« Un monde est venu au monde au sein du monde. Un monde compressé, une perspective pétrifiée, un sens inaccessible bien arrêté, si bien étayé de fondations en béton, de constructions en acier, de blocs soudés, de formations colossales, consolidés en un mirage d’expressions surfaites, est venu au monde, s’est agencé, s’est installé, s’est fixé, une ville. Un chaos standardisé avec la fiction mise en ordre. »
Le livre est composé de trois parties : PROLOGOS, LOGOS et EPILOGOS, elles-mêmes étant constituées de différentes sections qui s’assemblent en une succession de tableaux habités. Tous disent ce qui se trame (parfois de façon imperceptible et invisible) dans les coulisses du vaste monde, le nôtre, où chacun, chacune doit chercher et tenir sa place sur scène, celle-ci étant, naturellement, la Terre.
« À mesure que la terre est décrite
Il devient de plus en plus clair qu’
elle n’est pas décrite mais cachée »
Il y a chez Christensen un doute, une ambivalence, une angoisse existentielle qui, loin de la freiner, lui procure une dose d’énergie supplémentaire pour donner encore plus d’ampleur et de profondeur à son gigantesque théâtre (à ça) aux ramifications insoupçonnées. Il arrive que certains personnages voyagent là où on ne les attendait pas.
« Il existe des gobelins avec des scènes de guerre
étalés le long de toute la ligne Maginot
des impressions gracieuses de l’Invincible Armada
voguant sur les mers du monde entier
pendant que Potemkine à la une de Izvestia
s’échoue sur une île du Pacifique
ou des statues : Ivan le Terrible
sourit à la vue de Harlem
De Gaulle chevauchant sur la place Venceslas
à la tête des armées rouges
et des grandes sculptures modernes : La Grande Muraille de Chine
entre l’Espagne et l’Espagne
pendant que Napoléon meurt à Formose ».
Pour dire, brasser avec fougue, dessiner ce qui existe, a existé, n’existe plus, ce qui l’entoure et la subjugue, la froisse ou l’énerve, elle fait confiance aux mots, à ces cohortes de mots qui lui viennent et qu’il faut choisir, manier, assembler, mettre en forme, sans omettre leur sonorité et le chant qu’ils produiront.
« J’ai essayé d’écrire un monde qui n’existe pas / afin de le faire exister. »
La construction du livre est complexe et séduisante. Inger Christensen aimait se fixer des contraintes et s’y tenir. Celles-ci libèrent sa voix. Ce sont elles qui l’aident à éclairer des zones d’ombres où l’on ne peut se rendre sans avoir, au préalable, défini des itinéraires d’approche.
« Comme déjà mentionné, peu importe où l’on se trouve. On doit
simplement avoir soin de se diriger consciemment vers l’impossible.
En chemin on doit naturellement garder l’équilibre. Mais seulement à
condition que l’équilibre soit incertain. De plus en plus incertain. »
Chez elle, rien n’est jamais acquis. Sa poésie, dynamique, sauvage et rebelle, explore, défait, refait, s’attache aux êtres, aux paysages, s’inscrit dans les villes, les usines. Nul besoin pour la lire d’avoir à l’esprit le canevas subtil qu’elle a adopté pour bâtir son étourdissante "œuvre cathédrale". Il faut simplement y entrer et se laisser guider puis porter par sa voix, sa langue en se remémorant de temps à autre son mantra : "la vie est sacrée".
Inger Christensen : ça, traduit du danois et préfacé par Janine Poulsen, édition bilingue, La Rumeur libre.
De Inger Christensen, lire également La Vallée des papillons, publié en poésie / poche chez Gallimard.



