lundi 12 octobre 2026

Arbre

Nakamura Minoru – né en 1927 et traduit pour la première fois en France – a vingt-sept ans quand Arbre, son deuxième recueil de poèmes, est publié au Japon. C’est dans l’immédiate après-guerre, dans un pays en ruines, que sont nés ces textes imprégnés de l’atmosphère d’alors, d’une tristesse et d’une mélancolie contenue qui s’ajoutent à l’effarement, au respect des morts et à la lente reconstruction des êtres et des villes.

« Les travaux routiers reliant Yokohama à Tachikawa se poursuivent nuit et jour.
Les collines chauves ne cessent de s’étendre. Cette année encore de nombreuses
digues vont sans doute céder. Au-dessus de nos champs ravagés,
voleront ces avions qui portent leurs bombes vers la Corée. »

Tandis que son monde vacille, et après que ses repères aient volé en éclats, Nakamura Minoru scrute et note (ici "la foule des escaliers de la gare", là "des gens accablés", plus loin "la longue nuit que nous attendons"). Il cherche matière à poser son poème et sa réflexion et s’appuie sur la nature qui semble se régénérer plus vite que les hommes.

« L’arbre s’agite certainement.
Bientôt l’aube viendra et le vent tombera, et lorsque moi-même
je sombrerai dans le sommeil, l’arbre continuera de croître en silence. »

Cette référence à la droiture, à la solidité de l’arbre, à ses racines invisibles et à ses feuilles qui répercutent les bruits de l’air, de la pluie et du vent revient à plusieurs reprises.

« Sans même attendre l’aube, la nuit commence à pâlir,
et soudain, tu te redresses, tu t’arrêtes – tu deviens un arbre,
dont les branches s’étendent, dont les feuilles se frôlent et bruissent... »

Si certains de ces poèmes (le livre en compte dix) se présentent sous forme de sonnets, Nakamura Minoru prend soin d’y ajouter sa propre touche stylistique. En orfèvre du vers, qu’il ajuste avec délicatesse, il fait entendre une tension continue qui s’insère entre veille, introspection, thèmes de prédilection (nuit, mer, ville, saisons), observation du monde extérieur et résistance à l’accablement ambiant.

« Si je ne suis pas le gardien de moi-même,
je ne saurais être celui de mes frères. »

Nakamura Minoru : Arbre, édition bilingue, traduction du japonais et postface de Karine Marcelle Arneodo,  Éditions La Barque. 

vendredi 2 octobre 2026

Odessa des oiseaux

Assise sur une terrasse, une femme, armée d’un fusil, "fait corps avec son arme". Elle attend. Elle a tout son temps. Elle le prend d’abord pour revisiter son présent d’avant. Elle le fait débuter en septembre 1977, un mois après la mort d’Elvis, alors qu’elle ne s’appelle pas encore Odessa, a tout juste neuf ans et a choisi le prénom Jo ("pour Joséphine"), ce qui lui permet d’effacer instantanément celui que son père, absent, lui a donné.

Elle habite dans une cité HLM à Saint-Nazaire, avec sa mère, ses deux sœurs et son grand frère, Sasha, dix-huit ans, boxeur éphémère, qui aime le rock, le cinéma, le dessin, les voitures et qu’elle adore, se confiant souvent à lui. Elle circule entre la Soucoupe (la salle des sports de la ville) et les Chantiers Navals. Se sent parfois différente mais sans parvenir à préciser en quoi et pourquoi.

« Elle dit j’entends des voix. Il dit N’en dis rien. À personne. Elle dit qu’elle a toujours entendu des voix. Qu’elle n’a jamais su d’où elles venaient. Elle dit C’est de l’intérieur c’est à l’intérieur ça me parle et c’est tout. Ça rend plus fort ce que je dis. Je ne dis rien à personne sauf. Sauf à Sasha. Et Sasha me croit. Mais Sasha me dit. Ne dis rien. Garde ça pour toi. Tout le monde n’est pas prêt à entendre que tu entends des voix. »

En s’arrêtant sur des séquences précises, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, et ce sur plusieurs décennies, de la vie d’Odessa (ce prénom s’imposera à elle à l’issue d’un séjour au bord de la Mer noire, ("pour entendre les langues ; pour voir comme tout se mélange"), Sophie G. Lucas compose le portrait émouvant et attachant d’une femme déterminée à ne pas mener une vie qui serait tracée d’avance, et par d’autres.

"Je sais bien que je n’entre pas dans les clous", dit-elle un jour à ses sœurs, non pour se plaindre ou s’excuser mais pour attester d’un état de fait qu’elle accepte et revendique. Le schéma familial habituel, dont les rouages grincent mais qui se perpétue néanmoins (avec mari, enfants, etc ), ce n’est pas pour elle. Ses convictions, qu’elle transforme en actes, la portent ailleurs.

« Odessa devine que ça a à voir avec le vivant. La terre. Le ciel. Les oiseaux. Un truc ancestral. Quelque chose qui se transmet. Elle ne dit pas ça Odessa à ses sœurs. Elle sait que ça peut avoir quelque chose de dingue à entendre et qu’elle est assez dingue pour ses sœurs. Elle ne veut pas se séparer d’elles. »

Il n’y pas de repli sur soi, pas d’individualisme chez elle mais bien au contraire un sens du collectif qui la relie au monde et aux autres, et tout particulièrement à celles et à ceux qui souffrent. Cela passe par un réseau de fils ténus, sensibles. Des liens qui touchent au cœur, au corps, à l’esprit mis en alerte et à l’instinct de solidarité. Elle "a des choses à accomplir. Comme photographier le monde. Comme peindre les gens. Comme créer et recréer." Quand, quelque part, une catastrophe humanitaire se produit, par exemple l’arrivée dévastatrice d’un ouragan (Katrina) en Louisiane, elle y va, elle s’y frotte. Parce qu’il faut témoigner, rencontrer, aider, documenter toutes les violences – climatiques, politiques, économiques, sociales – que cela implique et qui touchent partout, et la plupart du temps, les mêmes, les déshérités, les laissés-pour-compte, les invisibilisés qu’elle connaît bien et avec lesquels elle partage de solides racines.

La personnalité d’Odessa, entière, active, généreuse, porte haut ce roman qui est rythmé par l’écriture extrêmement dynamique de Sophie G. Lucas. Sa langue, proche parfois du parler usuel, (cherchant ses mots, les reprenant, en ajoutant d’autres, toujours dans une simplicité de vocabulaire, tenant à être précise et comprise, n’hésitant pas à se répéter) procure un tempo syncopé à un ensemble qui se présente sous une forme hybride, puisque s’y mêlent prose, poésie et dessins.

Bientôt, celle qui se tient sur la terrasse en aura fini avec le récit de sa vie. Elle l’aura transmis aux autres et offert aux oiseaux, aux vrais et à ceux qu’elle plie, fabrique, colore, peint sur les routes, colle sur les murs ou lance dans les airs.

« Elle ne saurait dire quand ça a commencé.
Le désastre.
L’accélération du désastre.
Il y avait bien quelques repères.
Des dates.
Des événements.
Les feux. Les inondations. Les suffocations.
Les immersions. Les exodes. Les famines.
Les guerres. »

Que dire de plus ? Si ce n’est inciter à la lecture d’un roman marquant, d’une grande et riche densité, où la vie (dans toute sa complexité) et la mort (ici celle de la mère et du frère) se côtoient, où fiction et réalité se touchent et s’électrisent pour dessiner les contours incandescents d’un monde (d’une humanité) mal en point où des consciences fortes (Odessa en est une) se rassemblent pour alerter.

Sophie G. Lucas : Odessa des oiseaux, dessins de Géraldine L. Guillot, La Contre Allée. 

 

mercredi 23 septembre 2026

Compagnie de l'animal poème

Les animaux ont toujours été présents dans les poèmes de James Sacré, et tout particulièrement ceux qu’il a longuement côtoyés dans la ferme familiale ("une vingtaine d’hectares quelque part au Bas-Poitou") quand il gardait les vaches, voyait les brebis mastiquer l’herbe rase et les chèvres les ronces et les broussailles, quand il assistait à la mise à mort du goret, se méfiait du taureau, louait la force du cheval tirant la charrue, notait la mélancolie de l’âne et écoutait le voisin chasseur raconter "le cul levé, cœur battant" du lièvre qu’il avait stoppé net, d’un simple coup de fusil, dans un champ de luzerne. Tous ont traversé, et traversent encore, sa poésie. Questionner leur présence en continu dans son chemin d’écriture l’amène à se demander si son poème ne serait pas devenu, au fil du temps et sans qu’il s’en aperçoive, un animal lui aussi.

« Quand le garçon, qui vieillit, cherche à comprendre comment et pourquoi s’ébrouent ainsi ses poèmes qui lui échappent, ne laisse-t-il pas sortir de ses ignorances et de ses efforts pour les maîtriser un nouvel animal, grave et rieur, narquois (mais sans vraie méchanceté), un livre animal qui rassemble ce troupeau de mots et de figures bestiales rêvées. »

Rien de mieux, pour espérer trouver réponses à ses questions, que d’engager un dialogue avec ce poème qui lui échappe, montre les griffes, se fiche de l’homme qui lui a donné naissance et entend vivre sa vie en faisant ce que bon lui semble, ne s’en remettant qu’aux lecteurs. Il le tutoie mais ne le rudoie jamais, lui fait part de son étonnement, de son agacement parfois, et cherche à savoir comment ils en sont arrivés là.

« Je t’écoute poème et j’entends (je comprends) que c’est toi, souvent, qui me conduit par tes rythmes, par ton allure gagnée à force de livres écrits, tu m’emportes avec ta grammaire un peu bousculée, ton phrasé plus ou moins parlé qui emmêle de l’ignorance et des maladresses à du savoir, à la maîtrise somme toute encombrante de tes acquis.
Mais quand même tu n’es pas seul à décider de ton écriture : toi et moi sommes pris l’un et l’autre et ensemble nous construisons peut-être notre prison de langage. »

En réalité, c’est son art poétique tout entier que James Sacré interroge dans ces pages où se mêlent vers et proses. En admettant que le poème publié est bien un être vivant et autonome, il retourne à la source, au moment où l’écriture a jailli, à la venue des mots, des sonorités, des voix, des paysages, autant d’éléments qui, ajoutés à son savoir-faire et au lent pétrissage du langage, le mènent (surpris) là où il ne pensait pas arriver.

« Écrire c’est comme beaucoup de chiens lâchés
D’aucuns se précipitent après tu sais pas quoi
D’autres s’affairent et reniflent et prennent le temps
De lever leur patte au coin d’une broussaille de métaphores. »

C’est une longue réflexion qu’il mène patiemment, n’occultant rien, analysant (sans théoriser) sa poésie, disant ses incertitudes, ses doutes, son sens de la nuance, son recours au patois poitevin, aux noms propres et de lieux et à l’oralité, ses parenthèses emplies de détails, ses choix forcément aléatoires mais dictés par un besoin de toucher juste, de rendre perceptibles les habitudes, les singularités des vies multiples (flore, faune et êtres humains) destinées à occuper un même territoire, celui où il se trouve, et d’où il écrit. Certaines scènes, revenues du fond de sa mémoire, mêlent fragments autobiographiques, brèves illuminations et émotions furtives.

« Il me semble que je ramasse au bas d’un champ juste roulé (auprès ne bouge pas le buisson) et c’est l’heure que les luzernes sont fraîches, il y a des bruits de chevaux qu’on dételle, une caille, le soir est envahi d’arbres sombres, dans un peu d’herbe (chiendent terreux, plantain) mon cœur. »

C’est un drôle d’animal, évoluant en zigzags entre passé et présent, que James Sacré suit dans son livre. Il a la forme d’un poème chargé de grande énergie. Il cohabite avec tous ceux auxquels le poète a donné vie et qui, faisant valoir leur part animale et leur fougue initiale, deviennent par nature insaisissables.

James Sacré : Compagnie de l'animal poème, Éditions Fario 

Pas d’animaux, pas même "Un lapin caché / Dans les branches d’un arbre" mais des morceaux de paysages de la région de Montpellier (des toits, des arbres, des collines, une croix, un front de mer), des couleurs et à nouveau des retours dans l’enfance en Vendée dans Si la simplicité nous a quittés ?, un ensemble de dix-sept poèmes écrits par James Sacré à partir de plusieurs linogravures peintes de Raphaël Segura (quelques-unes sont reproduites dans le livre).

« On se dit qu’il faudrait
S’en tenir à des mots de tous les jours
Pour dire un peu :

Le mot bleu par exemple, ou vert
Rouge peut-être, mais quel rouge
Quel bleu ? Le vert de l’herbe :
Jeune luzerne ou foin juste coupé ?
Les mots simples sont compliqués,
Tu les dis, tu sais jamais
Ce que tu dis. »

James Sacré : Si la simplicité nous a quittés ?, (dix-sept poèmes à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura), Éditions Potentille.

 

samedi 12 septembre 2026

Journal du soleil

Si l’on en sait assez peu sur le poète suédois Erik Bergqvist (né en 1970, traducteur – notamment de René Char –, critique littéraire et musicien), Journal du soleil, qui rassemble des textes issus de quatre de ses recueils publiés entre 2006 et 2024, est une belle invitation à découvrir sa poésie. Les titres de ces ensembles, loin d’être anodins (Soleils, Le poids de l’ombre, Instances des choses et Près de l’oubli), indiquent une attirance vers des champs d’investigation plutôt ordinaires, en lien direct avec la nature, les éléments et la mémoire. Ce qui le distingue de beaucoup d’autres, qui tournent autour de ces mêmes thématiques, c’est la façon à la fois énigmatique et profonde qu’il a de les saisir, de les percevoir, de les ressentir, de les associer et de les écrire.

« Il pleuvait du silence
et là aurait pu se dire quelque chose

sur les idées qui nous habitent
le reflet du vécu dans la mémoire »

Attentif, se voulant en osmose avec son environnement, il entrouvre des fenêtres donnant sur des territoires intérieurs et extérieurs subtilement reliés entre eux.

« La pluie mesure le temps jusqu’au bosquet
doucement torturés, les sols

nous reconnaissent, le froissé de la mort
nous avertit du bruissement de l’espace »

Il y a chez lui une aisance à se situer dans un espace infini alors qu’il se déplace à peine, foulant des sols emplis du son des pas de ceux qui l’ont précédé, par temps de pluie ou de neige, ses préférés (même si le soleil n’est jamais loin), une aisance doublée d’une propension à se projeter vers un ailleurs propice à une sorte d’effacement qui, à force de patience, peut advenir.

« une pluie tâtonnante vers le soir, tu crois
d’abord qu’il y a quelqu’un assis sur la terrasse
à ouvrir des pistaches, c’est toi qui es
assis là pendant que la pluie augmente ralentit
s’arrête presque pleut presque parle
presque et un tas de sujets histrioniques
sifflent et grandissent jusqu’à t’ensevelir,
toi, et la terrasse, le soir, le lecteur. »

Quand le soleil s’invite au centre du livre, c’est pour s’adresser à qui veut l’entendre et l’écouter. Il explique ce qui se passe là-haut et ce qu’il voit de la vie de l’en-bas du monde qu’il surplombe et éclaire en ne ratant rien des perturbations ou mouvements en cours, ni des saisons qui se succèdent. En vingt-quatre séquences, la plupart très brèves, chacune introduite par une lettre de l’alphabet grec, le soleil tient son journal. Il brille de mille feux, procède à des raccourcis étranges, égrène des notes étonnantes.

α 
« mon chariot mouille la neige
et brise la grenade »

β
« sur la toundra le renne porte
le mythe de ma naissance »

δ
« j’écris pour me calmer.
pour vous aider à déchiffrer ma psyché »

φ
« je suis obsédé par les traces laissées
par la disparition qui est ma
lecture de la matière »

D’un recueil à l’autre, la poésie d’Erik Bergqvist ne cesse de bouger tout en restant arrimée à ses intentions premières. Il expérimente diverses formes, change ses angles d’attaque, ne reste jamais statique, poursuit une quête qui est bien sûr poétique mais aussi intimement liée à la vie, à l’existence, à ce qu’il en fait.

« tu stoppes, attends à l’intérieur de toi-même.
personne n’arrive. un peu honteux mais soulagé.
cherchant décomposé dans une fresque qui glisse
loin de l’endroit que tu prétends être ta vie. »

Pas de certitude chez Erik Bergqvist mais un besoin constant de questionner la nature, les éléments, les arbres, les "chants d’oiseaux isolés", "le gris d’une après-midi sans frontière" et de multiples autres choses et faits qui le façonnent, le bousculent et l’incitent à creuser toujours un peu plus la voie étroite et exigeante qu’il s’est choisi.

Erik Bergqvist : Journal du soleil, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, Éditions Rehauts.

mercredi 2 septembre 2026

Une histoire passera ici

Publié initialement en 1999 dans la collection Poésie / Flammarion dirigée par Yves di Manno – qui signe la préface de cette nouvelle édition –, Une histoire passera ici est une belle invitation à découvrir ou à redécouvrir l’un des premiers livres d’Ariane Dreyfus. Elle y explore, en une écriture fragmentaire, à la trame narrative magnétique, des vies et des territoires de l’Ouest Américain vu à travers les westerns des années 1950/1960. Elle revisite à sa manière quelques pépites du genre en s’arrêtant sur des séquences qui l’ont marquée.

« Si j’étais une Indienne – mais pas dans la vie –
Si j’étais une Indienne au bord de l’eau.

Le cinéma qui m’a fait les yeux très grands
Étalerait sur mon visage l’ombre
Des arbres que fait bouger le plus vivant
Des hommes blancs.

Si j’étais une Indienne je serais la première à mourir. »

Ce qui l’attire dans le western classique, ce sont, en plus de l’atmosphère particulière qui y règne, les gestes familiers des protagonistes (seller et tenir un cheval, se protéger de la poussière, allumer un feu, traverser une rivière), le mouvement des corps, l’expression des visages, la vie qui ne tient qu’à un fil, le moment d’inattention qui peut s’avérer fatal, les échanges peu prolixes et les nombreuses histoires qui s’emboîtent et qui ont souvent pour points communs la survie et la loyauté.

« Dans le jour les chevaux marchent. Dans la nuit les pensées continuent. »

Elle ne procède pas par arrêts sur images mais capture des scènes brèves (parmi celles que l’on remarque à peine) et laisse ensuite son imagination fonctionner pour que, de ce matériau délicatement saisi, naisse le poème. Celui-ci s’attache à rendre palpable la vie ordinaire de personnages qui vaquent dans un décor sobrement esquissé. Le rôle et la place des femmes restent sa préoccupation première. Leurs présences discrètes mais solides, celles – entre autres – de Martha (dans La prisonnière du désert, John Ford, 1956), de Petite Corne, d’Étincelle vivante, de Hallie, la serveuse du restaurant (dans L’homme qui tua Liberty Valance, John Ford, 1962) ou, plus tard, de Calamity Jane et de sa fille Janey, sont au centre du livre.

« Allongée par terre,
Elle entend deux cœurs, le sien et l’autre,
Se cogner ensemble

L’herbe est tellement proche !
Petite Corne s’endort les bras ouverts
À force de tout écouter

Ses cheveux ont chaud
Quand le deuxième sommeil enjambe
Le premier sommeil »

Si les poèmes d’Ariane Dreyfus trouvent leur origine dans les séquences qu’elle a notées ou mémorisées, il va de soi qu’ils se lisent sans que l’on ait besoin d’avoir visionné ces films. Les fragments extraits gagnent leur autonomie et affichent leur singularité grâce à son regard, à son empathie et à son écriture piquetée d’éclats qui jaillissent à l’improviste.

« Entre eux le verre qu’elle a rempli ne l’est plus.
De près, sa face est grande comme une maison. »

ou :

« La distance est une inconnue
Dans la vie des corps »

ou encore :

« Il sort du paysage
Elle sort de la maison

Les trois enfants la suivent
À la limite de leur propre rêve. »

Avec elle, l’histoire est à portée de regard, dans le galop d’un cheval ou dans une salle de bal, au bout de la prairie où bringuebale un chariot ou sur les bas-côtés rocheux, dans les habitudes, dans l’apparente banalité d’un instant qu’elle rehausse en l’épurant et en faisant en sorte que les êtres qui le vivent entrent dans son propre univers. Ces plans cinématographiques empruntés à quelques metteurs en scène de premier ordre lui permettent de s’approcher au plus près de l’âme et de l’intimité des personnages. Toutes et tous (y compris les morts), réunis dans un même livre, poursuivent l’aventure autrement, non plus sur grand écran mais en poésie.

Ariane Dreyfus : Une histoire passera ici, préface de Yves di Manno, postface de Catherine Soulier, Le Castor Astral.