lundi 4 mai 2026

ça

Si une grande partie de l’œuvre poétique de la danoise Inger Christensen (1935-2009) est disponible en langue française, il manquait pourtant son livre-phare, celui qui, dès sa publication en 1969, lui a permis d’être reconnue internationalement. Cet ouvrage, ça, "ce petit rien qu’il faut écrire en minuscule" comme le note dans sa très éclairante préface Janine Poulsen, la traductrice, vient de paraître aux Éditions La Rumeur libre, nous offrant l’occasion rêvée de découvrir, avec bien du retard, ce monument hors-norme, savamment architecturé, dans lequel Inger Christensen se lance un défi peu commun : écrire la Genèse en allant, crescendo, du néant à la création du monde et à ce qu’il est devenu, au fil des siècles et des bouleversements qui s’y sont produits.

« Un monde est venu au monde au sein du monde. Un monde compressé, une perspective pétrifiée, un sens inaccessible bien arrêté, si bien étayé de fondations en béton, de constructions en acier, de blocs soudés, de formations colossales, consolidés en un mirage d’expressions surfaites, est venu au monde, s’est agencé, s’est installé, s’est fixé, une ville. Un chaos standardisé avec la fiction mise en ordre. »

Le livre est composé de trois parties : PROLOGOS, LOGOS et EPILOGOS, elles-mêmes étant constituées de différentes sections qui s’assemblent en une succession de tableaux habités. Tous disent ce qui se trame (parfois de façon imperceptible et invisible) dans les coulisses du vaste monde, le nôtre, où chacun, chacune doit chercher et tenir sa place sur scène, celle-ci étant, naturellement, la Terre.

« À mesure que la terre est décrite
Il devient de plus en plus clair qu’
elle n’est pas décrite mais cachée »

Il y a chez Christensen un doute, une ambivalence, une angoisse existentielle qui, loin de la freiner, lui procure une dose d’énergie supplémentaire pour donner encore plus d’ampleur et de profondeur à son gigantesque théâtre (à ça) aux ramifications insoupçonnées. Il arrive que certains personnages voyagent là où on ne les attendait pas.

« Il existe des gobelins avec des scènes de guerre
étalés le long de toute la ligne Maginot

des impressions gracieuses de l’Invincible Armada
voguant sur les mers du monde entier

pendant que Potemkine à la une de Izvestia
s’échoue sur une île du Pacifique

ou des statues : Ivan le Terrible
sourit à la vue de Harlem

De Gaulle chevauchant sur la place Venceslas
à la tête des armées rouges

et des grandes sculptures modernes : La Grande Muraille de Chine
entre l’Espagne et l’Espagne

pendant que Napoléon meurt à Formose ».

Pour dire, brasser avec fougue, dessiner ce qui existe, a existé, n’existe plus, ce qui l’entoure et la subjugue, la froisse ou l’énerve, elle fait confiance aux mots, à ces cohortes de mots qui lui viennent et qu’il faut choisir, manier, assembler, mettre en forme, sans omettre leur sonorité et le chant qu’ils produiront.

« J’ai essayé d’écrire un monde qui n’existe pas / afin de le faire exister. »

La construction du livre est complexe et séduisante. Inger Christensen aimait se fixer des contraintes et s’y tenir. Celles-ci libèrent sa voix. Ce sont elles qui l’aident à éclairer des zones d’ombres où l’on ne peut se rendre sans avoir, au préalable, défini des itinéraires d’approche.

« Comme déjà mentionné, peu importe où l’on se trouve. On doit
simplement avoir soin de se diriger consciemment vers l’impossible.
En chemin on doit naturellement garder l’équilibre. Mais seulement à
condition que l’équilibre soit incertain. De plus en plus incertain. »

Chez elle, rien n’est jamais acquis. Sa poésie, dynamique, sauvage et rebelle, explore, défait, refait, s’attache aux êtres, aux paysages, s’inscrit dans les villes, les usines. Nul besoin pour la lire d’avoir à l’esprit le canevas subtil qu’elle a adopté pour bâtir son étourdissante "œuvre cathédrale". Il faut simplement y entrer et se laisser guider puis porter par sa voix, sa langue en se remémorant de temps à autre son mantra : "la vie est sacrée".

Inger Christensen : ça, traduit du danois et préfacé par Janine Poulsen, édition bilingue, La Rumeur libre.

De Inger Christensen, lire  également La Vallée des papillons, publié en poésie / poche chez Gallimard.

 

mercredi 22 avril 2026

Un éloignement

On ne peut pas le rater, à moins de détourner les yeux ou de regarder droit devant soi. Rachid T., trente ans, SDF, venu d’Algérie il y a une dizaine d’années, a trouvé refuge près de la cité Paul Vaillant-Couturier à Bobigny. Il vit sous un auvent, avec tout ce qu’il lui appartient : un sac à dos et divers cabas bien remplis.

« Chaque soir il dispose sa literie de fortune sur un banc situé un peu à l’écart. »

Le narrateur, qui habite à trois cents mètres, et qui le voit tous les jours au même endroit, lui rend visite, lui apporte café, sandwich, repas chauds et décide d’entreprendre des démarches pour tenter de le sortir de la rue avant l’hiver. La tâche s’avère d’autant plus compliquée que Rachid ne possède pour tout papier qu’une liasse de feuilles pliées en quatre où ne figurent que ses condamnations et une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pas de passeport, pas de carte d’identité, pas de domicile. Quand on lui demande ses papiers, il sort fièrement de sa poche ces actes qui l’accusent mais qui disent aussi beaucoup de son itinéraire de vie.

« Les journées passent. Le froid se fait de plus en plus mordant. Autour de Rachid, un petit réseau de solidarité se met en place dans le quartier. Discrètement, parfois même de façon invisible. »

Le narrateur active ses contacts et réussit à lui trouver un logement avant d’envisager une solution pour qu’il retourne en Algérie. Il en a en effet envie et peut bénéficier d’une aide au retour. C’est ce parcours semé d’embûches, aggravé par l’attitude de Rachid qui va se faire pincer lors d’une promenade, présentant naïvement ses « papiers » au policier et se retrouvant immédiatement en Centre de Rétention Administrative à Vincennes, que Frédéric Fiolof retrace dans ce récit concret, précis et documenté.

« Le temps est une glu et Rachid n’attend rien. Rien au-delà de l’instant d’après, du jour suivant. Du prochain coup de froid ou de la nuit qui vient. Du prochain café. Il semble d’humeur égale. Peu importe la météo, les perspectives, le vide. Il prend mais ne demande rien. Répond et ne pose pas de question. Ou si rarement. Quelque chose en lui résiste en silence ou a franchi un cap. »

Peut-être a-t-il tout simplement lâché prise, se mettant ainsi en mode survie de façon à être dans l’acceptation de tout ce qui peut lui arriver de néfaste sans se retrouver déçu ou brisé. Rachid est un être singulier, un anti-héros qui a intériorisé sa propre invisibilité sociale. Il se faufile dans les interstices d’un monde qui n’est pas le sien et qui, par ailleurs, ne veut pas de lui.

« Une forme de confinement intérieur lui permet en toute circonstance, me semble-t-il, de traverser les événements sans se laisser vraiment affecter. Comme s’il ne se sentait jamais tout à fait concerné par ce qui le concerne. Mais je ne sais pas, au fond, quel prix il paye ou a payé pour cet éloignement de lui-même. »

C’est le portrait de cet homme en errance que Frédéric Fiolof dessine par petites touches. Il le suit pendant plusieurs mois, de la rue au centre de rétention, embarqué dans les imbroglios et les contradictions d’une politique migratoire qui ne peut que le reléguer encore un peu plus, le condamnant, à l’issue de sa rétention, qui durera quatre-vingt-dix jours, à se fixer en un autre point de chute, dans une autre ville, là où personne ne le connaît, là où il redeviendra invisible.

Frédéric Fiolof : Un éloignement, Quidam éditeur

 

samedi 11 avril 2026

Nageur du petit matin

Belle initiative des éditions du Castor Astral de réunir, dans un même volume, deux ouvrages épuisés de François de Cornière, étroitement reliés entre eux par la présence de la femme aimée. L’un, La Terre ronde, est un récit en prose (1991-1992), l’histoire d’une vieille maison en Ardèche qui devint un lieu privilégié pour l’auteur et sa compagne et l’autre, Nageur du petit matin, composé de poèmes, (2010-2014) marqua le retour à la poésie de celui qui n’écrivait plus depuis longtemps, trop accaparé par la maladie qui allait emporter sa femme.

« Je ne voulais pas écrire de poèmes noirs mais plutôt des poèmes bleus », précise-t-il aujourd’hui.

Et le bleu est effectivement la couleur dominante de Nageur du petit matin. La maison du bord de mer a remplacé la demeure nichée dans les montagnes ardéchoises. C’est dans ce lieu situé sur la côte sud de la Bretagne qu’ils souhaitaient vivre définitivement, sitôt terminée leur vie de travail, et c’est là qu’il s’est installé après le décès de sa femme. Là qu’il s’adosse à nouveau aux mots, qu’il note ce qu’il saisit à l’improviste, ce qui s’offre à lui (un objet, un signe, un regard, une scène, un souvenir) et peut susciter (ou pas) la venue d’un poème. Son présent est évidemment traversé par les épreuves récentes. L’absente n’est jamais loin. Il s’adresse à elle et l’inverse est également vrai. Dans le lit, il y a l’oreiller près du sien. À table, une place vide. Sur les photos, des sourires et des moments de bien-être pas si lointains.

« Je marche au bord de toi
qui rêvait d’être là
et le temps est si beau
en ce début de mars
que ma tristesse est bleue

au point que je me dis
pour essayer de vivre :
maintenant que c’est fini
je dois continuer quoi ? »

Des mots simples pour dire des choses simples, vitales, essentielles. Avec, à proximité, la présence remuante de l’océan dans lequel il se baigne tous les jours.

« Tu m’avais dit :
"le bain du petit matin
c’est se laver à l’intérieur". »

Il note combien ces bains matinaux lui ont été précieux, revigorants et salvateurs.

« Je crois que cela m’a permis de "tenir". Et depuis je continue de nager ("au bout de ma rue il y a la mer") et même d’écrire quelques poèmes encore. »

Si Nageur du petit matin (dédié à Sophie) est le livre (sensible et touchant) de l’épreuve partagée, La Terre ronde, tout aussi émouvant, est celui d’un coup de cœur (partagé lui aussi) pour une demeure quasi-abandonnée, où s’était auparavant tissée une longue histoire familiale et où ils ont inventé, vécu et écrit la leur, d’abord à deux, puis à quatre, avec les enfants, été après été.

« La nuit est chaude comme de la laine. Il n’y a plus rien autour de nous. La nouvelle lampe, dans un hublot contre le mur, permet d’y voir. Mais ce n’est pas elle qui donne de la lumière. Les visages qui coupent la pastèque, qui servent à boire, qui passent le plat, qui renversent un verre, ont vingt, quarante ou soixante-dix ans. Peut-être même beaucoup plus. Ils sont comme des étoiles dans le grand ciel d’été. »

 François de Cornière : Nageur du petit matin précédé de La Terre ronde, préface de Dominique Barbéris, Le Castor astral, Poche / Poésie.

mercredi 1 avril 2026

Le destin connu des bêtes de combat

Torino naquit le 8 mars 1910 dans un endroit choisi par sa mère, Torina, à l’abri du vent, près d’un tumulus sous lequel reposaient les restes de trois frères morts à la guerre, en 1871. Ursus, le père était absent. Il était occupé à brouter de l’herbe dans une pâture voisine, gardant un œil sur les génisses qu’il devrait bientôt monter et engrosser, son espérance de vie dépendant en grande partie de ses performances et de l’humeur des vachers.

C’est l’itinéraire de Torino que Laura Kind se propose de suivre. Du premier au dernier jour. En entrant dans sa tête, en imaginant ses pensées, en percevant ses sensations, en le regardant se déplacer, prendre de la force, du muscle, de l’envergure, en calculant la portée de son champ visuel, en le montrant proche des hommes et, pour son malheur, soumis à leur redoutable pouvoir. Il vont ainsi, très vite, l’isoler de sa mère, le marquer au fer rouge, le provoquer avec leurs perches aiguisées, tester sa résistance, lui imposer diverses épreuves dans le but de transformer le taurillon fier et fougueux qu’il est en train de devenir en véritable bête de combat.

« Il se nourrissait avec plaisir – ce qui était signe d’un bon moral – mais n’aimait guère bouger, cachant sa vélocité et sa force sous une apparente placidité. On venait quand même le promener, toujours à petite vitesse, pour ne pas épuiser ses réserves susceptibles de se réduire en très peu de temps. De loin en loin on le changeait de pâture, car il réclamait plus d’un hectare à lui seul. »

Torino appartient à Baudricourt. C’est sur ses terres qu’il a vu le jour. Le propriétaire des lieux emploie un personnel dont l’activité tourne autour de l’élevage des bovins. Parmi les hommes que le taurillon côtoie quotidiennement figurent José et Pablo, deux jeunes frères à l’enfance difficile qui ont été recueillis par leur oncle. Ils sont impressionnés par le jeune bestiau, surtout José qui espère (et travaille pour) devenir torero. La probabilité qu’il se retrouve un jour face à celui dont il aime la prestance est très faible. Il sait tout de même que cela peut arriver. Et c’est effectivement ce qui adviendra.

En attendant, un lent compte à rebours est enclenché. Il a débuté dès la naissance de Torino dont on suit l’évolution année après année. Il devient de plus en plus robuste. Bien campé sur ses pattes, il est attentif et réactif. À quatre ans, son volume est exceptionnel. Il pèse 480 kilos. Il a tué (par inadvertance) un homme et contraint un autre à se déplacer en chaise roulante. Cela aurait pu le conduire à la réforme (et à l’abattoir) mais ses potentialités sont telles qu’il n’en fut jamais question. José, quant à lui, a atteint la vingtaine. Il vit en couple avec Maria et s’affirme peu à peu comme l’un des toreros les plus prometteurs de sa génération. Bientôt, la Camargue n’aura plus rien à envier à l’Espagne et Nîmes pourra rivaliser avec Madrid.

Le décor est brossé. Chemin faisant, les deux protagonistes se dirigent vers leur rendez-vous avec le destin. Ils sont prêts. Ont été formé pour. La rencontre est fixée au dimanche de Pâques 1914. En tenue d’apparat pour l’un. Encolure majestueuse, tête imposante et cornes en avant pour l’autre. Les voici au centre de l’arène, sous les huées ou les bravos d’un public en surchauffe, avide de sang, qui a payé pour assister à une mort en direct.

« Sous l’œil solaire et l’ombre qui gagne sur la silice, il faut donc mourir pour la jouissance des culs suants, des sacs de viande, des outres de vindication lâche, aux excitations sauvages et celées, inconnues d’elles-mêmes, pulsatiles et continues tout à la fois. »

C’est l’impitoyable rituel des combats et des mises à mort, organisés pour le plaisir de spectateurs qui en redemandent, que Laura Kind détaille dans la seconde partie de son livre. Elle procède avec précision, ne néglige rien, use d’un lexique approprié, transmet avec ses mots, ses phrases, la souffrance des corps qui s’affrontent, se blessent, s’anéantissent. Elle décrit la perversité de la corrida mais également ce qui la précède, ce long processus, ces préparatifs minutieux qui vont amener deux combattants, une bête et un homme, à s’affronter. Le second se devant de tuer la première en assurant le spectacle, en s’arrangeant pour que dure l’agonie, banderille après banderille, et pique après pique. D’ordinaire, un seul meurt mais en ce jour de Pâques le destin a décidé d’être plus cruel que de coutume.

« La cape repasse sur son mufle. Le colosse se laisse faire. La muleta est un leurre. Il le sait. L’homme vient à lui. Torino, tête tendue, l’attend. La main du costume a touché son museau tout à l’heure. Il déteste ces caresses. Hypocrites de surcroît. »

Le destin connu des bêtes de combat est un roman intense et prenant, doté d’un sens de la narration soutenue,  dont l’issue est implacable. Laura Kind parvient à dessiner un portrait sensible de Torino en différentes périodes de sa courte vie, faisant de lui un héros émouvant, un taureau vif et instinctif, élevé, nourri, préservé et formé à seule fin d’être un jour tué en public.

« La mort attend ses impétrants. Elle s’annonce parfois dans l’agonie, mais elle est toujours à l’heure, jamais en avance, jamais en retard. »

Laura Kind : Le destin connu des bêtes de combat, Éditions Do

 

mercredi 18 mars 2026

Des Empreintes d'âmes

 Depuis la publication du détonnant et salutaire Pas dans le cul aujourd’hui (lettre à son ami poète et philosophe Egon Bondy), aucune autre traduction française de Jana Černá (1928-1981) n’avait suivi. L’anomalie est désormais réparée grâce aux jeunes éditions Mater qui donnent à lire Des Empreintes d’âmes, un ensemble publié initialement dans la revue littéraire tchèque Divoké Vino en 1968.

Jana Černá a écrit ce récit pendant son incarcération dans la prison pour femmes de Pardubice, où elle passa un an, entre 1963 et 1964, condamnée pour parasitisme (vivre aux dépens d’autrui était alors considéré dans les pays communistes comme un crime politique) et pour négligence envers ses enfants.

Ici, elle s’efface au profit des autres détenues qu’elle présente avec, pour chacune, un sens aigu du détail qui aide à dévoiler leurs différentes personnalités. Certaines sont emprisonnées pour meurtre, d’autres pour viols, cambriolages, trouble à l’ordre public, parasitisme, détournements de fonds, "aberration sexuelle". La palette est large.

« Une femme qu’on amène pour exécuter une peine de quelques années. Par sa négligence, elle a causé la mort de plusieurs jeunes, des étudiants de dix-neuf ans, dont le bus scolaire est entré en collision avec un train, car elle n’a pas abaissé la barrière à temps. (…) Elle aussi se confie, comme la plupart : "C’est la poisse. On vient de me coffrer, juste quand nous étions sur le point d’acheter une voiture..." »

Toutes doivent respecter des horaires strictes et les cadences imposées durant les heures de travail non rétribuées qui servent à payer leurs repas et leur hébergement. On leur attribue néanmoins un petit pécule pour acheter leur tabac. Celles qui contreviennent au règlement sont mises à l’isolement ou soumises à des restrictions de nourriture. C’est la vie carcérale dans toute sa réalité que Jana Černá décrit dans ces pages.

« Les jours se suivent et se ressemblent, le matin le réveil, puis l’atelier, le déjeuner, le temps libre de l’après-midi, l’appel, le dîner, un autre moment de liberté et l’extinction des feux. Tous les jours identiques. Les mêmes visages dans les mêmes uniformes, ceux des détenues et du personnel. »

Condamnée à vivre en immersion dans ce microcosme, en compagnie de celles qui, comme elle, sont devenues invisibles, elle reste attentive, les regarde vivre, s’aimer ou se détester, elle détecte leurs émotions, leurs fragilités, leurs contradictions, leurs rêves. En découpant son récit-reportage en cinq chapitres (Étonnement, La peur, La tristesse, La joie, L’espérance), elle touche de près ce quotidien austère et ces vies fracassées dans ce qu’elles ont de plus précaire, de plus rude, de plus douloureux, de plus sordide parfois, de plus émouvant aussi.

« Chacun a sa propre espérance, chaque détenue aspire à quelque chose de différent. »

Toutes rêvent à l’après : se trouver un homme, arrêter de boire, boire une bière fraîche, peindre, visiter l’Allemagne, faire du commerce, retourner à l’école, repartir de zéro... Pour une autre, ce sera régler ses comptes avec celle qui lui a pris son mari.

« Ce salopard a divorcé de moi et s’est marié avec cette salope de balance, ils s’étaient donné le mot, mais lui, je n’en aurai rien à foutre, c’est un faiblard, elle le traînerait jusqu’en Frankreich par une laisse en spaghetti trop cuit. C’est à elle que j’en veux, quand elle me tombera sous la main, il en restera au plus qu’une tache de gras. »

L’écriture de Jana Černá est vive et directe. Elle ne juge personne. Elle transcrit simplement – en y inscrivant sa singularité littéraire et sa lucidité – ce qu’elle voit et entend. En collectant ces "empreintes d’âmes", judicieusement mises en forme, elle bâtit un récit intense et captivant.
Il vient s’ajouter à ses deux précédents livres (publiés à La Contre Allée). Vie de Milena (sa mère, qui fut celle à qui Kafka adressa ses célèbres Lettres à Milena) et Pas dans le cul aujourd’hui, missive érotique à l’adresse de Egon Bondy, l’un de ses grands compagnons de route, pour qui elle fut un temps La fille qui cherche  (Éditions URDLA, 2003) et, tout au long de sa vie, bien plus encore.

 Jana Černá : Des Empreintes d’âmes, (belle) préface de Alice Babin, traduit du tchèque par Barbora Faure, Mater Éditions.