lundi 22 juin 2026

Lu Yu ne répond jamais

Lambert Schlechter continue de capter le Murmure du monde, titre générique de la série autobiographique qu’il poursuit depuis une vingtaine d’années et dont voici le treizième volume, le troisième (après Une mite sous la semelle du Titien, 2018 et Je n’irais plus jamais à Feodossia, 2019) publié par les éditions Tinbad. Le livre, à l’image des précédents, est conçu selon une méthode qui lui assure une parfaite autonomie. Les billets qui le composent ont été écrits entre 2020 et 2024 et tous ou presque sont adressés, tout au moins en pensée, et en grande complicité, à Lu Yu (1125-1210), poète paysan à qui l’on doit Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa tête (Moundarren, 2015).

« J’onirise à travers le jour, dis-je à Lu Yu qui aussitôt ironise : t’as qu’a taquiner la muse des champs, elle te mettra une brassée de folle avoine dans ton havresac où sont tes figues et tes dattes, et ton chocolat praliné, et ton eau minérale des Vosges, tes deux bouts de crayon, et ton petit cahier de porno lyrique, toujours j’avais souci du viatique, je vais et je vais, droit devant en zigzaguant un peu pour éviter les frais monticules des taupes de la nuit »

Que Lu Yu ne réponde jamais ne lui pose aucun problème. À l’évidence, ses réponses existent déjà. Elles précèdent même les questions et figurent dans ses poèmes et ses pensées. Le vieil épicurien rôde dans les parages et intervient par delà les siècles. Son esprit reste vif. Il aide, par son humilité, son écoute, ses principes de vie simple et épanouie, celui qui souhaite se confier, parler de ses excursions, de ses peurs, de son passé, de ce qui le turlupine, l’agace, le met en joie ou en émoi.

« Page après page dis-je à Lu Yu, j’espère que j’arriverai à faire une page qui ne soit pas, comme les pages précédentes, fatrassière, prétentieuse et insignifiante, prenant modèle sur ceux qui donnent sagacement dans la pertinence avec des syntaxes qui méandrent mollement modulées vers des chutes harmonieuses et conciliantes »

S’il laisse facilement son texte vagabonder, Lambert Schlechter entend également le tenir, d’une main légère, pour qu’il tourne et s’enroule autour de l’élément (lieu, écrivain, musicien, pensée, réflexion, etc) qui l’a déclenché. C’est cette chose qui jaillit, et qui incite à écrire, qu’il creuse en portant haut une prose qu’il tire au cordeau.

« mes mots ne s’envolent pas, mes mots se posent sans peser, mots légers sans importance pendant que tombent les bombes, Rotterdam, Coventry, Hambourg, Dresde, Groszny, Alep, Karkiv, une poupée désarticulée parmi les gravats, qui perd la sciure et la laine de copeaux de son ventre, si on voyait le sang on s’alarmerait mais on ne voit pas le sang et on ne s’alarme pas, ce n’est pas prévu dans l’ordre du jour »

L’avancée en l’âge ("moi aussi je suis dans l’âge maintenant") apparaît dans quelques-uns de ces soixante billets, sans jamais être abordée avec angoisse ou désolation. Chez Lambert Schlechter, on vit pleinement. Qu’il soit empreint de gaîté, de tristesse, de mélancolie ou simplement facétieux, il sait ce qu’il y a d’unique dans chaque instant et il l’accepte tel qu’il se présente. Concernant la vieillesse, pas de panique. "Je pédale toujours sur le tricycle de mes cinq ans, à la découverte de l’univers", dit-il, ajoutant que "le moteur du moteur n’a jamais mieux tourné alors qu’alentour ça meurt sans cesse".

Il arrive que certains événements douloureux reviennent. Intégrés en lui depuis longtemps, il les revoit régulièrement, songe à l’absente et à tous ceux, toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, par leurs livres, leurs lettres, leurs musiques, leurs visites, l’accompagnent. Son attention aux êtres et aux choses ne s’éteint jamais. Pas même la nuit, quand visages, corps et objets dansent ou se déplacent sous ses paupières closes. Curieux de tout, il est constamment sous tension textuelle et a beaucoup à dire, à écrire. Nombre de sujets à aborder, des réflexions à approfondir, des rencontres à honorer ou à susciter, des voyages en attente. Et puis, il y a, là-bas, assis dans le temps et dans l’espace, rêvant calmement près de ses mûriers, Lu Yu qui attend le passage du facteur de la poste impériale.

Lambert Schlechter : Lu Yu ne répond jamais, éditions Tinbad.

jeudi 11 juin 2026

Je suis déjà tombée

Quand elle quitte le continent et rejoint Ouessant pour une résidence d’écriture dans le sémaphore du Créac’h, sur la pointe Ouest de l’île, en janvier 2023, Sarah Clément espère que le mois qu’elle va passer face au grand large et à ses vents tempétueux l’aidera à retrouver sa langue, à rompre avec son incapacité d’écrire et à donner corps à de nouveaux textes.

« Accueillir la panique,
se trouver projeter brutalement en état de vacance
dans un temps à la fois long et court,
rien d’autre qu’écrire – panique.
Ça fait trop longtemps,
cachée tout ce temps, tenue à distance des mots
et plus encore du texte. »

C’est un long cheminement qu’elle entreprend en ce lieu-sentinelle pour se réconcilier avec les mots, pour réussir à dire ce qui résiste, pour ouvrir des vannes et extraire de sa mémoire les épisodes d’une enfance et d’une vie qui ne l’ont pas épargnée et qui, enfouis en elle, participent du blocage.

« sans repentir
ouvrir à l’oubli
et aux choses qui ne s’écrivent pas »

Elle tâtonne, va de la cuisine à la chambre de veille, "où chaque fenêtre donne sur un ciel différent", se déplace lentement sur la page, travaille simultanément sur trois chantiers (qui constitueront finalement un triptyque) et parvient, peu à peu, à entrevoir des brèches puis à faire sauter le verrou. Dès lors, son texte change de ton, sa langue devient plus intense, plus forte, plus incisive, plus houleuse, lui permettant de réactiver des pans entiers de son passé, ceux où se mêlent les non-dits, la mort des proches, les peurs, les douleurs, les moments de panique, les chutes.

« tombée du rêve d’écrire les mots d’elle ma mère d’écrire ma mère de la dire ma mère mais ces deux mots ma mère il faudrait les biffer l’écrire elle la dire elle mais j’ai toujours dit ma mère ô les mères les filles ô ma mère ô ma fille tu sais les mères sèment leurs rêves un à un sur les chemins parfois les filles les ramassent en chemin comme des bois flottés toutes les mères sont une fortune de mer »

Je suis déjà tombée, dit-elle. Et plus d’une fois, de différentes façons, en plusieurs périodes de sa vie, ces chutes à répétition occasionnant des blessures tenaces, le plus souvent invisibles. Il lui faut ensuite se relever, se redresser, ne rien dissimuler, trouver et tenir le bon équilibre en prenant appui sur les poèmes. C’est ce qu’elle fait, d’abord avec délicatesse puis avec vigueur, tout au long de ce livre.

« peux pas tomber plus bas sauf mourir mais ça c’est pas tout de suite mourir sauf ça n’existe pas tu sais on meurt mort »

Sarah Clément : Je suis déjà tombée, Éditions Isabelle Sauvage

mardi 2 juin 2026

Des souliers pour Spiridon

Pierre Drogi se demande, dans une note placée à la fin de son ouvrage, s’il est nécessaire de connaître Spiridon (ou Spyridon : 270-348) pour lire son livre. La réponse est assurément oui, tant la présence (discrète) du saint protecteur de Corfou (berger devenu Évêque sans le vouloir), infatigable marcheur sa vie durant, et même après (son corps est, dit-on, toujours souple et mobile), ouvre une indéniable piste de lecture pour s’approcher au plus près de ces poèmes issus d’un long et sinueux cheminement. D’étonnantes apparitions, scènes et figures y furent captées et, sitôt repérées, transcrites.

« hirondelles-brindilles surface pétillante
arbres pris à revers auréolés de leur verdeur
par un soleil meurtrier
les vipérines séchées traces de bleu
une partie de paradis a fait dépôt ici
ombres posées ombres cassées et convaincantes concomitantes :
"priez pour paix" »

Sensible aux vibrations ressenties lors de ses promenades, Pierre Drogi a appris à saisir le bruissement des branches, les changements de couleur du ciel, de la terre ou de l’eau, le vol, le cri ou le chant de tel ou tel oiseau, la transparence d’une libellule ou le bourdonnement d’une abeille. Il a pour habitude de les situer à l’endroit même (dans le fragment du paysage) où l’infime et sensitive rencontre s’est produite, en exprimant à sa manière ce qui le traverse, autrement dit en ayant recours à l’étrange et revigorante alchimie qui émane de ses mots, de ses vers, de leur entrelacement, des sonorités qui en sortent et des images furtives qui s’y impriment.

Ici,
« des mots à plusieurs obscurités abritent des visages à plusieurs lumières »

là,
« et en l’absence de toute autre image imagine je te prie
un fouillis d’orchis-boucs sur un
talus de loire , toutes langues ou étamines tirées »

Invisible, l’antique marcheur, Spiridon (on lui change « ses souliers chaque année au moment de sa fête ») vaque à ses affaires et ne réapparaît que subrepticement. Il n’est que l’un des nombreux intervenants du livre, souvent masqué par des présences réelles. Celui qui veille ("Il faut que quelqu’un veille. Il faut que quelqu’un soit là", Kafka, cité page 16) les sort volontiers de sa mémoire.

« deux visages au moment de partir
farida l’algérienne éveline de martinique
leur expression / à toutes deux / passe par le silence et le rire
l’une lit presque en tremblant le texte qu’elles ont préparé
étalent sur la table les présents qu’elles nous offrent "pour remercier" »

D’autres (d’aujourd’hui ou d’hier) prennent également place, choisis par Pierre Drogi, dans ces poèmes prompts à guider quiconque souhaite s’immerger dans les taillis de la langue, afin d’y détecter une voix qui émet à proximité, et dont il convient d’écouter le timbre si particulier.

 Pierre Drogi : Des souliers pour Spiridon, Les Lieux-dits éditions, 68 pages, 12 € (Zone d’art 2 rue du Rhin Napoléon 67 000 Strasbourg).

vendredi 22 mai 2026

Son ciel de cendres

Les rites funéraires diffèrent d’un continent, d’un pays, d’une région, d’un territoire où parfois même d’une famille l’autre. Si au Tibet, il n’est pas rare de voir le corps découpé d’un défunt offert aux vautours ou sur l’île de Salawesi, en Indonésie, les squelettes séchés et habillés de dizaines de vieux morts exposés dans des niches à flanc de falaises, chez les Dallols, qui furent nomades avant de se disperser et de se sédentariser dans des villages en contrebas de la montagne, la coutume veut que l’une des femmes de la communauté soit missionnée pour accompagner la dépouille enrubannée du disparu jusqu’au lac sacré où elle sera brûlée, et ce dans les sept jours qui suivent le trépas.

Cette fois, c’est à Sam, une jeune journaliste partie vivre en ville, qu’échoie la pénible besogne de convoyer le cadavre de sa grand-mère jusqu’au lac. Elle a beau avoir pris ses distances avec les traditions en vigueur chez les Dallols, la mort de celle qui l’a élevée (après l’accident industriel qui a coûté la vie à ses parents) est un cas de force majeure. La voilà donc, deux jours après le décès, au volant de la vieille Buick familiale avec la grand-mère dans le coffre.

« Nous roulons en direction de la forêt et il me semble déjà percevoir la glace, son odeur de foin coupé. Entre les montagnes scintille le basalte dégringolé des sommets. Nous croisons quelques voitures puis plus rien. »

Brusquement, le décor change : des amas de cendres recouvrent la route, des voitures calcinées ont été abandonnées sur les bas-côtés, la montagne offre un paysage de désolation avec ses troncs calcinés et l’odeur âpre qui s’échappe de ses versants brûlées par un incendie dont la conductrice n’avait jamais eu écho. Son voyage de deuil dans ce décor où "les reliefs sont abrasés" tourne au cauchemar. Bientôt, la voiture cale. Ne repartira pas. Seule l’aide d’un ancien prêtre qui vit avec son chien dans une maison isolée lui permet de poursuivre le chemin. Il lui prête l’animal ainsi qu’un traîneau sur lequel il installe la grand-mère.

« J’ai mon sac en bandoulière et sur le traîneau, à la place des bûches, l’écorce rigide enveloppée de soie et de lin qu’a été ton corps et dont je ne m’approche pas. »

D’autres difficultés l’attendent, qu’elle ne pourra que subir tant sa présence s’avère précaire sur ce bout de terre volcanique où subsistent encore quelques Dallols, qui résistent comme ils peuvent, chasseurs-cueilleurs disséminés dans la vallée.

« La plupart ont dû grandir dans les villages, mais les plus jeunes sont nés ici, dans la plaine. Ils ont fait du déséquilibre une façon singulière de se déplacer, le dos voûté, les jambes un peu arquées. Leurs yeux sont clairs, délavés par un sol noir étincelant. »

L’expédition funéraire se métamorphose peu à peu en cheminement âpre et initiatique. La grand-mère, ou ce qu’il en reste, qui approche de sa destination finale, en est l’instigatrice, rappelant ainsi à sa petite fille d’où elle vient, et combien ce territoire malmené, défiguré, pollué, bat bel et bien en elle, constituant une part essentielle de son être.

Valérie Cibot, en une écriture dense, travaillée et incarnée, donne de l’intensité à son roman. Elle avance à son rythme, ne se laisse pas happer par la narration, pose calmement son texte, évoque la mort mais aussi le vivant sous toutes ses formes, animales, végétales et humaines. Elle sonde avec acuité les divers états d’âme d’une jeune femme qui ne renonce pas, faisant preuve, malgré les épreuves, d’une abnégation salvatrice.

« Une chouette a traversé le chemin, allant d’arbre en arbre. Son regard a croisé le mien, un bref instant, à peine perceptible. Son regard était bien plus profond et plus ancien que le monde. »

Valérie Cibot : Son ciel de cendres, Quidam éditeur

mardi 12 mai 2026

L'école du Point-du-Jour

Quand Joël Cornuault se promène dans Paris, et tout particulièrement du côté de La Chapelle (XVIIIe arrondissement), c’est tout un pan de son passé qui refait surface. Il y est né, y a passé son enfance, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Rues, impasses, venelles ont peu de secrets pour lui. S’il les a vus se transformer ou parfois se défigurer, sa mémoire a su les garder intactes. Alliée à son regard affûté, elle lui permet de juxtaposer aisément l’avant et l’après et de sauter d’une époque (ou d’un siècle) à l’autre en ressentant des émotions tout aussi vives qu’auparavant.

« On s’arrête n’importe où, n’importe quand – en fait, dès que possible,
on s’occasionne des détours, s’improvise des replis, des trajets inverses,
on part telle une fusée, en rêve éveillé.
De quel contenu ? Refaire le monde, comme à 16 ans !
Renaître, faire mieux ! »

Pas de plan préétabli. Il flâne à son rythme, se laisse guider par son instinct, retrouve d’anciens repères, des jalons gravés en lui. Ainsi, l’école maternelle de son enfance, "à l’orée du quartier du Pont-du-jour", boulevard Murat, point de départ de son livre et de ses déambulations, Ou encore la maison où habitaient Tristan Tzara et Greta Knutson.

« À qui débouchait de l’allée des Brouillards, elle apparaissait presque de front, en dépit des arbres qui masquent sa façade. »

Partout où il se rend, l’architecture (en l’occurrence ici celle d’Adolf Loos, "un minimaliste qui ouvrit la voie au Bauhaus, à Le Corbusier, au fonctionnalisme") requiert son attention. Le sujet est abordé avec précision et là aussi l’acuité de son regard fait mouche. Il y joint sa perception de l’harmonie, de l’équilibre des formes. Dit ce qu’il apprécie, ce qu’il abhorre. Ce n’est pas par hasard que son livre a pour sous-titre "Architectures déambulées".

Si Joël Cornuault revient sur les pas du piéton parisien qu’il fut, il rappelle également les traces laissées par quelques-uns des écrivains qui restent ses guides. La promenade devient alors littéraire. Léon-Paul Fargue, Jacques Yonnet, George du Maurier, Aragon, Eugène Dabit et André Breton ne sont jamais loin. Leur présence est rassurante.

« D’autres noms qui comptent pour moi, outre ceux de Rodanski, Mabille ou Calet, sont liés à Passy et à ses environs – Rousseau, Diderot, Nerval, Pierre Louÿs, Michel Leiris ou, j’y songe, Supervielle. »

Présente également Jeanne Duval, celle de Baudelaire bien sûr mais aussi celle de Modiano (dans L’Herbe des nuits) et, plus proche, plus intime, "celle que j’ai bien connue – , je veux parler de ma propre mère, qui s’appelait ainsi de son nom de jeune fille".

Suivre Joël Cornuault dans ses déambulations, c’est s’accoutumer aux zigzags, s’initier à une lecture particulière de la ville, s’attacher aux détails infimes et précieux, prendre l’air du temps présent tout en se remémorant des scènes passées, observer ce qui vit et bouge aux alentours, "sans autre médiation que celle des sens et de l’imagination, plus ou moins luxuriante, attisée par des lignes, par des sons (le zaoum des oiseaux !), des teintes, des ombres et des reflets posés sur le décor".

Joël Cornuault : L'école du Point-du-Jour, Le Temps qu'il fait