mercredi 22 avril 2026

Un éloignement

On ne peut pas le rater, à moins de détourner les yeux ou de regarder droit devant soi. Rachid T., trente ans, SDF, venu d’Algérie il y a une dizaine d’années, a trouvé refuge près de la cité Paul Vaillant-Couturier à Bobigny. Il vit sous un auvent, avec tout ce qu’il lui appartient : un sac à dos et divers cabas bien remplis.

« Chaque soir il dispose sa literie de fortune sur un banc situé un peu à l’écart. »

Le narrateur, qui habite à trois cents mètres, et qui le voit tous les jours au même endroit, lui rend visite, lui apporte café, sandwich, repas chauds et décide d’entreprendre des démarches pour tenter de le sortir de la rue avant l’hiver. La tâche s’avère d’autant plus compliquée que Rachid ne possède pour tout papier qu’une liasse de feuilles pliées en quatre où ne figurent que ses condamnations et une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pas de passeport, pas de carte d’identité, pas de domicile. Quand on lui demande ses papiers, il sort fièrement de sa poche ces actes qui l’accusent mais qui disent aussi beaucoup de son itinéraire de vie.

« Les journées passent. Le froid se fait de plus en plus mordant. Autour de Rachid, un petit réseau de solidarité se met en place dans le quartier. Discrètement, parfois même de façon invisible. »

Le narrateur active ses contacts et réussit à lui trouver un logement avant d’envisager une solution pour qu’il retourne en Algérie. Il en a en effet envie et peut bénéficier d’une aide au retour. C’est ce parcours semé d’embûches, aggravé par l’attitude de Rachid qui va se faire pincer lors d’une promenade, présentant naïvement ses « papiers » au policier et se retrouvant immédiatement en Centre de Rétention Administrative à Vincennes, que Frédéric Fiolof retrace dans ce récit concret, précis et documenté.

« Le temps est une glu et Rachid n’attend rien. Rien au-delà de l’instant d’après, du jour suivant. Du prochain coup de froid ou de la nuit qui vient. Du prochain café. Il semble d’humeur égale. Peu importe la météo, les perspectives, le vide. Il prend mais ne demande rien. Répond et ne pose pas de question. Ou si rarement. Quelque chose en lui résiste en silence ou a franchi un cap. »

Peut-être a-t-il tout simplement lâché prise, se mettant ainsi en mode survie de façon à être dans l’acceptation de tout ce qui peut lui arriver de néfaste sans se retrouver déçu ou brisé. Rachid est un être singulier, un anti-héros qui a intériorisé sa propre invisibilité sociale. Il se faufile dans les interstices d’un monde qui n’est pas le sien et qui, par ailleurs, ne veut pas de lui.

« Une forme de confinement intérieur lui permet en toute circonstance, me semble-t-il, de traverser les événements sans se laisser vraiment affecter. Comme s’il ne se sentait jamais tout à fait concerné par ce qui le concerne. Mais je ne sais pas, au fond, quel prix il paye ou a payé pour cet éloignement de lui-même. »

C’est le portrait de cet homme en errance que Frédéric Fiolof dessine par petites touches. Il le suit pendant plusieurs mois, de la rue au centre de rétention, embarqué dans les imbroglios et les contradictions d’une politique migratoire qui ne peut que le reléguer encore un peu plus, le condamnant, à l’issue de sa rétention, qui durera quatre-vingt-dix jours, à se fixer en un autre point de chute, dans une autre ville, là où personne ne le connaît, là où il redeviendra invisible.

Frédéric Fiolof : Un éloignement, Quidam éditeur

 

samedi 11 avril 2026

Nageur du petit matin

Belle initiative des éditions du Castor Astral de réunir, dans un même volume, deux ouvrages épuisés de François de Cornière, étroitement reliés entre eux par la présence de la femme aimée. L’un, La Terre ronde, est un récit en prose (1991-1992), l’histoire d’une vieille maison en Ardèche qui devint un lieu privilégié pour l’auteur et sa compagne et l’autre, Nageur du petit matin, composé de poèmes, (2010-2014) marqua le retour à la poésie de celui qui n’écrivait plus depuis longtemps, trop accaparé par la maladie qui allait emporter sa femme.

« Je ne voulais pas écrire de poèmes noirs mais plutôt des poèmes bleus », précise-t-il aujourd’hui.

Et le bleu est effectivement la couleur dominante de Nageur du petit matin. La maison du bord de mer a remplacé la demeure nichée dans les montagnes ardéchoises. C’est dans ce lieu situé sur la côte sud de la Bretagne qu’ils souhaitaient vivre définitivement, sitôt terminée leur vie de travail, et c’est là qu’il s’est installé après le décès de sa femme. Là qu’il s’adosse à nouveau aux mots, qu’il note ce qu’il saisit à l’improviste, ce qui s’offre à lui (un objet, un signe, un regard, une scène, un souvenir) et peut susciter (ou pas) la venue d’un poème. Son présent est évidemment traversé par les épreuves récentes. L’absente n’est jamais loin. Il s’adresse à elle et l’inverse est également vrai. Dans le lit, il y a l’oreiller près du sien. À table, une place vide. Sur les photos, des sourires et des moments de bien-être pas si lointains.

« Je marche au bord de toi
qui rêvait d’être là
et le temps est si beau
en ce début de mars
que ma tristesse est bleue

au point que je me dis
pour essayer de vivre :
maintenant que c’est fini
je dois continuer quoi ? »

Des mots simples pour dire des choses simples, vitales, essentielles. Avec, à proximité, la présence remuante de l’océan dans lequel il se baigne tous les jours.

« Tu m’avais dit :
"le bain du petit matin
c’est se laver à l’intérieur". »

Il note combien ces bains matinaux lui ont été précieux, revigorants et salvateurs.

« Je crois que cela m’a permis de "tenir". Et depuis je continue de nager ("au bout de ma rue il y a la mer") et même d’écrire quelques poèmes encore. »

Si Nageur du petit matin (dédié à Sophie) est le livre (sensible et touchant) de l’épreuve partagée, La Terre ronde, tout aussi émouvant, est celui d’un coup de cœur (partagé lui aussi) pour une demeure quasi-abandonnée, où s’était auparavant tissée une longue histoire familiale et où ils ont inventé, vécu et écrit la leur, d’abord à deux, puis à quatre, avec les enfants, été après été.

« La nuit est chaude comme de la laine. Il n’y a plus rien autour de nous. La nouvelle lampe, dans un hublot contre le mur, permet d’y voir. Mais ce n’est pas elle qui donne de la lumière. Les visages qui coupent la pastèque, qui servent à boire, qui passent le plat, qui renversent un verre, ont vingt, quarante ou soixante-dix ans. Peut-être même beaucoup plus. Ils sont comme des étoiles dans le grand ciel d’été. »

 François de Cornière : Nageur du petit matin précédé de La Terre ronde, préface de Dominique Barbéris, Le Castor astral, Poche / Poésie.

mercredi 1 avril 2026

Le destin connu des bêtes de combat

Torino naquit le 8 mars 1910 dans un endroit choisi par sa mère, Torina, à l’abri du vent, près d’un tumulus sous lequel reposaient les restes de trois frères morts à la guerre, en 1871. Ursus, le père était absent. Il était occupé à brouter de l’herbe dans une pâture voisine, gardant un œil sur les génisses qu’il devrait bientôt monter et engrosser, son espérance de vie dépendant en grande partie de ses performances et de l’humeur des vachers.

C’est l’itinéraire de Torino que Laura Kind se propose de suivre. Du premier au dernier jour. En entrant dans sa tête, en imaginant ses pensées, en percevant ses sensations, en le regardant se déplacer, prendre de la force, du muscle, de l’envergure, en calculant la portée de son champ visuel, en le montrant proche des hommes et, pour son malheur, soumis à leur redoutable pouvoir. Il vont ainsi, très vite, l’isoler de sa mère, le marquer au fer rouge, le provoquer avec leurs perches aiguisées, tester sa résistance, lui imposer diverses épreuves dans le but de transformer le taurillon fier et fougueux qu’il est en train de devenir en véritable bête de combat.

« Il se nourrissait avec plaisir – ce qui était signe d’un bon moral – mais n’aimait guère bouger, cachant sa vélocité et sa force sous une apparente placidité. On venait quand même le promener, toujours à petite vitesse, pour ne pas épuiser ses réserves susceptibles de se réduire en très peu de temps. De loin en loin on le changeait de pâture, car il réclamait plus d’un hectare à lui seul. »

Torino appartient à Baudricourt. C’est sur ses terres qu’il a vu le jour. Le propriétaire des lieux emploie un personnel dont l’activité tourne autour de l’élevage des bovins. Parmi les hommes que le taurillon côtoie quotidiennement figurent José et Pablo, deux jeunes frères à l’enfance difficile qui ont été recueillis par leur oncle. Ils sont impressionnés par le jeune bestiau, surtout José qui espère (et travaille pour) devenir torero. La probabilité qu’il se retrouve un jour face à celui dont il aime la prestance est très faible. Il sait tout de même que cela peut arriver. Et c’est effectivement ce qui adviendra.

En attendant, un lent compte à rebours est enclenché. Il a débuté dès la naissance de Torino dont on suit l’évolution année après année. Il devient de plus en plus robuste. Bien campé sur ses pattes, il est attentif et réactif. À quatre ans, son volume est exceptionnel. Il pèse 480 kilos. Il a tué (par inadvertance) un homme et contraint un autre à se déplacer en chaise roulante. Cela aurait pu le conduire à la réforme (et à l’abattoir) mais ses potentialités sont telles qu’il n’en fut jamais question. José, quant à lui, a atteint la vingtaine. Il vit en couple avec Maria et s’affirme peu à peu comme l’un des toreros les plus prometteurs de sa génération. Bientôt, la Camargue n’aura plus rien à envier à l’Espagne et Nîmes pourra rivaliser avec Madrid.

Le décor est brossé. Chemin faisant, les deux protagonistes se dirigent vers leur rendez-vous avec le destin. Ils sont prêts. Ont été formé pour. La rencontre est fixée au dimanche de Pâques 1914. En tenue d’apparat pour l’un. Encolure majestueuse, tête imposante et cornes en avant pour l’autre. Les voici au centre de l’arène, sous les huées ou les bravos d’un public en surchauffe, avide de sang, qui a payé pour assister à une mort en direct.

« Sous l’œil solaire et l’ombre qui gagne sur la silice, il faut donc mourir pour la jouissance des culs suants, des sacs de viande, des outres de vindication lâche, aux excitations sauvages et celées, inconnues d’elles-mêmes, pulsatiles et continues tout à la fois. »

C’est l’impitoyable rituel des combats et des mises à mort, organisés pour le plaisir de spectateurs qui en redemandent, que Laura Kind détaille dans la seconde partie de son livre. Elle procède avec précision, ne néglige rien, use d’un lexique approprié, transmet avec ses mots, ses phrases, la souffrance des corps qui s’affrontent, se blessent, s’anéantissent. Elle décrit la perversité de la corrida mais également ce qui la précède, ce long processus, ces préparatifs minutieux qui vont amener deux combattants, une bête et un homme, à s’affronter. Le second se devant de tuer la première en assurant le spectacle, en s’arrangeant pour que dure l’agonie, banderille après banderille, et pique après pique. D’ordinaire, un seul meurt mais en ce jour de Pâques le destin a décidé d’être plus cruel que de coutume.

« La cape repasse sur son mufle. Le colosse se laisse faire. La muleta est un leurre. Il le sait. L’homme vient à lui. Torino, tête tendue, l’attend. La main du costume a touché son museau tout à l’heure. Il déteste ces caresses. Hypocrites de surcroît. »

Le destin connu des bêtes de combat est un roman intense et prenant, doté d’un sens de la narration soutenue,  dont l’issue est implacable. Laura Kind parvient à dessiner un portrait sensible de Torino en différentes périodes de sa courte vie, faisant de lui un héros émouvant, un taureau vif et instinctif, élevé, nourri, préservé et formé à seule fin d’être un jour tué en public.

« La mort attend ses impétrants. Elle s’annonce parfois dans l’agonie, mais elle est toujours à l’heure, jamais en avance, jamais en retard. »

Laura Kind : Le destin connu des bêtes de combat, Éditions Do

 

mercredi 18 mars 2026

Des Empreintes d'âmes

 Depuis la publication du détonnant et salutaire Pas dans le cul aujourd’hui (lettre à son ami poète et philosophe Egon Bondy), aucune autre traduction française de Jana Černá (1928-1981) n’avait suivi. L’anomalie est désormais réparée grâce aux jeunes éditions Mater qui donnent à lire Des Empreintes d’âmes, un ensemble publié initialement dans la revue littéraire tchèque Divoké Vino en 1968.

Jana Černá a écrit ce récit pendant son incarcération dans la prison pour femmes de Pardubice, où elle passa un an, entre 1963 et 1964, condamnée pour parasitisme (vivre aux dépens d’autrui était alors considéré dans les pays communistes comme un crime politique) et pour négligence envers ses enfants.

Ici, elle s’efface au profit des autres détenues qu’elle présente avec, pour chacune, un sens aigu du détail qui aide à dévoiler leurs différentes personnalités. Certaines sont emprisonnées pour meurtre, d’autres pour viols, cambriolages, trouble à l’ordre public, parasitisme, détournements de fonds, "aberration sexuelle". La palette est large.

« Une femme qu’on amène pour exécuter une peine de quelques années. Par sa négligence, elle a causé la mort de plusieurs jeunes, des étudiants de dix-neuf ans, dont le bus scolaire est entré en collision avec un train, car elle n’a pas abaissé la barrière à temps. (…) Elle aussi se confie, comme la plupart : "C’est la poisse. On vient de me coffrer, juste quand nous étions sur le point d’acheter une voiture..." »

Toutes doivent respecter des horaires strictes et les cadences imposées durant les heures de travail non rétribuées qui servent à payer leurs repas et leur hébergement. On leur attribue néanmoins un petit pécule pour acheter leur tabac. Celles qui contreviennent au règlement sont mises à l’isolement ou soumises à des restrictions de nourriture. C’est la vie carcérale dans toute sa réalité que Jana Černá décrit dans ces pages.

« Les jours se suivent et se ressemblent, le matin le réveil, puis l’atelier, le déjeuner, le temps libre de l’après-midi, l’appel, le dîner, un autre moment de liberté et l’extinction des feux. Tous les jours identiques. Les mêmes visages dans les mêmes uniformes, ceux des détenues et du personnel. »

Condamnée à vivre en immersion dans ce microcosme, en compagnie de celles qui, comme elle, sont devenues invisibles, elle reste attentive, les regarde vivre, s’aimer ou se détester, elle détecte leurs émotions, leurs fragilités, leurs contradictions, leurs rêves. En découpant son récit-reportage en cinq chapitres (Étonnement, La peur, La tristesse, La joie, L’espérance), elle touche de près ce quotidien austère et ces vies fracassées dans ce qu’elles ont de plus précaire, de plus rude, de plus douloureux, de plus sordide parfois, de plus émouvant aussi.

« Chacun a sa propre espérance, chaque détenue aspire à quelque chose de différent. »

Toutes rêvent à l’après : se trouver un homme, arrêter de boire, boire une bière fraîche, peindre, visiter l’Allemagne, faire du commerce, retourner à l’école, repartir de zéro... Pour une autre, ce sera régler ses comptes avec celle qui lui a pris son mari.

« Ce salopard a divorcé de moi et s’est marié avec cette salope de balance, ils s’étaient donné le mot, mais lui, je n’en aurai rien à foutre, c’est un faiblard, elle le traînerait jusqu’en Frankreich par une laisse en spaghetti trop cuit. C’est à elle que j’en veux, quand elle me tombera sous la main, il en restera au plus qu’une tache de gras. »

L’écriture de Jana Černá est vive et directe. Elle ne juge personne. Elle transcrit simplement – en y inscrivant sa singularité littéraire et sa lucidité – ce qu’elle voit et entend. En collectant ces "empreintes d’âmes", judicieusement mises en forme, elle bâtit un récit intense et captivant.
Il vient s’ajouter à ses deux précédents livres (publiés à La Contre Allée). Vie de Milena (sa mère, qui fut celle à qui Kafka adressa ses célèbres Lettres à Milena) et Pas dans le cul aujourd’hui, missive érotique à l’adresse de Egon Bondy, l’un de ses grands compagnons de route, pour qui elle fut un temps La fille qui cherche  (Éditions URDLA, 2003) et, tout au long de sa vie, bien plus encore.

 Jana Černá : Des Empreintes d’âmes, (belle) préface de Alice Babin, traduit du tchèque par Barbora Faure, Mater Éditions. 

mercredi 4 mars 2026

Ferpent, soleil par terre

Lire un roman de Lionel-Édouard Martin, c’est d’abord entrer dans un monde qui lui est familier (celui du Bas-Poitou de la seconde moitié du vingtième siècle, de sa ruralité, de ses habitants, de leurs habitudes, des lotissements qui ont poussé tout autour des sous-préfectures) mais c’est aussi faire connaissance avec de nouveaux personnages qui vont s’ajouter à la grande galerie de portraits d’hommes et de femmes qu’il sort de l’ombre, livre après livre, depuis quelques décennies déjà.

Ici, c’est Albert (Alberto) qui est le premier à entrer en scène et ce n’est que justice puisque c’est autour de lui que le roman va prendre forme. Albert est très vieux. Il passe ses journées assis sur la terrasse, à l’étage de la maison de son fils Jean-Claude et de sa belle-fille Rolande qui l’hébergent depuis la mort soudaine (rupture d’anévrisme) de sa femme.

Il n’est pas originaire de la région. Il a débarqué avec d’autres, en provenance du Piémont, vers 1925, et a fini par s’installer après avoir trouvé du travail à la fonderie locale. C’est un homme du feu, un type qui a en permanence la gorge sèche, un habitué du fer, de la forge, "pas fondeur pour des prunes, il a encore l’haleine qui brûle malgré qu’il soit en retraite." 

Ça bouillonne encore un peu dans son vieux corps mais c’est surtout dans sa mémoire que ça bouge. Celle-ci ne le lâche pas, même quand il est peinard, assis à regarder les voitures circuler derrière la haie de troènes. Mémoire, présent et voix intérieure bourdonnent en lui et c’est la même chose pour ses proches, pas très nombreux, la famille, les voisins, qui s’expriment à tour de rôle dans ce récit composé de longs monologues, chacun y allant du sien avec ses tics de langage, son parler populaire, ses expressions toutes faites, son vocabulaire cru ou policé, le narrateur n’intervenant que discrètement.

« On balbutie des mots, comme pour s’excuser face au pépé, ces canicules l’accablent.
Pourtant l’Italie, hein, lui fait-on.
Le vieux grommelle un langage rocailleux, d’où sourd "au pied des Alpes", c’est là ce qu’on saisit.
Lui demander d’articuler ? Ça fait des années qu’il n’a plus de dents, bouche en cul-de-poule, a-t-il jamais supporté son dentier ? »

Sa vie n’est pas été de tout repos. Il a dû immigrer, trouver sa place, se faire accepter, fonder une famille, se frotter au crépitement et aux éclats du fer incandescent, voir son petit-fils mourir du tétanos à vingt ans, puis sa femme, et trouver refuge dans une maison qui n’est pas la sienne.
La perte, le deuil et l’histoire du petit clan familial nourrissent ses remémorations. Il ne voit plus très bien mais il a encore l’ouïe fine. Rien de ce qui bruisse dans la maison, tandis que Jean-Claude est au travail à l’hôpital, ne lui échappe. Pas même les chuchotements, les frôlements, les gestes amoureux, les corps qui se touchent puis s’assemblent au sous-sol où sa belle-fille (« la petite cinquantaine ») et Blaise, le livreur de bière, vingt-neuf ans, ont l’habitude de se donner du plaisir.

« Elle n’aura pas osé allumer la lumière. Mais je les vois sans rien dans le noir, sur le dessus-de-lit.
Se glisser dans les draps, non, c’est la chose interdite. »

Il ne peut pas leur en vouloir. Jean-Claude, son fils, il le dit lui-même, est un grand sec et mou. Il n’a d’yeux que pour les faisans, faisanes, cailles, poules naines qu’il élève (« juste pour le regard, mes bestioles, mourront dans la volière »). Son grand rêve est d’acquérir un couple de paons.

Albert comprend le besoin de vibrer des corps. Il a été jeune. Svelte, élancé, charmeur, il en a connu des ébats torrides au bord de la rivière (la Gartempe) avec Dédée, l’épicière du quartier, grand-mère de Blaise. Aujourd’hui aussi vieille que lui, celle-ci vit à quelques encablures et se souvient de tout, y compris, et surtout, de leur ultime fois et de ce qui s’est ensuivi.

« Pas eu l’arrogance ou la présence d’esprit de le tirer du terrier, de confier sa glaire à la glaise. »

Les monologues intérieurs se poursuivent. Le personnage principal va bientôt cesser le sien. Il tirera sa révérence sur la terrasse, ratant la voiture blanche qui passait au même moment derrière les troènes et laissant les derniers de sa lignée (connue ou secrète) continuer leurs routes sans lui.

Lionel-Édouard Martin : Ferpent, soleil par terre, Le Vampire Actif.