Donner à lire, en un seul volume, l’ensemble des poèmes écrits
entre 1966 et 2009 était un défi plutôt ardu. C’est pourtant celui que
les éditions Pierre Mainard ont décidé de relever. Plusieurs titres du
poète figuraient déjà à leur catalogue et celui-ci, qui leur était
proche, leur avait confié ses derniers écrits, alors qu’il affrontait la
maladie qui allait l’emporter.
Pour mener à bien cet ambitieux projet, il fallait d’abord se mettre en
quête des publications les plus anciennes (plaquettes souvent très
confidentielles) et retrouver les poèmes donnés aux revues amies, la
plupart ayant cessé d’émettre depuis longtemps.
Stéphane Mirambeau, qui dirige les éditions Pierre Mainard, s’est donc mué en chasseur de poèmes. Armé, non pas d’une épuisette mais d’une belle abnégation, et secondé par quelques proches du poète, et d’abord par Anne-Marie Beeckman qui possédait carnets et archives et qui s’est attelée à rassembler la totalité des textes pour établir cette édition, il vient, après des années de recherches, de toucher enfin au but et il publie aujourd’hui un grand livre : l’œuvre poétique complète de Pierre Peuchmaurd.
C’est un événement. Le volume, plus de mille pages, contient, en suivant l’ordre chronologique de leur écriture, tous les poèmes de celui qui affirmait que l’aventure avait débuté pour lui avec la lecture de Nadja, d’André Breton.
« À la main, ce livre pris un peu au hasard dans la bibliothèque
familiale ou volé, vite, dans une librairie. Ça s’appelle, voyons, Nadja. Il y a des photos, c’est même à cause d’elles... On commence à lire, et ça dit : Qui suis-je ?
C’est fait, la porte vient de s’ouvrir. Elle bat comme la mer sur les digues de septembre. »
(extraits de Colibris et princesses, L’Escampette, 2004)
Dans un entretien accordé à Olivier Hobé, pour la revue "Quimper est poésie" en octobre 2000, il précisait que ses liens avec le surréalisme furent "immédiats, définitifs, non exclusifs" ajoutant, pour expliquer ce "non exclusifs" que son éclectisme naturel l’incitait à aller "chercher la poésie (la vie) partout où elle se trouvait et non pas dans "un milieu".
Résolument épris de liberté, il aura longuement sillonné des sentiers qui lui étaient chers, y décelant à chaque visite de nouvelles choses, toutes vivantes, qui mettaient ses sens en émoi. Sa préférence le portait là où faune, flore, bruissements secrets, ombres, lumières et couleurs chatoyantes s’associaient pour susciter en lui, en un éclair, un étonnement qui ne pouvait trouver son accomplissement que dans le poème.
Fin des années 1960, début 70, tandis que certains déstructuraient à tout-va et que d’autres se frottaient rudement à la dure réalité, Pierre Peuchmaurd se promenait tranquillement sur des chemins de traverse, en sous-bois ou à découvert, en Corrèze (où il a vécu plus de quarante ans) ou ailleurs, parfois dans ses souvenirs d’enfance ou de vacances, à l’aube ou au cœur de la nuit, entamant un dialogue intime avec les herbes folles, les arbres, les feuilles, les fruits, les grillons et les sauterelles, ne cédant aucunement à la béatitude, à l’écoute des bêtes sauvages (quelques-unes sortaient de sa mythologie personnelle) qu’il savait en lisière et qui ne demandaient qu’à entrer dans ses poèmes. Il vaquait seul, humait l’air et le vent, à la campagne, dans des endroits familiers mais également en ville, dans des rues, ruelles ou impasses ou il avait ses repères, ou près de l’océan. Il faisait provision d’instants précieux, ressentait d’étranges sensations, subtilisait des fragments étincelants, d’un noir de suie, à la mort qui rôdait à proximité.
« Le mot jungle suffit à la ronce
le mot baleine à mon sommeil
le mot corps ne suffit pas à la mort
Les ronces fleurissent
les baleines chantent
les jungles
sommeillent dans les images
aucun corps ne suffit à la mort
Il lui faut des étoiles
au moins toutes les étoiles
et ton rire
Il faut des baleines »
Légère, évidente, élégante, la poésie de Pierre Peuchmaurd est bien
plus que cela. Jean-Paul Chavent a noté, en quatrième de couverture du
recueil Le bel endroit (Le Dé Bleu, 1987) qu’elle porte en elle
"l’éternel désir du présent" et "une érotisation du regard", ce qui est
vrai. Elle parvient à dire l’émoi et le désarroi, la beauté et son
contraire, l’attraction et la peur, le désir et le manque, le bien-être
et la mélancolie, avec des mots simples, capables de générer des
images singulières dès que l’on prend soin (ce qu’il fait avec
subtilité) de les dépoussiérer et de les associer comme ils ont rarement
eu l’occasion de l’être. Dès lors, les syllabes résonnent autrement, le
sens diffère, le rêve pointe, le surréel aussi, de brèves métaphores
jaillissent, fulgurantes, lumineuses, inespérées. La magie Peuchmaurd
opère pleinement et brille de mille feux.
Ici, "la nuit cache des pointes de soleil", là, on range "des robes de
bois dans des armoires de laine", là-bas, court "un cheval de brume",
plus loin, "il pleut dans le soleil", ici "la mer est dans le ciel", on
perçoit des "corps à corps d’oiseaux dans les haies" et il y a "des
arceaux de ronces sur le ciel rose".
« Le poème, chez moi, est presque toujours le produit, l’accompagnement et comme la traduction simultanée d’une espèce d’apparition. Presque toujours aussi, ce phénomène est bref, et je ne vois pas pourquoi le poème devrait se prolonger au risque de le diluer, de l’épuiser. Il doit laisser une vibration dans l’air. Il doit blesser aussi, ouvrir la terre mais comme une épine, pas comme un tracteur. », expliquait-il dans un entretien avec Marc Blanchet pour "Le Matricule des anges".
De nombreux poèmes sont dédiés à ses ami(e)s, tous et toutes constituant une communauté chaleureuse à laquelle il tenait beaucoup. Il n’est pas besoin de les citer ici. Ils sont présents (l’accompagnent) dans le livre comme ils (et elles surtout) l’ont été dans sa vie.
« Les trois cent mille sauterelles de la peur
m’ont fait escorte ce matin
et avec elles
tous les oiseaux levés
tous les oiseaux pointés du cri
et le lapin mort pour toujours
et je n’allais nulle part
même pas nulle part
je n’allais pas
et le jour montait comme une fièvre »
Flânant sur les bas-côté, s’y sentant plutôt bien, loin du brouhaha, loin des chapelles, loin des clans, ne demandant rien à personne, à distance des estrades où parfois la poésie se déclame, Pierre Peuchmaurd aura construit calmement, en toute discrétion, en un peu plus de quarante ans, une œuvre riche et singulière. Une œuvre stimulante, intense, pleine de fraîcheur qui compte et dont on prend toute la mesure grâce à ce volume indispensable, précis et précieux.
« Je jouais table blanche
sous un soleil d’automne
je jouais à t’attendre
Quelque part sur la route
tu jouais à venir »
Pierre Peuchmaurd : Œuvre poétique complète, préface de Jean-Yves Bériou, édition établie par Anne-Marie Beeckman, sous couverture cartonnée avec étui, biographie détaillée et repères bibliographiques, 1040 pages, 44 €, Éditions Pierre Mainard.
Logo : photographie d’Antoine Peuchmaurd.




