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dimanche 22 février 2026

ça sent le ciel

Ce sont les gestes simples d’une enfant ("assise en face de grandes cheminées"), saisis par un regard auquel aucun mouvement, aussi bref, aucun anodin soit-il, n’échappe, que l’on découvre dans cet ensemble de proses courtes et posées.

Les gestes ancestraux se renouvellent naturellement. L’enfant n’a pas besoin de les apprendre. Elle les connaît instinctivement.

« Les doigts, l’un après l’autre introduits dans la bouche et léchés, goûtés, sucés. Les doigts de chaque main rendus ensuite à leur patiente et lente fouille des vestiges. »

Jouant avec la cendre, la poussière, les restes de feux anciens (boulons, os, vis, écrous), elle récupère des éclats, des traces, des morceaux de vie. Présente au milieu des décombres, près des hautes tours "qui déchirent le ciel", elle transforme et éclaire ce lieu austère grâce à sa douceur, à son calme, à sa légèreté et à sa spontanéité.

« Et l’enfant traverse les époques. Elle émet des petits sons qui sont comme des chansons et elle se caresse le visage et les cheveux. »

Ce qui frappe et emporte dans ce texte apaisant et lumineux, c’est la minutie avec laquelle Fabrice Caravaca restitue tous les gestes, les sons et les émotions de l’enfant qui fouille, découvre, manie, assemble, trie, choisit. Il procède par phrases courtes et précises, fragments après fragments, dessinant un portrait sensible. Chaque mouvement (à commencer par l’agilité et la mécanique des mains) est perceptible. L’enfant est fort occupée. Pour elle, la notion du temps n’existe pas encore. Elle trouve simplement sa place, là où elle est. Elle s’y sent bien. Dans "l’odeur des ruines et des êtres perdus", avec la nuit qui vient, le ciel, la lune là-haut, qui joue elle aussi. Ne pense pas plus à l’avant qu’à l’après. Elle transmet son bien-être à celui (le narrateur) qui ne veut rien rater de ces moments qui lui sont offerts.

« L’enfant protège de ses rires l’existence même des ruines. Ses mains, en porte-voix, projettent au loin la musique et la lumière de son rire. Et la nuit venue c’est la belle archéologie de la fin qui protège l’enfant. »

 Fabrice Caravaca : ça sent le ciel, Éditions La Crypte.

vendredi 12 mai 2023

Les antennes

C’est une incursion dans le monde d’après. Ce qui reste d’une planète qui a subi l’irréparable. Le jour, éclairé par un soleil froid, n’a plus de fin. Le givre recouvre les toitures. Au-dessus, des antennes subsistent, relais désormais inopérants, qui produisent un bruit métallique quand le vent passe de l’une à l’autre.

« Le soleil rend soudain tout très lumineux, presque aveuglant. Le métal des antennes brille. Il envoie des rais de lumière dans toutes les directions. »

La terre tourne toujours mais quelque chose en elle s’est déréglée faisant disparaître toute présence humaine. Seuls les oiseaux noirs ont droit de cité. Muets, ils se sont réfugiés dans les bâtiments aux fenêtres et aux portes soufflées.

Des ombres bougent entre les ruines mais ce ne sont qu’illusions, baudruches vides crées par les effets de la réverbération. La planète est blanche, froide, silencieuse. Elle a perdu son axe. N’a plus en mémoire les guerres, les frontières, les stratégies de prises de pouvoir qui, jadis, animaient l’esprit conquérant de ses locataires.

« Derrière la décomposition des grandes façades, des traces de mains et des traces de pieds. Les restes immobiles d’un départ précipité. Comme les empreintes entre les défilés d’immeubles. Les cadavres métalliques des véhicules militaires. Les canons tordus. Des visages déformés après une trop grande surprise. »

En une suite de proses courtes et tranchantes, portées par une langue simple et concise, Fabrice Caravaca décrit un monde d’où toute vie s’est absentée. De mauvais génies du lieu ont dû jouer avec l’atome et le feu jusqu’à ce que mort s’en suive. Ne subsistent que des décors et des paysages aux contrastes saisissants, semblables aux ruines industrielles ou aux villes dévastées. La terre vidée de ses occupants reste, quant à elle, planète en perpétuel mouvement au milieu de ses consœurs dans l’espace intergalactique.

Fabrice Caravaca : Les antennes, La Crypte.

mercredi 24 juin 2020

Quelques banalités au sujet de la démocratie qui tend à atteindre son degré zéro

Il ne faut pas plus de trente pages à Fabrice Caravaca pour bâtir un ensemble particulièrement vif et pertinent. Il le fait en alignant de brefs paragraphes. Tous portent sur un vaste sujet : la démocratie. Il l’observe dans sa lente et irrémédiable approche de son degré zéro. Et ce qu’il voit est noté avec méthode. Quelques extraits suffisent pour transmettre la teneur de son propos :

« La démocratie quand elle atteint son niveau zéro est une farce qui peut faire usage de la force. Plus qu’à son tour.

Pour qu’une démocratie atteigne son niveau zéro le concept de vote utile est utile.

La démocratie qui tend à atteindre son niveau zéro met en place une élite dite parfois intellectuelle qui manie, avec zèle, les euphémismes, qui sait divertir, susciter la peur et bien sûr mentir.

Une démocratie qui tend à atteindre son degré zéro soumet avec son consentement le plus grand nombre.

Le plus grand nombre est très souvent persuadé de vivre véritablement dans une démocratie réelle.

Quand le silence d’une partie du plus grand nombre se rompt les chiens de garde aboient avec zèle. 

De la même façon quand le silence d’une partie du plus grand nombre se rompt les forces du maintien de l’ordre ne se maintiennent plus.

Dans une démocratie qui tend à atteindre son degré zéro celles et ceux qui gouvernent sont aussi des banquiers voire des hommes et des femmes d’affaires. »

Pas de longs discours. Pas d’envolées lyriques. Mais quelques constatations (des « banalités », dit-il) qui sautent aux yeux. Elles touchent au réel et incitent à la réflexion tout en gardant bien présent à l’esprit la citation d’Abraham Lincoln placée en exergue :

« De même que je ne voudrais pas être un esclave, je ne voudrais pas être un maître. Telle est ma conception de la démocratie. »

Fabrice Caravaca : Quelques banalités au sujet de la démocratie qui tend à atteindre son degré zéro, éditions Pli.