Torino naquit le 8 mars 1910 dans un endroit choisi par sa mère, Torina,
à l’abri du vent, près d’un tumulus sous lequel reposaient les restes
de trois frères morts à la guerre, en 1871. Ursus, le père était absent.
Il était occupé à brouter de l’herbe dans une pâture voisine, gardant
un œil sur les génisses qu’il devrait bientôt monter et engrosser, son
espérance de vie dépendant en grande partie de ses performances et de
l’humeur des vachers.
C’est l’itinéraire de Torino que Laura Kind se propose de suivre. Du
premier au dernier jour. En entrant dans sa tête, en imaginant ses
pensées, en percevant ses sensations, en le regardant se déplacer,
prendre de la force, du muscle, de l’envergure, en calculant la portée
de son champ visuel, en le montrant proche des hommes et, pour son
malheur, soumis à leur redoutable pouvoir. Il vont ainsi, très vite,
l’isoler de sa mère, le marquer au fer rouge, le provoquer avec leurs
perches aiguisées, tester sa résistance, lui imposer diverses épreuves
dans le but de transformer le taurillon fier et fougueux qu’il est en
train de devenir en véritable bête de combat.
« Il se nourrissait avec plaisir – ce qui était signe d’un bon moral –
mais n’aimait guère bouger, cachant sa vélocité et sa force sous une
apparente placidité. On venait quand même le promener, toujours à petite
vitesse, pour ne pas épuiser ses réserves susceptibles de se réduire en
très peu de temps. De loin en loin on le changeait de pâture, car il
réclamait plus d’un hectare à lui seul. »
Torino appartient à Baudricourt. C’est sur ses terres qu’il a vu le
jour. Le propriétaire des lieux emploie un personnel dont l’activité
tourne autour de l’élevage des bovins. Parmi les hommes que le taurillon
côtoie quotidiennement figurent José et Pablo, deux jeunes frères à
l’enfance difficile qui ont été recueillis par leur oncle. Ils sont
impressionnés par le jeune bestiau, surtout José qui espère (et
travaille pour) devenir torero. La probabilité qu’il se retrouve un jour
face à celui dont il aime la prestance est très faible. Il sait tout de
même que cela peut arriver. Et c’est effectivement ce qui adviendra.
En attendant, un lent compte à rebours est enclenché. Il a débuté dès
la naissance de Torino dont on suit l’évolution année après année. Il
devient de plus en plus robuste. Bien campé sur ses pattes, il est
attentif et réactif. À quatre ans, son volume est exceptionnel. Il pèse
480 kilos. Il a tué (par inadvertance) un homme et contraint un autre à
se déplacer en chaise roulante. Cela aurait pu le conduire à la réforme
(et à l’abattoir) mais ses potentialités sont telles qu’il n’en fut
jamais question. José, quant à lui, a atteint la vingtaine. Il vit en
couple avec Maria et s’affirme peu à peu comme l’un des toreros les plus
prometteurs de sa génération. Bientôt, la Camargue n’aura plus rien à
envier à l’Espagne et Nîmes pourra rivaliser avec Madrid.
Le décor est brossé. Chemin faisant, les deux protagonistes se
dirigent vers leur rendez-vous avec le destin. Ils sont prêts. Ont été
formé pour. La rencontre est fixée au dimanche de Pâques 1914. En tenue
d’apparat pour l’un. Encolure majestueuse, tête imposante et cornes en
avant pour l’autre. Les voici au centre de l’arène, sous les huées ou
les bravos d’un public en surchauffe, avide de sang, qui a payé pour
assister à une mort en direct.
« Sous l’œil solaire et l’ombre qui gagne sur la silice, il faut donc
mourir pour la jouissance des culs suants, des sacs de viande, des
outres de vindication lâche, aux excitations sauvages et celées,
inconnues d’elles-mêmes, pulsatiles et continues tout à la fois. »
C’est l’impitoyable rituel des combats et des mises à mort, organisés
pour le plaisir de spectateurs qui en redemandent, que Laura Kind
détaille dans la seconde partie de son livre. Elle procède avec
précision, ne néglige rien, use d’un lexique approprié, transmet avec
ses mots, ses phrases, la souffrance des corps qui s’affrontent, se
blessent, s’anéantissent. Elle décrit la perversité de la corrida mais
également ce qui la précède, ce long processus, ces préparatifs
minutieux qui vont amener deux combattants, une bête et un homme, à
s’affronter. Le second se devant de tuer la première en assurant le
spectacle, en s’arrangeant pour que dure l’agonie, banderille après
banderille, et pique après pique. D’ordinaire, un seul meurt mais en ce
jour de Pâques le destin a décidé d’être plus cruel que de coutume.
« La cape repasse sur son mufle. Le colosse se laisse faire. La
muleta est un leurre. Il le sait. L’homme vient à lui. Torino, tête
tendue, l’attend. La main du costume a touché son museau tout à l’heure.
Il déteste ces caresses. Hypocrites de surcroît. »
Le destin connu des bêtes de combat est un roman intense et
prenant, doté d’un sens de la narration soutenue, dont l’issue est
implacable. Laura Kind parvient à dessiner un portrait sensible de
Torino en différentes périodes de sa courte vie, faisant de lui un héros
émouvant, un taureau vif et instinctif, élevé, nourri, préservé et
formé à seule fin d’être un jour tué en public.
« La mort attend ses impétrants. Elle s’annonce parfois dans
l’agonie, mais elle est toujours à l’heure, jamais en avance, jamais en
retard. »
Laura Kind : Le destin connu des bêtes de combat, Éditions Do