mardi 3 novembre 2026

Le Jour dernier

Publié en Suède en 1952, Le Jour dernier, ultime livre paru du vivant de Stig Dagerman (1923-1954), n’avait jusqu’alors jamais été traduit en français. Il s’agit, à l’origine, d’une pièce radiophonique que l’écrivain présenta en quelques mots, juste avant sa première diffusion :

«  Le Jour dernier est un drame paysan. Mais en secret, mon espoir est bien sûr qu’il est plus que cela. Toute œuvre poétique s’efforce d’atteindre un point hors du milieu qu’elle dépeint.. »

Cette œuvre, qu’il portait en lui depuis longtemps, doit beaucoup aux années qu’il passa dans la ferme de ses grands-parents. Le monde paysan - le travail, les saisons, les coutumes, les champs, les bêtes, les personnes qui y vivent - est profondément ancré dans son intimité et dans son imaginaire. Il était au centre de son dernier roman (Ennuis de noce, 1949) et l’est également ici.

Les personnages sont peu nombreux. Il y a Magnus, un vieux paysan qui a du mal à accepter l’inévitable faiblesse de son corps, sa femme Marta, sage et posée, son fils Lennart, paysan lui aussi, fougueux et débordant d’énergie, sa fille Tora qui travaille aussi à la ferme et Siv, la jeune bonne. S’y ajoutent trois clients (deux hommes et une femme) qui passent acheter du lait.
La pièce, constituée de douze tableaux, se déroule sur une seule journée. Tous les protagonistes se retrouvent face à eux-mêmes, face à leur solitude, à leurs actes passés, à leur façon de les accepter ou de se culpabiliser. Magnus s’en veut de ne pas avoir accompagné jusqu’au bout Matte-la-Farine, qu’il avait ramassé ivre mort au milieu de la route. Il l’a invité à descendre trop tôt de la charrette que tractait le cheval Satan, et le fils du meunier s’est noyé en tombant dans le torrent. C’était il y a plus de vingt ans.

« MAGNUS Oui, je l’ai descendu de là. Il est parti tant bien que mal. Et moi, je suis rentré. Et le lendemain, alors -

MARTA Magnus. C’était pas ta faute. T’y pouvais rien s’il allait dégringoler dans le torrent.

MAGNUS Peut-être bien que non. Peut-être bien que si. En tout cas, maintenant tu sais. Mais Satan, lui, il s’est dérobé dans cette pente jusqu’à la fin de ses jours.

MARTA C’est pas ta faute si un ivrogne s’en va tomber dans le torrent !

MAGNUS Marta ! Si c’était le dernier jour de ta vie – tu voudrais être saoule alors ?

MARTA Saoule ! J’ai jamais voulu ça.

MAGNUS Tu crois qu’il le voulait lui – même s’il était Matte-la-Farine ? Ou alors – si c’était le dernier jour – tu voudrais pas aider un ivrogne à rentrer chez lui ?

MARTA C’est toujours le dernier jour pour quelqu’un, Magnus. Le dernier jour – il tient dans la main de Dieu. Tout comme le Jour dernier. »

Tous les personnages, au cours de leurs conversations, se posent à un moment ou à un autre la même question : "si c’était le dernier jour de ta vie, tu ferais quoi".

Magnus, lui, est bien décidé à descendre au moulin, à condition qu’il ait assez de force pour harnacher son cheval et atteler la charrette. Pourquoi ? Le sens profond de cette décision n’est pas donnée mais on sait qu’il ne s’y rendra pas pour moudre puisque le seigle n’a pas encore été fauché. Dagerman est coutumier de ces énigmes qui s’éclairent au fil des pages.

À sa mère, qui affirme que ce jour-là, elle aimerait tout simplement dormir, Tora, qui ne peut oublier l’enfant qu’elle dit avoir tuer dans son ventre, annonce ce qu’elle fera.

« Je ne me pardonnerai jamais. Le dernier jour de ma vie, je ne dormirais pas. Vous savez ce que je ferais ? Eh bien, j’irais écrire sur tous les murs : Tora – meurtrière. »

La solitude, la peur, la honte et la culpabilité sont, comme souvent chez Dagerman, omniprésentes. Des ombres floues apparaissent dans la haie, dans la grange, sous un arbre. Elles intriguent ces êtres constamment sur le qui vive, persuadés que quelque chose de plus grand qu’eux gouverne leur vie. Cela, l’écrivain l’a perçu durant ses années vécues à la campagne, quand, abandonné par sa mère, il fut recueilli et élevé par ses grands-parents.

Le Jour dernier est traversé par l’inéluctable approche de la mort. Qui viendra bientôt happer Magnus. À la nuit tombée, il sort précipitamment pour se rendre au moulin.

MAGNUS (au loin, un cri de surprise, d’effroi) Matte !

TORA Vous avez entendu ? C’est étrange. Matte – qu’est-ce que ça pouvait être ?

LENNART Oh, lui, il doit avoir des visions – comme tous les autres ce soir. »

Les personnalités de Marta et de Magnus sont en grande partie inspirés par les grands-parents de l’écrivain. L’assassinat de son grand-père, tué de dix-sept coups de couteau par un fou, l’a traumatisé et il n’est pas étonnant qu’ici, face à la mort soudaine du vieil homme, les enfants pensent immédiatement que ce ne peut être que l’œuvre d’un assassin qui rode dans les parages.

Le Jour dernier était un jalon manquant dans le parcours de Stig Dagerman. Il s’avère essentiel à plus d’un titre, et tout d’abord par sa qualité, sa pertinence, sa force littéraire. C’est un texte qui marque également par sa résonance autobiographique, par son appartenance revendiquée au monde paysan ("Je considère la communauté paysanne comme mon véritable milieu, celui que je connais le mieux") et par sa conception même. Dagerman passait aisément du roman au théâtre et de celui-ci aux nouvelles, choisissant la forme qui lui semblait appropriée à son propos. Cette fois, il a opté pour le théâtre. Pour une oralité simple et efficace. La poésie affleure. De brefs récits se construisent et s’emboîtent tout au long de la journée.

Ce qui a grandement stimulé son écriture, alors qu’il souffrait de dépression et se trouvait dans l’incapacité de concevoir un nouveau roman, c’est son séjour en famille dans la ferme de son ami, l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas. Il travaillait la nuit. Cela dura trois semaines, à l’issue desquelles il put enfin lire à la petite assemblée réunie autour de la cheminée chez Vesaas l’intégralité de sa pièce.

« Dans son interprétation, ce drame sombre et intense exerçait un pouvoir saisissant... Nous étions convaincus qu’il avait réussi, et après un silence, nous le lui avons dit. Nous ne pouvions pas savoir ce qu’il en pensait lui-même, il restait simplement assis là avec son sourire enfantin » (Tarjei Vesaas)

 Stig Dagerman : Le Jour dernier, traduit du suédois par Kristina Ifwarson et Olivier Gallon, avant-propos d’Olivier Gallon, postfaces de Claude Le Manchec et de Lo Dagerman, La Barque.

samedi 24 octobre 2026

De la terre des pleurs un grand vent s'éleva

Qu’en est-il de l’hospitalité dans les pays riches ? Comment sont reçus celles et ceux qui ont fui les persécutions, les dictatures, les famines, les guerres, traversé de multiples épreuves, en plus des déserts et des mers, vu mourir nombre de leurs proches en cours de route ? Jane Sautière n’a pas eu besoin d’aller très loin pour vérifier ce qu’elle savait déjà, à savoir que le mot "fraternité", affiché au fronton des mairies, reste la plupart du temps vide de sens, notamment quand il s’agit d’accueillir ceux qui en ont pourtant grandement besoin. Cette fois, cela se passe à Paris, dans un quartier populaire, le 19ième arrondissement, où elle habite.

« Il y a trois ans, le campement de l’avenue de Flandre s’est établi. Immense. (...) Ce surgissement dans la ville de personnes en nombre, étendues au sol était incongru, violent, déconcertant. Anormal. »

D’autres campements vont suivre... Et tandis que la "ville lumière" n’offre aux réfugiés en quête d’hospitalité que la dureté de son bitume, d’autres s’organisent, leur viennent en aide, apportent du pain ("il faudrait brandir le sacré du pain comme on agite l’ail au nez du vampire"), de l’eau, du thé, du café, des œufs durs, des gâteaux, des dattes, etc. Ils sont dix, cinquante et bientôt une bonne centaine à s’activer, à écouter, à accompagner, à aménager un espace de vie ("c’est une question de lieu, de sol, de territoire") et à chercher des solutions pour tenter d’inverser le cours des choses. Jane Sautière est l’une de ces personnes. Ensemble, elles ont spontanément initié et mis en place un réseau de solidarité.

« On voit, on croyait voir et là on sait, pour de vrai. Comme si la réalité la plus vraie, la plus intelligible, c’était cette longue file, vos visages fatigués, votre courtoisie. Vivre au sol dans la ville. S’y laver les dents, se soulager, s’abriter. Comprendre où on est, ce qu’on vous dit lorsqu’on vous parle, pourquoi la police vous disperse alors qu’on ne vous indique pas où aller. »

Il ne lui faut pas plus de soixante pages pour dire l’essentiel. Avec des mots simples et des phrases justes, elle décrit dans un récit précis et percutant la situation concrète des réfugiés face à l’indifférence (voire au rejet ou au mépris), face aux regards détournés, face à la Puissance Publique.

« J’ai vu, chez moi, dans cette grande ville riche, passer l’horreur de ce que nous faisons de notre dette humaine d’accueil. Il me reste de cela cette pétrification de ce qui ne peut se concevoir. Vu aussi l’eau coupée aux fontaines. Les évacuations comme on dit du sale. Les pierres mises pour empêcher les corps de s’étendre. »

Jane Sautière sait écouter. Et elle sait transmettre les fragments d’histoires qui lui furent confiées à demi-mots, celles de Karim, de Nur, de Madhiha (qui a vécu l’enfer en Libye) et de sa fille Saare. Certains ne sont plus là. D’autres survivent sous des bâches. Beaucoup souffrent de maladies, visibles ou pas. Tous sont victimes d’une inhumanité qui s’amplifie, comme en témoigne la montée des droites extrêmes ("37 % des sièges du Parlement européen").

Constat implacable d’où naît la colère et avec elle la nécessité de résister, de lutter. C’est là que réside la force vitale de ce récit dont le titre est un vers emprunté à Dante, l’un de ceux que Primo Levi récitait à son compagnon de corvée quand tous deux traversaient "la cour du Lager" avec une marmite emplie de cinquante kilos de soupe.

« Il me semble que tout notre espoir est contenu dans cette scène, portée par deux hommes écrasés, dont toute l’énergie est de rester reliés à l’humanité. »

Jane Sautière : De la terre des pleurs un grand vent s'éleva, Quidam éditeur. 

lundi 12 octobre 2026

Arbre

Nakamura Minoru – né en 1927 et traduit pour la première fois en France – a vingt-sept ans quand Arbre, son deuxième recueil de poèmes, est publié au Japon. C’est dans l’immédiate après-guerre, dans un pays en ruines, que sont nés ces textes imprégnés de l’atmosphère d’alors, d’une tristesse et d’une mélancolie contenue qui s’ajoutent à l’effarement, au respect des morts et à la lente reconstruction des êtres et des villes.

« Les travaux routiers reliant Yokohama à Tachikawa se poursuivent nuit et jour.
Les collines chauves ne cessent de s’étendre. Cette année encore de nombreuses
digues vont sans doute céder. Au-dessus de nos champs ravagés,
voleront ces avions qui portent leurs bombes vers la Corée. »

Tandis que son monde vacille, et après que ses repères aient volé en éclats, Nakamura Minoru scrute et note (ici "la foule des escaliers de la gare", là "des gens accablés", plus loin "la longue nuit que nous attendons"). Il cherche matière à poser son poème et sa réflexion et s’appuie sur la nature qui semble se régénérer plus vite que les hommes.

« L’arbre s’agite certainement.
Bientôt l’aube viendra et le vent tombera, et lorsque moi-même
je sombrerai dans le sommeil, l’arbre continuera de croître en silence. »

Cette référence à la droiture, à la solidité de l’arbre, à ses racines invisibles et à ses feuilles qui répercutent les bruits de l’air, de la pluie et du vent revient à plusieurs reprises.

« Sans même attendre l’aube, la nuit commence à pâlir,
et soudain, tu te redresses, tu t’arrêtes – tu deviens un arbre,
dont les branches s’étendent, dont les feuilles se frôlent et bruissent... »

Si certains de ces poèmes (le livre en compte dix) se présentent sous forme de sonnets, Nakamura Minoru prend soin d’y ajouter sa propre touche stylistique. En orfèvre du vers, qu’il ajuste avec délicatesse, il fait entendre une tension continue qui s’insère entre veille, introspection, thèmes de prédilection (nuit, mer, ville, saisons), observation du monde extérieur et résistance à l’accablement ambiant.

« Si je ne suis pas le gardien de moi-même,
je ne saurais être celui de mes frères. »

Nakamura Minoru : Arbre, édition bilingue, traduction du japonais et postface de Karine Marcelle Arneodo,  Éditions La Barque. 

vendredi 2 octobre 2026

Odessa des oiseaux

Assise sur une terrasse, une femme, armée d’un fusil, "fait corps avec son arme". Elle attend. Elle a tout son temps. Elle le prend d’abord pour revisiter son présent d’avant. Elle le fait débuter en septembre 1977, un mois après la mort d’Elvis, alors qu’elle ne s’appelle pas encore Odessa, a tout juste neuf ans et a choisi le prénom Jo ("pour Joséphine"), ce qui lui permet d’effacer instantanément celui que son père, absent, lui a donné.

Elle habite dans une cité HLM à Saint-Nazaire, avec sa mère, ses deux sœurs et son grand frère, Sasha, dix-huit ans, boxeur éphémère, qui aime le rock, le cinéma, le dessin, les voitures et qu’elle adore, se confiant souvent à lui. Elle circule entre la Soucoupe (la salle des sports de la ville) et les Chantiers Navals. Se sent parfois différente mais sans parvenir à préciser en quoi et pourquoi.

« Elle dit j’entends des voix. Il dit N’en dis rien. À personne. Elle dit qu’elle a toujours entendu des voix. Qu’elle n’a jamais su d’où elles venaient. Elle dit C’est de l’intérieur c’est à l’intérieur ça me parle et c’est tout. Ça rend plus fort ce que je dis. Je ne dis rien à personne sauf. Sauf à Sasha. Et Sasha me croit. Mais Sasha me dit. Ne dis rien. Garde ça pour toi. Tout le monde n’est pas prêt à entendre que tu entends des voix. »

En s’arrêtant sur des séquences précises, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, et ce sur plusieurs décennies, de la vie d’Odessa (ce prénom s’imposera à elle à l’issue d’un séjour au bord de la Mer noire, ("pour entendre les langues ; pour voir comme tout se mélange"), Sophie G. Lucas compose le portrait émouvant et attachant d’une femme déterminée à ne pas mener une vie qui serait tracée d’avance, et par d’autres.

"Je sais bien que je n’entre pas dans les clous", dit-elle un jour à ses sœurs, non pour se plaindre ou s’excuser mais pour attester d’un état de fait qu’elle accepte et revendique. Le schéma familial habituel, dont les rouages grincent mais qui se perpétue néanmoins (avec mari, enfants, etc ), ce n’est pas pour elle. Ses convictions, qu’elle transforme en actes, la portent ailleurs.

« Odessa devine que ça a à voir avec le vivant. La terre. Le ciel. Les oiseaux. Un truc ancestral. Quelque chose qui se transmet. Elle ne dit pas ça Odessa à ses sœurs. Elle sait que ça peut avoir quelque chose de dingue à entendre et qu’elle est assez dingue pour ses sœurs. Elle ne veut pas se séparer d’elles. »

Il n’y pas de repli sur soi, pas d’individualisme chez elle mais bien au contraire un sens du collectif qui la relie au monde et aux autres, et tout particulièrement à celles et à ceux qui souffrent. Cela passe par un réseau de fils ténus, sensibles. Des liens qui touchent au cœur, au corps, à l’esprit mis en alerte et à l’instinct de solidarité. Elle "a des choses à accomplir. Comme photographier le monde. Comme peindre les gens. Comme créer et recréer." Quand, quelque part, une catastrophe humanitaire se produit, par exemple l’arrivée dévastatrice d’un ouragan (Katrina) en Louisiane, elle y va, elle s’y frotte. Parce qu’il faut témoigner, rencontrer, aider, documenter toutes les violences – climatiques, politiques, économiques, sociales – que cela implique et qui touchent partout, et la plupart du temps, les mêmes, les déshérités, les laissés-pour-compte, les invisibilisés qu’elle connaît bien et avec lesquels elle partage de solides racines.

La personnalité d’Odessa, entière, active, généreuse, porte haut ce roman qui est rythmé par l’écriture extrêmement dynamique de Sophie G. Lucas. Sa langue, proche parfois du parler usuel, (cherchant ses mots, les reprenant, en ajoutant d’autres, toujours dans une simplicité de vocabulaire, tenant à être précise et comprise, n’hésitant pas à se répéter) procure un tempo syncopé à un ensemble qui se présente sous une forme hybride, puisque s’y mêlent prose, poésie et dessins.

Bientôt, celle qui se tient sur la terrasse en aura fini avec le récit de sa vie. Elle l’aura transmis aux autres et offert aux oiseaux, aux vrais et à ceux qu’elle plie, fabrique, colore, peint sur les routes, colle sur les murs ou lance dans les airs.

« Elle ne saurait dire quand ça a commencé.
Le désastre.
L’accélération du désastre.
Il y avait bien quelques repères.
Des dates.
Des événements.
Les feux. Les inondations. Les suffocations.
Les immersions. Les exodes. Les famines.
Les guerres. »

Que dire de plus ? Si ce n’est inciter à la lecture d’un roman marquant, d’une grande et riche densité, où la vie (dans toute sa complexité) et la mort (ici celle de la mère et du frère) se côtoient, où fiction et réalité se touchent et s’électrisent pour dessiner les contours incandescents d’un monde (d’une humanité) mal en point où des consciences fortes (Odessa en est une) se rassemblent pour alerter.

Sophie G. Lucas : Odessa des oiseaux, dessins de Géraldine L. Guillot, La Contre Allée. 

 

mercredi 23 septembre 2026

Compagnie de l'animal poème

Les animaux ont toujours été présents dans les poèmes de James Sacré, et tout particulièrement ceux qu’il a longuement côtoyés dans la ferme familiale ("une vingtaine d’hectares quelque part au Bas-Poitou") quand il gardait les vaches, voyait les brebis mastiquer l’herbe rase et les chèvres les ronces et les broussailles, quand il assistait à la mise à mort du goret, se méfiait du taureau, louait la force du cheval tirant la charrue, notait la mélancolie de l’âne et écoutait le voisin chasseur raconter "le cul levé, cœur battant" du lièvre qu’il avait stoppé net, d’un simple coup de fusil, dans un champ de luzerne. Tous ont traversé, et traversent encore, sa poésie. Questionner leur présence en continu dans son chemin d’écriture l’amène à se demander si son poème ne serait pas devenu, au fil du temps et sans qu’il s’en aperçoive, un animal lui aussi.

« Quand le garçon, qui vieillit, cherche à comprendre comment et pourquoi s’ébrouent ainsi ses poèmes qui lui échappent, ne laisse-t-il pas sortir de ses ignorances et de ses efforts pour les maîtriser un nouvel animal, grave et rieur, narquois (mais sans vraie méchanceté), un livre animal qui rassemble ce troupeau de mots et de figures bestiales rêvées. »

Rien de mieux, pour espérer trouver réponses à ses questions, que d’engager un dialogue avec ce poème qui lui échappe, montre les griffes, se fiche de l’homme qui lui a donné naissance et entend vivre sa vie en faisant ce que bon lui semble, ne s’en remettant qu’aux lecteurs. Il le tutoie mais ne le rudoie jamais, lui fait part de son étonnement, de son agacement parfois, et cherche à savoir comment ils en sont arrivés là.

« Je t’écoute poème et j’entends (je comprends) que c’est toi, souvent, qui me conduit par tes rythmes, par ton allure gagnée à force de livres écrits, tu m’emportes avec ta grammaire un peu bousculée, ton phrasé plus ou moins parlé qui emmêle de l’ignorance et des maladresses à du savoir, à la maîtrise somme toute encombrante de tes acquis.
Mais quand même tu n’es pas seul à décider de ton écriture : toi et moi sommes pris l’un et l’autre et ensemble nous construisons peut-être notre prison de langage. »

En réalité, c’est son art poétique tout entier que James Sacré interroge dans ces pages où se mêlent vers et proses. En admettant que le poème publié est bien un être vivant et autonome, il retourne à la source, au moment où l’écriture a jailli, à la venue des mots, des sonorités, des voix, des paysages, autant d’éléments qui, ajoutés à son savoir-faire et au lent pétrissage du langage, le mènent (surpris) là où il ne pensait pas arriver.

« Écrire c’est comme beaucoup de chiens lâchés
D’aucuns se précipitent après tu sais pas quoi
D’autres s’affairent et reniflent et prennent le temps
De lever leur patte au coin d’une broussaille de métaphores. »

C’est une longue réflexion qu’il mène patiemment, n’occultant rien, analysant (sans théoriser) sa poésie, disant ses incertitudes, ses doutes, son sens de la nuance, son recours au patois poitevin, aux noms propres et de lieux et à l’oralité, ses parenthèses emplies de détails, ses choix forcément aléatoires mais dictés par un besoin de toucher juste, de rendre perceptibles les habitudes, les singularités des vies multiples (flore, faune et êtres humains) destinées à occuper un même territoire, celui où il se trouve, et d’où il écrit. Certaines scènes, revenues du fond de sa mémoire, mêlent fragments autobiographiques, brèves illuminations et émotions furtives.

« Il me semble que je ramasse au bas d’un champ juste roulé (auprès ne bouge pas le buisson) et c’est l’heure que les luzernes sont fraîches, il y a des bruits de chevaux qu’on dételle, une caille, le soir est envahi d’arbres sombres, dans un peu d’herbe (chiendent terreux, plantain) mon cœur. »

C’est un drôle d’animal, évoluant en zigzags entre passé et présent, que James Sacré suit dans son livre. Il a la forme d’un poème chargé de grande énergie. Il cohabite avec tous ceux auxquels le poète a donné vie et qui, faisant valoir leur part animale et leur fougue initiale, deviennent par nature insaisissables.

James Sacré : Compagnie de l'animal poème, Éditions Fario 

Pas d’animaux, pas même "Un lapin caché / Dans les branches d’un arbre" mais des morceaux de paysages de la région de Montpellier (des toits, des arbres, des collines, une croix, un front de mer), des couleurs et à nouveau des retours dans l’enfance en Vendée dans Si la simplicité nous a quittés ?, un ensemble de dix-sept poèmes écrits par James Sacré à partir de plusieurs linogravures peintes de Raphaël Segura (quelques-unes sont reproduites dans le livre).

« On se dit qu’il faudrait
S’en tenir à des mots de tous les jours
Pour dire un peu :

Le mot bleu par exemple, ou vert
Rouge peut-être, mais quel rouge
Quel bleu ? Le vert de l’herbe :
Jeune luzerne ou foin juste coupé ?
Les mots simples sont compliqués,
Tu les dis, tu sais jamais
Ce que tu dis. »

James Sacré : Si la simplicité nous a quittés ?, (dix-sept poèmes à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura), Éditions Potentille.