mardi 2 juin 2026

Des souliers pour Spiridon

Pierre Drogi se demande, dans une note placée à la fin de son ouvrage, s’il est nécessaire de connaître Spiridon (ou Spyridon : 270-348) pour lire son livre. La réponse est assurément oui, tant la présence (discrète) du saint protecteur de Corfou (berger devenu Évêque sans le vouloir), infatigable marcheur sa vie durant, et même après (son corps est, dit-on, toujours souple et mobile), ouvre une indéniable piste de lecture pour s’approcher au plus près de ces poèmes issus d’un long et sinueux cheminement. D’étonnantes apparitions, scènes et figures y furent captées et, sitôt repérées, transcrites.

« hirondelles-brindilles surface pétillante
arbres pris à revers auréolés de leur verdeur
par un soleil meurtrier
les vipérines séchées traces de bleu
une partie de paradis a fait dépôt ici
ombres posées ombres cassées et convaincantes concomitantes :
"priez pour paix" »

Sensible aux vibrations ressenties lors de ses promenades, Pierre Drogi a appris à saisir le bruissement des branches, les changements de couleur du ciel, de la terre ou de l’eau, le vol, le cri ou le chant de tel ou tel oiseau, la transparence d’une libellule ou le bourdonnement d’une abeille. Il a pour habitude de les situer à l’endroit même (dans le fragment du paysage) où l’infime et sensitive rencontre s’est produite, en exprimant à sa manière ce qui le traverse, autrement dit en ayant recours à l’étrange et revigorante alchimie qui émane de ses mots, de ses vers, de leur entrelacement, des sonorités qui en sortent et des images furtives qui s’y impriment.

Ici,
« des mots à plusieurs obscurités abritent des visages à plusieurs lumières »

là,
« et en l’absence de toute autre image imagine je te prie
un fouillis d’orchis-boucs sur un
talus de loire , toutes langues ou étamines tirées »

Invisible, l’antique marcheur, Spiridon (on lui change « ses souliers chaque année au moment de sa fête ») vaque à ses affaires et ne réapparaît que subrepticement. Il n’est que l’un des nombreux intervenants du livre, souvent masqué par des présences réelles. Celui qui veille ("Il faut que quelqu’un veille. Il faut que quelqu’un soit là", Kafka, cité page 16) les sort volontiers de sa mémoire.

« deux visages au moment de partir
farida l’algérienne éveline de martinique
leur expression / à toutes deux / passe par le silence et le rire
l’une lit presque en tremblant le texte qu’elles ont préparé
étalent sur la table les présents qu’elles nous offrent "pour remercier" »

D’autres (d’aujourd’hui ou d’hier) prennent également place, choisis par Pierre Drogi, dans ces poèmes prompts à guider quiconque souhaite s’immerger dans les taillis de la langue, afin d’y détecter une voix qui émet à proximité, et dont il convient d’écouter le timbre si particulier.

 Pierre Drogi : Des souliers pour Spiridon, Les Lieux-dits éditions, 68 pages, 12 € (Zone d’art 2 rue du Rhin Napoléon 67 000 Strasbourg).

vendredi 22 mai 2026

Son ciel de cendres

Les rites funéraires diffèrent d’un continent, d’un pays, d’une région, d’un territoire où parfois même d’une famille l’autre. Si au Tibet, il n’est pas rare de voir le corps découpé d’un défunt offert aux vautours ou sur l’île de Salawesi, en Indonésie, les squelettes séchés et habillés de dizaines de vieux morts exposés dans des niches à flanc de falaises, chez les Dallols, qui furent nomades avant de se disperser et de se sédentariser dans des villages en contrebas de la montagne, la coutume veut que l’une des femmes de la communauté soit missionnée pour accompagner la dépouille enrubannée du disparu jusqu’au lac sacré où elle sera brûlée, et ce dans les sept jours qui suivent le trépas.

Cette fois, c’est à Sam, une jeune journaliste partie vivre en ville, qu’échoie la pénible besogne de convoyer le cadavre de sa grand-mère jusqu’au lac. Elle a beau avoir pris ses distances avec les traditions en vigueur chez les Dallols, la mort de celle qui l’a élevée (après l’accident industriel qui a coûté la vie à ses parents) est un cas de force majeure. La voilà donc, deux jours après le décès, au volant de la vieille Buick familiale avec la grand-mère dans le coffre.

« Nous roulons en direction de la forêt et il me semble déjà percevoir la glace, son odeur de foin coupé. Entre les montagnes scintille le basalte dégringolé des sommets. Nous croisons quelques voitures puis plus rien. »

Brusquement, le décor change : des amas de cendres recouvrent la route, des voitures calcinées ont été abandonnées sur les bas-côtés, la montagne offre un paysage de désolation avec ses troncs calcinés et l’odeur âpre qui s’échappe de ses versants brûlées par un incendie dont la conductrice n’avait jamais eu écho. Son voyage de deuil dans ce décor où "les reliefs sont abrasés" tourne au cauchemar. Bientôt, la voiture cale. Ne repartira pas. Seule l’aide d’un ancien prêtre qui vit avec son chien dans une maison isolée lui permet de poursuivre le chemin. Il lui prête l’animal ainsi qu’un traîneau sur lequel il installe la grand-mère.

« J’ai mon sac en bandoulière et sur le traîneau, à la place des bûches, l’écorce rigide enveloppée de soie et de lin qu’a été ton corps et dont je ne m’approche pas. »

D’autres difficultés l’attendent, qu’elle ne pourra que subir tant sa présence s’avère précaire sur ce bout de terre volcanique où subsistent encore quelques Dallols, qui résistent comme ils peuvent, chasseurs-cueilleurs disséminés dans la vallée.

« La plupart ont dû grandir dans les villages, mais les plus jeunes sont nés ici, dans la plaine. Ils ont fait du déséquilibre une façon singulière de se déplacer, le dos voûté, les jambes un peu arquées. Leurs yeux sont clairs, délavés par un sol noir étincelant. »

L’expédition funéraire se métamorphose peu à peu en cheminement âpre et initiatique. La grand-mère, ou ce qu’il en reste, qui approche de sa destination finale, en est l’instigatrice, rappelant ainsi à sa petite fille d’où elle vient, et combien ce territoire malmené, défiguré, pollué, bat bel et bien en elle, constituant une part essentielle de son être.

Valérie Cibot, en une écriture dense, travaillée et incarnée, donne de l’intensité à son roman. Elle avance à son rythme, ne se laisse pas happer par la narration, pose calmement son texte, évoque la mort mais aussi le vivant sous toutes ses formes, animales, végétales et humaines. Elle sonde avec acuité les divers états d’âme d’une jeune femme qui ne renonce pas, faisant preuve, malgré les épreuves, d’une abnégation salvatrice.

« Une chouette a traversé le chemin, allant d’arbre en arbre. Son regard a croisé le mien, un bref instant, à peine perceptible. Son regard était bien plus profond et plus ancien que le monde. »

Valérie Cibot : Son ciel de cendres, Quidam éditeur

mardi 12 mai 2026

L'école du Point-du-Jour

Quand Joël Cornuault se promène dans Paris, et tout particulièrement du côté de La Chapelle (XVIIIe arrondissement), c’est tout un pan de son passé qui refait surface. Il y est né, y a passé son enfance, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Rues, impasses, venelles ont peu de secrets pour lui. S’il les a vus se transformer ou parfois se défigurer, sa mémoire a su les garder intactes. Alliée à son regard affûté, elle lui permet de juxtaposer aisément l’avant et l’après et de sauter d’une époque (ou d’un siècle) à l’autre en ressentant des émotions tout aussi vives qu’auparavant.

« On s’arrête n’importe où, n’importe quand – en fait, dès que possible,
on s’occasionne des détours, s’improvise des replis, des trajets inverses,
on part telle une fusée, en rêve éveillé.
De quel contenu ? Refaire le monde, comme à 16 ans !
Renaître, faire mieux ! »

Pas de plan préétabli. Il flâne à son rythme, se laisse guider par son instinct, retrouve d’anciens repères, des jalons gravés en lui. Ainsi, l’école maternelle de son enfance, "à l’orée du quartier du Pont-du-jour", boulevard Murat, point de départ de son livre et de ses déambulations, Ou encore la maison où habitaient Tristan Tzara et Greta Knutson.

« À qui débouchait de l’allée des Brouillards, elle apparaissait presque de front, en dépit des arbres qui masquent sa façade. »

Partout où il se rend, l’architecture (en l’occurrence ici celle d’Adolf Loos, "un minimaliste qui ouvrit la voie au Bauhaus, à Le Corbusier, au fonctionnalisme") requiert son attention. Le sujet est abordé avec précision et là aussi l’acuité de son regard fait mouche. Il y joint sa perception de l’harmonie, de l’équilibre des formes. Dit ce qu’il apprécie, ce qu’il abhorre. Ce n’est pas par hasard que son livre a pour sous-titre "Architectures déambulées".

Si Joël Cornuault revient sur les pas du piéton parisien qu’il fut, il rappelle également les traces laissées par quelques-uns des écrivains qui restent ses guides. La promenade devient alors littéraire. Léon-Paul Fargue, Jacques Yonnet, George du Maurier, Aragon, Eugène Dabit et André Breton ne sont jamais loin. Leur présence est rassurante.

« D’autres noms qui comptent pour moi, outre ceux de Rodanski, Mabille ou Calet, sont liés à Passy et à ses environs – Rousseau, Diderot, Nerval, Pierre Louÿs, Michel Leiris ou, j’y songe, Supervielle. »

Présente également Jeanne Duval, celle de Baudelaire bien sûr mais aussi celle de Modiano (dans L’Herbe des nuits) et, plus proche, plus intime, "celle que j’ai bien connue – , je veux parler de ma propre mère, qui s’appelait ainsi de son nom de jeune fille".

Suivre Joël Cornuault dans ses déambulations, c’est s’accoutumer aux zigzags, s’initier à une lecture particulière de la ville, s’attacher aux détails infimes et précieux, prendre l’air du temps présent tout en se remémorant des scènes passées, observer ce qui vit et bouge aux alentours, "sans autre médiation que celle des sens et de l’imagination, plus ou moins luxuriante, attisée par des lignes, par des sons (le zaoum des oiseaux !), des teintes, des ombres et des reflets posés sur le décor".

Joël Cornuault : L'école du Point-du-Jour, Le Temps qu'il fait

 

lundi 4 mai 2026

ça

Si une grande partie de l’œuvre poétique de la danoise Inger Christensen (1935-2009) est disponible en langue française, il manquait pourtant son livre-phare, celui qui, dès sa publication en 1969, lui a permis d’être reconnue internationalement. Cet ouvrage, ça, "ce petit rien qu’il faut écrire en minuscule" comme le note dans sa très éclairante préface Janine Poulsen, la traductrice, vient de paraître aux Éditions La Rumeur libre, nous offrant l’occasion rêvée de découvrir, avec bien du retard, ce monument hors-norme, savamment architecturé, dans lequel Inger Christensen se lance un défi peu commun : écrire la Genèse en allant, crescendo, du néant à la création du monde et à ce qu’il est devenu, au fil des siècles et des bouleversements qui s’y sont produits.

« Un monde est venu au monde au sein du monde. Un monde compressé, une perspective pétrifiée, un sens inaccessible bien arrêté, si bien étayé de fondations en béton, de constructions en acier, de blocs soudés, de formations colossales, consolidés en un mirage d’expressions surfaites, est venu au monde, s’est agencé, s’est installé, s’est fixé, une ville. Un chaos standardisé avec la fiction mise en ordre. »

Le livre est composé de trois parties : PROLOGOS, LOGOS et EPILOGOS, elles-mêmes étant constituées de différentes sections qui s’assemblent en une succession de tableaux habités. Tous disent ce qui se trame (parfois de façon imperceptible et invisible) dans les coulisses du vaste monde, le nôtre, où chacun, chacune doit chercher et tenir sa place sur scène, celle-ci étant, naturellement, la Terre.

« À mesure que la terre est décrite
Il devient de plus en plus clair qu’
elle n’est pas décrite mais cachée »

Il y a chez Christensen un doute, une ambivalence, une angoisse existentielle qui, loin de la freiner, lui procure une dose d’énergie supplémentaire pour donner encore plus d’ampleur et de profondeur à son gigantesque théâtre (à ça) aux ramifications insoupçonnées. Il arrive que certains personnages voyagent là où on ne les attendait pas.

« Il existe des gobelins avec des scènes de guerre
étalés le long de toute la ligne Maginot

des impressions gracieuses de l’Invincible Armada
voguant sur les mers du monde entier

pendant que Potemkine à la une de Izvestia
s’échoue sur une île du Pacifique

ou des statues : Ivan le Terrible
sourit à la vue de Harlem

De Gaulle chevauchant sur la place Venceslas
à la tête des armées rouges

et des grandes sculptures modernes : La Grande Muraille de Chine
entre l’Espagne et l’Espagne

pendant que Napoléon meurt à Formose ».

Pour dire, brasser avec fougue, dessiner ce qui existe, a existé, n’existe plus, ce qui l’entoure et la subjugue, la froisse ou l’énerve, elle fait confiance aux mots, à ces cohortes de mots qui lui viennent et qu’il faut choisir, manier, assembler, mettre en forme, sans omettre leur sonorité et le chant qu’ils produiront.

« J’ai essayé d’écrire un monde qui n’existe pas / afin de le faire exister. »

La construction du livre est complexe et séduisante. Inger Christensen aimait se fixer des contraintes et s’y tenir. Celles-ci libèrent sa voix. Ce sont elles qui l’aident à éclairer des zones d’ombres où l’on ne peut se rendre sans avoir, au préalable, défini des itinéraires d’approche.

« Comme déjà mentionné, peu importe où l’on se trouve. On doit
simplement avoir soin de se diriger consciemment vers l’impossible.
En chemin on doit naturellement garder l’équilibre. Mais seulement à
condition que l’équilibre soit incertain. De plus en plus incertain. »

Chez elle, rien n’est jamais acquis. Sa poésie, dynamique, sauvage et rebelle, explore, défait, refait, s’attache aux êtres, aux paysages, s’inscrit dans les villes, les usines. Nul besoin pour la lire d’avoir à l’esprit le canevas subtil qu’elle a adopté pour bâtir son étourdissante "œuvre cathédrale". Il faut simplement y entrer et se laisser guider puis porter par sa voix, sa langue en se remémorant de temps à autre son mantra : "la vie est sacrée".

Inger Christensen : ça, traduit du danois et préfacé par Janine Poulsen, édition bilingue, La Rumeur libre.

De Inger Christensen, lire également La Vallée des papillons, Alphabet et autres poèmes, traduit par Janine Poulsen et Karl Poulsen, publié en 2022 chez Gallimard.(collection Poésie Gallimard)

 

mercredi 22 avril 2026

Un éloignement

On ne peut pas le rater, à moins de détourner les yeux ou de regarder droit devant soi. Rachid T., trente ans, SDF, venu d’Algérie il y a une dizaine d’années, a trouvé refuge près de la cité Paul Vaillant-Couturier à Bobigny. Il vit sous un auvent, avec tout ce qu’il lui appartient : un sac à dos et divers cabas bien remplis.

« Chaque soir il dispose sa literie de fortune sur un banc situé un peu à l’écart. »

Le narrateur, qui habite à trois cents mètres, et qui le voit tous les jours au même endroit, lui rend visite, lui apporte café, sandwich, repas chauds et décide d’entreprendre des démarches pour tenter de le sortir de la rue avant l’hiver. La tâche s’avère d’autant plus compliquée que Rachid ne possède pour tout papier qu’une liasse de feuilles pliées en quatre où ne figurent que ses condamnations et une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pas de passeport, pas de carte d’identité, pas de domicile. Quand on lui demande ses papiers, il sort fièrement de sa poche ces actes qui l’accusent mais qui disent aussi beaucoup de son itinéraire de vie.

« Les journées passent. Le froid se fait de plus en plus mordant. Autour de Rachid, un petit réseau de solidarité se met en place dans le quartier. Discrètement, parfois même de façon invisible. »

Le narrateur active ses contacts et réussit à lui trouver un logement avant d’envisager une solution pour qu’il retourne en Algérie. Il en a en effet envie et peut bénéficier d’une aide au retour. C’est ce parcours semé d’embûches, aggravé par l’attitude de Rachid qui va se faire pincer lors d’une promenade, présentant naïvement ses « papiers » au policier et se retrouvant immédiatement en Centre de Rétention Administrative à Vincennes, que Frédéric Fiolof retrace dans ce récit concret, précis et documenté.

« Le temps est une glu et Rachid n’attend rien. Rien au-delà de l’instant d’après, du jour suivant. Du prochain coup de froid ou de la nuit qui vient. Du prochain café. Il semble d’humeur égale. Peu importe la météo, les perspectives, le vide. Il prend mais ne demande rien. Répond et ne pose pas de question. Ou si rarement. Quelque chose en lui résiste en silence ou a franchi un cap. »

Peut-être a-t-il tout simplement lâché prise, se mettant ainsi en mode survie de façon à être dans l’acceptation de tout ce qui peut lui arriver de néfaste sans se retrouver déçu ou brisé. Rachid est un être singulier, un anti-héros qui a intériorisé sa propre invisibilité sociale. Il se faufile dans les interstices d’un monde qui n’est pas le sien et qui, par ailleurs, ne veut pas de lui.

« Une forme de confinement intérieur lui permet en toute circonstance, me semble-t-il, de traverser les événements sans se laisser vraiment affecter. Comme s’il ne se sentait jamais tout à fait concerné par ce qui le concerne. Mais je ne sais pas, au fond, quel prix il paye ou a payé pour cet éloignement de lui-même. »

C’est le portrait de cet homme en errance que Frédéric Fiolof dessine par petites touches. Il le suit pendant plusieurs mois, de la rue au centre de rétention, embarqué dans les imbroglios et les contradictions d’une politique migratoire qui ne peut que le reléguer encore un peu plus, le condamnant, à l’issue de sa rétention, qui durera quatre-vingt-dix jours, à se fixer en un autre point de chute, dans une autre ville, là où personne ne le connaît, là où il redeviendra invisible.

Frédéric Fiolof : Un éloignement, Quidam éditeur