Lambert Schlechter continue de capter le Murmure du monde, titre
générique de la série autobiographique qu’il poursuit depuis une
vingtaine d’années et dont voici le treizième volume, le troisième
(après Une mite sous la semelle du Titien, 2018 et Je n’irais plus jamais à Feodossia,
2019) publié par les éditions Tinbad. Le livre, à l’image des
précédents, est conçu selon une méthode qui lui assure une parfaite
autonomie. Les billets qui le composent ont été écrits entre 2020 et
2024 et tous ou presque sont adressés, tout au moins en pensée, et en
grande complicité, à Lu Yu (1125-1210), poète paysan à qui l’on doit Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa tête (Moundarren, 2015).
« J’onirise à travers le jour, dis-je à Lu Yu qui aussitôt ironise :
t’as qu’a taquiner la muse des champs, elle te mettra une brassée de
folle avoine dans ton havresac où sont tes figues et tes dattes, et ton
chocolat praliné, et ton eau minérale des Vosges, tes deux bouts de
crayon, et ton petit cahier de porno lyrique, toujours j’avais souci du
viatique, je vais et je vais, droit devant en zigzaguant un peu pour
éviter les frais monticules des taupes de la nuit »
Que Lu Yu ne réponde jamais ne lui pose aucun problème. À l’évidence,
ses réponses existent déjà. Elles précèdent même les questions et
figurent dans ses poèmes et ses pensées. Le vieil épicurien rôde dans
les parages et intervient par delà les siècles. Son esprit reste vif. Il
aide, par son humilité, son écoute, ses principes de vie simple et
épanouie, celui qui souhaite se confier, parler de ses excursions, de
ses peurs, de son passé, de ce qui le turlupine, l’agace, le met en joie
ou en émoi.
« Page après page dis-je à Lu Yu, j’espère que j’arriverai à faire
une page qui ne soit pas, comme les pages précédentes, fatrassière,
prétentieuse et insignifiante, prenant modèle sur ceux qui donnent
sagacement dans la pertinence avec des syntaxes qui méandrent mollement
modulées vers des chutes harmonieuses et conciliantes »
S’il laisse facilement son texte vagabonder, Lambert Schlechter
entend également le tenir, d’une main légère, pour qu’il tourne et
s’enroule autour de l’élément (lieu, écrivain, musicien, pensée,
réflexion, etc) qui l’a déclenché. C’est cette chose qui jaillit, et
qui incite à écrire, qu’il creuse en portant haut une prose qu’il tire au
cordeau.
« mes mots ne s’envolent pas, mes mots se posent sans peser, mots
légers sans importance pendant que tombent les bombes, Rotterdam,
Coventry, Hambourg, Dresde, Groszny, Alep, Karkiv, une poupée
désarticulée parmi les gravats, qui perd la sciure et la laine de
copeaux de son ventre, si on voyait le sang on s’alarmerait mais on ne
voit pas le sang et on ne s’alarme pas, ce n’est pas prévu dans l’ordre
du jour »
L’avancée en l’âge ("moi aussi je suis dans l’âge maintenant")
apparaît dans quelques-uns de ces soixante billets, sans jamais être
abordée avec angoisse ou désolation. Chez Lambert Schlechter, on vit
pleinement. Qu’il soit empreint de gaîté, de tristesse, de mélancolie ou
simplement facétieux, il sait ce qu’il y a d’unique dans chaque
instant et il l’accepte tel qu’il se présente. Concernant la
vieillesse, pas de panique. "Je pédale toujours sur le tricycle de mes
cinq ans, à la découverte de l’univers", dit-il, ajoutant que "le moteur
du moteur n’a jamais mieux tourné alors qu’alentour ça meurt sans
cesse".
Il arrive que certains événements douloureux reviennent. Intégrés en
lui depuis longtemps, il les revoit régulièrement, songe à l’absente et à
tous ceux, toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, par leurs
livres, leurs lettres, leurs musiques, leurs visites, l’accompagnent.
Son attention aux êtres et aux choses ne s’éteint jamais. Pas même la
nuit, quand visages, corps et objets dansent ou se déplacent sous ses
paupières closes. Curieux de tout, il est constamment sous tension
textuelle et a beaucoup à dire, à écrire. Nombre de sujets à aborder,
des réflexions à approfondir, des rencontres à honorer ou à susciter,
des voyages en attente. Et puis, il y a, là-bas, assis dans le temps et
dans l’espace, rêvant calmement près de ses mûriers, Lu Yu qui attend le
passage du facteur de la poste impériale.
Lambert Schlechter : Lu Yu ne répond jamais, éditions Tinbad.