change de ton, sa langue devient plus intense, plus forte, plus incisive, plus houleuse, lui permettant de réactiver des pans entiers de son passé, ceux où se mêlent les non-dits, la mort des proches, les peurs, les douleurs, les moments de panique, les chutes.

« tombée du rêve d’écrire les mots d’elle ma mère d’écrire ma mère de la dire ma mère mais ces deux mots ma mère il faudrait les biffer l’écrire elle la dire elle mais j’ai toujours dit ma mère ô les mères les filles ô ma mère ô ma fille tu sais les mères sèment leurs rêves un à un sur les chemins parfois les filles les ramassent en chemin comme des bois flottés toutes les mères sont une fortune de mer »

Je suis déjà tombée, dit-elle. Et plus d’une fois, de différentes façons, en plusieurs périodes de sa vie, ces chutes à répétition occasionnant des blessures tenaces, le plus souvent invisibles. Il lui faut ensuite se relever, se redresser, ne rien dissimuler, trouver et tenir le bon équilibre en prenant appui sur les poèmes. C’est ce qu’elle fait, d’abord avec délicatesse puis avec vigueur, tout au long de ce livre.

« peux pas tomber plus bas sauf mourir mais ça c’est pas tout de suite mourir sauf ça n’existe pas tu sais on meurt mort »

Sarah Clément : Je suis déjà tombée, Éditions Isabelle Sauvage

mardi 2 juin 2026

Des souliers pour Spiridon

Pierre Drogi se demande, dans une note placée à la fin de son ouvrage, s’il est nécessaire de connaître Spiridon (ou Spyridon : 270-348) pour lire son livre. La réponse est assurément oui, tant la présence (discrète) du saint protecteur de Corfou (berger devenu Évêque sans le vouloir), infatigable marcheur sa vie durant, et même après (son corps est, dit-on, toujours souple et mobile), ouvre une indéniable piste de lecture pour s’approcher au plus près de ces poèmes issus d’un long et sinueux cheminement. D’étonnantes apparitions, scènes et figures y furent captées et, sitôt repérées, transcrites.

« hirondelles-brindilles surface pétillante
arbres pris à revers auréolés de leur verdeur
par un soleil meurtrier
les vipérines séchées traces de bleu
une partie de paradis a fait dépôt ici
ombres posées ombres cassées et convaincantes concomitantes :
"priez pour paix" »

Sensible aux vibrations ressenties lors de ses promenades, Pierre Drogi a appris à saisir le bruissement des branches, les changements de couleur du ciel, de la terre ou de l’eau, le vol, le cri ou le chant de tel ou tel oiseau, la transparence d’une libellule ou le bourdonnement d’une abeille. Il a pour habitude de les situer à l’endroit même (dans le fragment du paysage) où l’infime et sensitive rencontre s’est produite, en exprimant à sa manière ce qui le traverse, autrement dit en ayant recours à l’étrange et revigorante alchimie qui émane de ses mots, de ses vers, de leur entrelacement, des sonorités qui en sortent et des images furtives qui s’y impriment.

Ici,
« des mots à plusieurs obscurités abritent des visages à plusieurs lumières »

là,
« et en l’absence de toute autre image imagine je te prie
un fouillis d’orchis-boucs sur un
talus de loire , toutes langues ou étamines tirées »

Invisible, l’antique marcheur, Spiridon (on lui change « ses souliers chaque année au moment de sa fête ») vaque à ses affaires et ne réapparaît que subrepticement. Il n’est que l’un des nombreux intervenants du livre, souvent masqué par des présences réelles. Celui qui veille ("Il faut que quelqu’un veille. Il faut que quelqu’un soit là", Kafka, cité page 16) les sort volontiers de sa mémoire.

« deux visages au moment de partir
farida l’algérienne éveline de martinique
leur expression / à toutes deux / passe par le silence et le rire
l’une lit presque en tremblant le texte qu’elles ont préparé
étalent sur la table les présents qu’elles nous offrent "pour remercier" »

D’autres (d’aujourd’hui ou d’hier) prennent également place, choisis par Pierre Drogi, dans ces poèmes prompts à guider quiconque souhaite s’immerger dans les taillis de la langue, afin d’y détecter une voix qui émet à proximité, et dont il convient d’écouter le timbre si particulier.

 Pierre Drogi : Des souliers pour Spiridon, Les Lieux-dits éditions, 68 pages, 12 € (Zone d’art 2 rue du Rhin Napoléon 67 000 Strasbourg).

vendredi 22 mai 2026

Son ciel de cendres

Les rites funéraires diffèrent d’un continent, d’un pays, d’une région, d’un territoire où parfois même d’une famille l’autre. Si au Tibet, il n’est pas rare de voir le corps découpé d’un défunt offert aux vautours ou sur l’île de Salawesi, en Indonésie, les squelettes séchés et habillés de dizaines de vieux morts exposés dans des niches à flanc de falaises, chez les Dallols, qui furent nomades avant de se disperser et de se sédentariser dans des villages en contrebas de la montagne, la coutume veut que l’une des femmes de la communauté soit missionnée pour accompagner la dépouille enrubannée du disparu jusqu’au lac sacré où elle sera brûlée, et ce dans les sept jours qui suivent le trépas.

Cette fois, c’est à Sam, une jeune journaliste partie vivre en ville, qu’échoie la pénible besogne de convoyer le cadavre de sa grand-mère jusqu’au lac. Elle a beau avoir pris ses distances avec les traditions en vigueur chez les Dallols, la mort de celle qui l’a élevée (après l’accident industriel qui a coûté la vie à ses parents) est un cas de force majeure. La voilà donc, deux jours après le décès, au volant de la vieille Buick familiale avec la grand-mère dans le coffre.

« Nous roulons en direction de la forêt et il me semble déjà percevoir la glace, son odeur de foin coupé. Entre les montagnes scintille le basalte dégringolé des sommets. Nous croisons quelques voitures puis plus rien. »

Brusquement, le décor change : des amas de cendres recouvrent la route, des voitures calcinées ont été abandonnées sur les bas-côtés, la montagne offre un paysage de désolation avec ses troncs calcinés et l’odeur âpre qui s’échappe de ses versants brûlées par un incendie dont la conductrice n’avait jamais eu écho. Son voyage de deuil dans ce décor où "les reliefs sont abrasés" tourne au cauchemar. Bientôt, la voiture cale. Ne repartira pas. Seule l’aide d’un ancien prêtre qui vit avec son chien dans une maison isolée lui permet de poursuivre le chemin. Il lui prête l’animal ainsi qu’un traîneau sur lequel il installe la grand-mère.

« J’ai mon sac en bandoulière et sur le traîneau, à la place des bûches, l’écorce rigide enveloppée de soie et de lin qu’a été ton corps et dont je ne m’approche pas. »

D’autres difficultés l’attendent, qu’elle ne pourra que subir tant sa présence s’avère précaire sur ce bout de terre volcanique où subsistent encore quelques Dallols, qui résistent comme ils peuvent, chasseurs-cueilleurs disséminés dans la vallée.

« La plupart ont dû grandir dans les villages, mais les plus jeunes sont nés ici, dans la plaine. Ils ont fait du déséquilibre une façon singulière de se déplacer, le dos voûté, les jambes un peu arquées. Leurs yeux sont clairs, délavés par un sol noir étincelant. »

L’expédition funéraire se métamorphose peu à peu en cheminement âpre et initiatique. La grand-mère, ou ce qu’il en reste, qui approche de sa destination finale, en est l’instigatrice, rappelant ainsi à sa petite fille d’où elle vient, et combien ce territoire malmené, défiguré, pollué, bat bel et bien en elle, constituant une part essentielle de son être.

Valérie Cibot, en une écriture dense, travaillée et incarnée, donne de l’intensité à son roman. Elle avance à son rythme, ne se laisse pas happer par la narration, pose calmement son texte, évoque la mort mais aussi le vivant sous toutes ses formes, animales, végétales et humaines. Elle sonde avec acuité les divers états d’âme d’une jeune femme qui ne renonce pas, faisant preuve, malgré les épreuves, d’une abnégation salvatrice.

« Une chouette a traversé le chemin, allant d’arbre en arbre. Son regard a croisé le mien, un bref instant, à peine perceptible. Son regard était bien plus profond et plus ancien que le monde. »

Valérie Cibot : Son ciel de cendres, Quidam éditeur