dimanche 2 août 2026

Pierre Peuchmaurd / Œuvre poétique complète

À sa mort, le 12 avril 2009, Pierre Peuchmaurd (né en 1948), laissait derrière lui une œuvre importante, publiée chez plusieurs éditeurs, en France, en Belgique ou au Québec, ainsi que beaucoup d’inédits et de nombreux textes publiés exclusivement en revues.

Donner à lire, en un seul volume, l’ensemble des poèmes écrits entre 1966 et 2009 était un défi plutôt ardu. C’est pourtant celui que les éditions Pierre Mainard ont décidé de relever. Plusieurs titres du poète figuraient déjà à leur catalogue et celui-ci, qui leur était proche, leur avait confié ses derniers écrits, alors qu’il affrontait la maladie qui allait l’emporter.
Pour mener à bien cet ambitieux projet, il fallait d’abord se mettre en quête des publications les plus anciennes (plaquettes souvent très confidentielles) et retrouver les poèmes donnés aux revues amies, la plupart ayant cessé d’émettre depuis longtemps.

Stéphane Mirambeau, qui dirige les éditions Pierre Mainard, s’est donc mué en chasseur de poèmes. Armé, non pas d’une épuisette mais d’une belle abnégation, et secondé par quelques proches du poète, et d’abord par Anne-Marie Beeckman qui possédait carnets et archives et qui s’est attelée à rassembler la totalité des textes pour établir cette édition, il vient, après des années de recherches, de toucher enfin au but et il publie aujourd’hui un grand livre : l’œuvre poétique complète de Pierre Peuchmaurd.

C’est un événement. Le volume, plus de mille pages, contient, en suivant l’ordre chronologique de leur écriture, tous les poèmes de celui qui affirmait que l’aventure avait débuté pour lui avec la lecture de Nadja, d’André Breton.

« À la main, ce livre pris un peu au hasard dans la bibliothèque familiale ou volé, vite, dans une librairie. Ça s’appelle, voyons, Nadja. Il y a des photos, c’est même à cause d’elles... On commence à lire, et ça dit : Qui suis-je ?
C’est fait, la porte vient de s’ouvrir. Elle bat comme la mer sur les digues de septembre. »
(extraits de Colibris et princesses, L’Escampette, 2004)

Dans un entretien accordé à Olivier Hobé, pour la revue "Quimper est poésie" en octobre 2000, il précisait que ses liens avec le surréalisme furent "immédiats, définitifs, non exclusifs" ajoutant, pour expliquer ce "non exclusifs" que son éclectisme naturel l’incitait à aller "chercher la poésie (la vie) partout où elle se trouvait et non pas dans "un milieu".

Résolument épris de liberté, il aura longuement sillonné des sentiers qui lui étaient chers, y décelant à chaque visite de nouvelles choses, toutes vivantes, qui mettaient ses sens en émoi. Sa préférence le portait là où faune, flore, bruissements secrets, ombres, lumières et couleurs chatoyantes s’associaient pour susciter en lui, en un éclair, un étonnement qui ne pouvait trouver son accomplissement que dans le poème.

Fin des années 1960, début 70, tandis que certains déstructuraient à tout-va et que d’autres se frottaient rudement à la dure réalité, Pierre Peuchmaurd se promenait tranquillement sur des chemins de traverse, en sous-bois ou à découvert, en Corrèze (où il a vécu plus de quarante ans) ou ailleurs, parfois dans ses souvenirs d’enfance ou de vacances, à l’aube ou au cœur de la nuit, entamant un dialogue intime avec les herbes folles, les arbres, les feuilles, les fruits, les grillons et les sauterelles, ne cédant aucunement à la béatitude, à l’écoute des bêtes sauvages (quelques-unes sortaient de sa mythologie personnelle) qu’il savait en lisière et qui ne demandaient qu’à entrer dans ses poèmes. Il vaquait seul, humait l’air et le vent, à la campagne, dans des endroits familiers mais également en ville, dans des rues, ruelles ou impasses ou il avait ses repères, ou près de l’océan. Il faisait provision d’instants précieux, ressentait d’étranges sensations, subtilisait des fragments étincelants, d’un noir de suie, à la mort qui rôdait à proximité.

« Le mot jungle suffit à la ronce
le mot baleine à mon sommeil
le mot corps ne suffit pas à la mort
Les ronces fleurissent
les baleines chantent
les jungles
sommeillent dans les images
aucun corps ne suffit à la mort
Il lui faut des étoiles
au moins toutes les étoiles
et ton rire
Il faut des baleines »

Légère, évidente, élégante, la poésie de Pierre Peuchmaurd est bien plus que cela. Jean-Paul Chavent a noté, en quatrième de couverture du recueil Le bel endroit (Le Dé Bleu, 1987) qu’elle porte en elle "l’éternel désir du présent" et "une érotisation du regard", ce qui est vrai. Elle parvient à dire l’émoi et le désarroi, la beauté et son contraire, l’attraction et la peur, le désir et le manque, le bien-être et la mélancolie, avec des mots simples, capables de générer des images singulières dès que l’on prend soin (ce qu’il fait avec subtilité) de les dépoussiérer et de les associer comme ils ont rarement eu l’occasion de l’être. Dès lors, les syllabes résonnent autrement, le sens diffère, le rêve pointe, le surréel aussi, de brèves métaphores jaillissent, fulgurantes, lumineuses, inespérées. La magie Peuchmaurd opère pleinement et brille de mille feux.
Ici, "la nuit cache des pointes de soleil", là, on range "des robes de bois dans des armoires de laine", là-bas, court "un cheval de brume", plus loin, "il pleut dans le soleil", ici "la mer est dans le ciel", on perçoit des "corps à corps d’oiseaux dans les haies" et il y a "des arceaux de ronces sur le ciel rose".

« Le poème, chez moi, est presque toujours le produit, l’accompagnement et comme la traduction simultanée d’une espèce d’apparition. Presque toujours aussi, ce phénomène est bref, et je ne vois pas pourquoi le poème devrait se prolonger au risque de le diluer, de l’épuiser. Il doit laisser une vibration dans l’air. Il doit blesser aussi, ouvrir la terre mais comme une épine, pas comme un tracteur. », expliquait-il dans un entretien avec Marc Blanchet pour "Le Matricule des anges".

De nombreux poèmes sont dédiés à ses ami(e)s, tous et toutes constituant une communauté chaleureuse à laquelle il tenait beaucoup. Il n’est pas besoin de les citer ici. Ils sont présents (l’accompagnent) dans le livre comme ils (et elles surtout) l’ont été dans sa vie.

« Les trois cent mille sauterelles de la peur
m’ont fait escorte ce matin
et avec elles
tous les oiseaux levés
tous les oiseaux pointés du cri
et le lapin mort pour toujours
et je n’allais nulle part
même pas nulle part
je n’allais pas
et le jour montait comme une fièvre »

Flânant sur les bas-côté, s’y sentant plutôt bien, loin du brouhaha, loin des chapelles, loin des clans, ne demandant rien à personne, à distance des estrades où parfois la poésie se déclame, Pierre Peuchmaurd aura construit calmement, en toute discrétion, en un peu plus de quarante ans, une œuvre riche et singulière. Une œuvre stimulante, intense, pleine de fraîcheur qui compte et dont on prend toute la mesure grâce à ce volume indispensable, précis et précieux.

« Je jouais table blanche
sous un soleil d’automne
je jouais à t’attendre
Quelque part sur la route
tu jouais à venir  »

Pierre Peuchmaurd : Œuvre poétique complète, préface de Jean-Yves Bériou, édition établie par Anne-Marie Beeckman, sous couverture cartonnée avec étui, biographie détaillée et repères bibliographiques, 1040 pages, 44 €, Éditions Pierre Mainard.

Logo : photographie d’Antoine Peuchmaurd.

vendredi 24 juillet 2026

Une absence habitable

Quand le corps ne répond plus au quart de tour et qu’un ciel gris vient tout à coup manger les rayons d’un soleil qui augurait pourtant d’une belle journée, quand son souffle connaît quelques ratés et que le sentier sur lequel il se balade semble afficher un dénivelé plus positif que prévu, quand ses yeux s’embuent sans crier gare et lui font rater le moment magique où il allait, grâce à une lumière imprévue, vivre deux ou trois secondes de parfaite harmonie avec le paysage, Lionel Bourg, après s’être posé la question primordiale (continuer ou pas), choisit, fidèle à lui-même, de ne pas lâcher l’affaire mais de s’adapter. Il fait le plein d’énergie (son réservoir intérieur se recharge instantanément) et poursuit la route à sa façon, en ouvrant ses carnets, en y gravant ses mots, ses phrases longues et souples, en y déroulant la prose sinueuse et dynamique qui est la sienne.

Il ménage son physique, s’appuie sur de précieux acquis et compose avec cette absence évoquée dans le titre.

« C’est que l’on habite qu’une absence. »

Il rassemble, pêle-mêle, ses souvenirs d’enfant et d’adulte, ses différents points d’ancrage, ses errances "au voisinage des vestiges hercyniens", ses auteurs de prédilection, ses flâneries en Haute-Loire, ses pérégrinations dans les monts du Forez, ses rencontres réelles, ou rêvées, ou imaginées, ses séjours vivifiants à Cornillon-sur-l’Oule, à Gréoux-les-Bains, à Saint-Etienne-Lardeyrol ou ailleurs. Il brasse, embrasse ces moments forts et inoubliables tout en faisant en sorte de ne pas rater ce qui s’offre à lui, ce qui participe de son présent immédiat.

« Flâner. Transporter des sacs de joie comme d’amertume. Pousser les volets de cette maison, l’une des plus anciennes du village, louée pour trois ou quatre semaines à Cornillon-sur-l’Oule, boire le ciel, descendre les escaliers puis emprunter la ruelle de l’église, s’asseoir sur un banc, admirer Saint Michel terrassant le Diable... »

Vivre. Ne jamais oublier de vivre. Voilà, entre autres choses essentielles, ce qui l’occupe et le guide au fil de ce récit où s’agrègent des fragments autobiographiques, issus de virées, promenades, séjours récents ou anciens qui tournent autour des lieux appréciés, villages plutôt que villes, au bord des rivières ou dans des paysages escarpés, par temps de pluie, de calme plat ou de grand vent, en une déambulation continue. Il explore, se remémore, revoit, étonné, jaillir la beauté surprenante, rebelle, de ces collines, berges, rias, côtes, pierres ou roches avec lesquelles il peut reprendre un dialogue interrompu quelques années (ou décennies) plus tôt.

« J’ai beau musarder, noircir les carnets ou les liasses de papier qui jonchent ma table de travail, beau revisiter mentalement les lieux qui me furent familiers, les uns, rêches, maussades, les autres constellés de vifs coloris, je ne saurais élire entre ceux que j’ai le plus prisés le royaume où j’attendrais sans trop d’appréhension la fin de l’histoire. »

Chaque lieu requiert son attention. Il vagabonde de l’un à l’autre, égrène leurs noms, note quel auteur, quel peintre y sont associés et combien ses haltes en ces endroits enrichissent son être entier et jalonnent son parcours sur terre. En s’y posant à nouveau, c’est un autre regard qu’il jette sur ses périples, sur sa géographie intime, celle d’un promeneur qui s’arrête régulièrement pour décrire (et écrire) le paysage.

De nombreux itinéraires sillonnent les pages d’Une absence habitable. Lionel Bourg prend plaisir à ajouter à ses déplacements réels ceux qu’il effectue grâce aux livres.

Le suivre dans ses traversées buissonnières, c’est se laisser embarquer vers des lieux aux aspérités et aux couleurs changeantes qui tissent des liens secrets dans sa mémoire. C’est aussi se donner la possibilité de croiser, au détour d’un sentier, des poètes et des écrivains (les Pétrarque, Fargues, Giono, Jaccottet, Rousseau, Luc Decaunes, Dickens, Saint-Pol-Roux et Cie) qui, flânant par delà les siècles, sont heureux de faire un bout de chemin avec celui qui les invite dans son livre.

 Lionel Bourg : Une absence habitable, illustrations de Denis Pouppeville, Fata Morgana

 

mardi 14 juillet 2026

35 poèmes

On ne peut que souligner la clairvoyance du poète portugais Francisco José Lahmeyer Bugalho (1905-1949) quand il évoquait ainsi son fils, encore enfant :

« Mon enfant a dans les yeux les mystères
D’un monde que lui voit et que je ne vois pas
Mais dont je sens la mélancolie infinie »

Ce fils, devenu à son tour poète, prendra, vers ses quatorze ans, le pseudonyme de Cristovam Pavia et la mélancolie, qui parcourait déjà l’œuvre du père, imprégnera en effet ses écrits.
Elle vient de loin, des paysages qui l’entourent, desquels émane une "grande indéfinissable tristesse", où hommes et femmes travaillent dur, récoltent l’olive, se laissent parfois le soir porter par des chants que traverse la saudade. Les divers éléments de ce monde (qui est, de fait, le sien), le poète les perçoit dès son plus jeune âge et plus encore à l’adolescence, quand surviendra la mort prématurée de son père. Il ne s’en remettra jamais et n’aura, dès lors, de cesse de revenir vers le passé, vers son enfance, vers cet équilibre de vie qui semblait à sa portée.

« C’est le désir de revenir à ces heures passées,
En d’étranges couchants, lorsque je n’écrivais pas encore de vers...
Et allais après le goûter, en pardessus et les mains gelées,
Voir la pesée de l’olive,
Et lorsque les hommes, et les femmes aux jupes nouées comme des pantalons,
Partaient...
Laissant dans l’obscurcissant, toujours plus loin,
Des chants qui je ne sais pourquoi m’emplissaient de tristesse. »

Ce retour aux années fondatrices est à double tranchant. Il l’aide à retrouver et à exprimer des émotions apaisantes, à travers les odeurs (celle de la glycine ou de la terre humide), les couleurs (du ciel, des fleurs, des feuilles, de l’herbe), les saisons, le jardin, le grenier, mais il bloque et anéantit toute perspective d’avenir, créant un mal-être récurrent qu’il tente d’atténuer par le biais de ses poèmes. Il ne se plaint pas. On sent chez lui une sorte d’acceptation, de fatalisme.


« Dans la nuit de ma mort
Personne ne sentira l’enchantement ancien
Qui est revenu et se répand dans l’air comme un parfum...
Il y aura des cierges par la maison
Et des voiles noirs et un silence que moi
Je pourrais comprendre. »

En quête d’un réconfort (tant intérieur que spirituel), Cristovam Pavia le cherche aussi dans la religion. Fervent croyant, il pénètre dans les églises, s’agenouille, prie la Vierge ("Douce mère Marie"), ou Dieu ("ce Dieu mien me donne des forces qui ne sont déjà plus miennes") ou Le Saint-Esprit, comme il le note dans l’une de ses lettres à la poètesse suisse Anne Perrier (1922-2017), avec qui il se lia d’amitié et qui fut sa traductrice.

« J’aimerais aussi vous dire que, si j’ai quelque spéciale "dévotion" ou tendance à l’avoir, c’est, de plus en plus au Saint-Esprit. »

Le présent est à peine effleuré. Ou alors à demi-mots. Trois vers lui suffisent pour dire ce qu’il en est.

« Le passé si présent...
Le présent si précaire...
Et le futur si obscur... »

C’est en 1959 que seront publiés ses 35 poèmes, dédiés à ses parents. Ce sera le seul livre qui paraîtra de son vivant. Il a alors vingt-six ans. Il ne lui reste que neuf ans à vivre. Il cherchera longuement, y compris par la psychothérapie, à vaincre sa grande souffrance et sa difficulté à vivre mais il n’y parviendra pas. Il nous lègue une poésie grave, émouvante et discrète. La nostalgie s’y égrène en douceur, le ramenant inévitablement à son enfance perdue, près de ce père qu’il entrevoit parfois.

« Parmi vous, mes arbres, je m’appuie
Sur ce sol, avec une intime patience.
Parmi vous les paroles usées
Sont racines et pétales lavés
… Et la solitude de ce silence est mienne. »

Cristovam Pavia : 35 poèmes, traduits du portugais par Michel Diaz, édition bilingue, postface de João Filipe Bugalho,   Éditions L'herbe qui tremble.

jeudi 2 juillet 2026

111 haiku

Fragile et lapidaire, le haïku saisit l’instant et donne à l’éphémère une portée inattendue. L’auteur agit avec précaution. Il ne se laisse pas distraire par les nombreux frémissements à l’œuvre tout autour de lui. Il en choisit un, qui requiert son attention, et le fixe. C’est alors à l’arc tendu de sa pensée et à la flèche chargée d’atteindre le centre de la cible d’entrer en action. Le geste est simple et rapide. Efficace quand il est accompli avec tact. C’est un art de la concision que Laurent Albarracin maîtrise avec finesse.

111 haïku comme autant d’instants furtifs suspendus à même la page, où s’invitent l’oiseau, la lune, la neige, le vent, le papillon, l’écureuil, l’eau, les pierres, la fumée, le soleil, etc.

« Écrasant une pomme de pin
le bruit
de la douleur »

Laurent Albarracin pratique le haïku sans s’embarrasser de règles ancestrales, sans faire comme, sans ressembler à. Attentif et disponible, il observe, quête l’image et les mots justes.

« Le bouleau
frémit dans son vêtement
de papier »

ou,

« Tremblement dans les branches
tout l’air est parcouru
d’un écureuil »

ou encore,

« La route en épingle
à cheveux embroche
le ruisseau »

Son livre est épatant. Son écriture subtile. La fraîcheur et la légèreté qui s’en dégagent sont très réconfortantes

« Le monde n’a qu’une parole
sa promesse
tient dans la main »

Laurent Albaraccin : Pierres Folles, Éditions Pierre Mainard 

Poète et éditeur, Laurent Albarracin est aussi un remarquable lecteur. L’an dernier, un riche volume consacré aux notes de lecture qu’il a rédigées entre 2016 et 2023 a été publié par les éditions Lurlure. Cet ouvrage permet d’appréhender et d’éclairer tout un pan (celui qui reste trop souvent dans l’ombre) de l’édition poétique des dernières années.
Un autre volume, tout aussi précieux et foisonnant, regroupant les notes publiées en revues ou sur des sites littéraires entre 2004 et 2015, est également disponible chez le même éditeur.

"Le lecteur que je suis est un bernard-l’hermite, un coucou qui fait son nid dans les livres des autres."

 Laurent Albarracin : Lectures (2016-2023) et Lecture (2004-2015), Éditions Lurlure.

lundi 22 juin 2026

Lu Yu ne répond jamais

Lambert Schlechter continue de capter le Murmure du monde, titre générique de la série autobiographique qu’il poursuit depuis une vingtaine d’années et dont voici le treizième volume, le troisième (après Une mite sous la semelle du Titien, 2018 et Je n’irais plus jamais à Feodossia, 2019) publié par les éditions Tinbad. Le livre, à l’image des précédents, est conçu selon une méthode qui lui assure une parfaite autonomie. Les billets qui le composent ont été écrits entre 2020 et 2024 et tous ou presque sont adressés, tout au moins en pensée, et en grande complicité, à Lu Yu (1125-1210), poète paysan à qui l’on doit Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa tête (Moundarren, 2015).

« J’onirise à travers le jour, dis-je à Lu Yu qui aussitôt ironise : t’as qu’a taquiner la muse des champs, elle te mettra une brassée de folle avoine dans ton havresac où sont tes figues et tes dattes, et ton chocolat praliné, et ton eau minérale des Vosges, tes deux bouts de crayon, et ton petit cahier de porno lyrique, toujours j’avais souci du viatique, je vais et je vais, droit devant en zigzaguant un peu pour éviter les frais monticules des taupes de la nuit »

Que Lu Yu ne réponde jamais ne lui pose aucun problème. À l’évidence, ses réponses existent déjà. Elles précèdent même les questions et figurent dans ses poèmes et ses pensées. Le vieil épicurien rôde dans les parages et intervient par delà les siècles. Son esprit reste vif. Il aide, par son humilité, son écoute, ses principes de vie simple et épanouie, celui qui souhaite se confier, parler de ses excursions, de ses peurs, de son passé, de ce qui le turlupine, l’agace, le met en joie ou en émoi.

« Page après page dis-je à Lu Yu, j’espère que j’arriverai à faire une page qui ne soit pas, comme les pages précédentes, fatrassière, prétentieuse et insignifiante, prenant modèle sur ceux qui donnent sagacement dans la pertinence avec des syntaxes qui méandrent mollement modulées vers des chutes harmonieuses et conciliantes »

S’il laisse facilement son texte vagabonder, Lambert Schlechter entend également le tenir, d’une main légère, pour qu’il tourne et s’enroule autour de l’élément (lieu, écrivain, musicien, pensée, réflexion, etc) qui l’a déclenché. C’est cette chose qui jaillit, et qui incite à écrire, qu’il creuse en portant haut une prose qu’il tire au cordeau.

« mes mots ne s’envolent pas, mes mots se posent sans peser, mots légers sans importance pendant que tombent les bombes, Rotterdam, Coventry, Hambourg, Dresde, Groszny, Alep, Karkiv, une poupée désarticulée parmi les gravats, qui perd la sciure et la laine de copeaux de son ventre, si on voyait le sang on s’alarmerait mais on ne voit pas le sang et on ne s’alarme pas, ce n’est pas prévu dans l’ordre du jour »

L’avancée en l’âge ("moi aussi je suis dans l’âge maintenant") apparaît dans quelques-uns de ces soixante billets, sans jamais être abordée avec angoisse ou désolation. Chez Lambert Schlechter, on vit pleinement. Qu’il soit empreint de gaîté, de tristesse, de mélancolie ou simplement facétieux, il sait ce qu’il y a d’unique dans chaque instant et il l’accepte tel qu’il se présente. Concernant la vieillesse, pas de panique. "Je pédale toujours sur le tricycle de mes cinq ans, à la découverte de l’univers", dit-il, ajoutant que "le moteur du moteur n’a jamais mieux tourné alors qu’alentour ça meurt sans cesse".

Il arrive que certains événements douloureux reviennent. Intégrés en lui depuis longtemps, il les revoit régulièrement, songe à l’absente et à tous ceux, toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, par leurs livres, leurs lettres, leurs musiques, leurs visites, l’accompagnent. Son attention aux êtres et aux choses ne s’éteint jamais. Pas même la nuit, quand visages, corps et objets dansent ou se déplacent sous ses paupières closes. Curieux de tout, il est constamment sous tension textuelle et a beaucoup à dire, à écrire. Nombre de sujets à aborder, des réflexions à approfondir, des rencontres à honorer ou à susciter, des voyages en attente. Et puis, il y a, là-bas, assis dans le temps et dans l’espace, rêvant calmement près de ses mûriers, Lu Yu qui attend le passage du facteur de la poste impériale.

Lambert Schlechter : Lu Yu ne répond jamais, éditions Tinbad.