dimanche 12 août 2018

La Barque de l'aube

En retraçant pas à pas la vie et l’œuvre de Camille Corot (1796-1875), Françoise Ascal fait sortir de l’ombre un autre Camille, un de ses lointains ancêtres (le frère de sa grand-mère), mort au début de la Grande Guerre à l’âge de dix-neuf ans. Plus elle s’attache au peintre, évoquant ses voyages initiatiques en Italie avant de se pencher sur ses remarquables représentations des arbres, sur son attachement à l’image de la liseuse (visible dans nombre de ses tableaux), sur ses reprises incessantes de paysages (saisis d’abord sur des carnets puis repris en atelier), plus se dessine, en filigrane, la présence du jeune homme à la vie fauchée.

« Vous auriez pu arpenter les mêmes terres, longer les mêmes rivières, graver vos initiales sur les mêmes écorces de frêne. Vous cohabitez sous mon crâne sans égard pour le temps. »

Ces deux destins si différents s’entrelacent. Attirée par les rivières, par leurs eaux apparemment calmes, les ciels, les berges et les arbres qui s’y reflètent, Françoise Ascal retrouve chez Corot des paysages qui furent non seulement ceux de son enfance mais aussi ceux que fréquenta, durant sa courte existence, son ancêtre paysan.

« Rien ne justifie ces va-et-vient entre vos deux êtres, si ce n’est les mouvements de l’eau, les ruisseaux, les étangs, les barques qui traversent vos vies et la mienne, tissant un écheveau de sens caché, une écriture d’herbes et de nuages que je ne saurais déchiffrer mais qui ressemble à un appel. »
C’est cet appel – né de sa mémoire familiale et renforcé par l’attraction qu’exerce sur elle « les moments d’entre-deux » (tout particulièrement l’aurore et le crépuscule) peints par Corot – qui la guide. Pour y répondre, il lui faut s’appuyer sur le lent cheminement de celui qui consacra toute sa vie à son art, ne vendant sa première toile qu’après ses cinquante ans. Souvent « accusé de naïveté, de maladresse, de gaucherie, d’indécision », il fut toujours soutenu par Baudelaire qui trouvait que rien, chez lui, « n’est inutile, rien n’est à retrancher ». « M. Corot peint comme les grands maîtres », ajoutait-il. Elle s’adresse à lui, le tutoie, lui dit comment elle reçoit son œuvre, ce que cela lui apporte, ce que ses émotions et sa sensibilité y perçoivent, le réconfort qu’elle y trouve, la sagesse qu’elle y détecte et l’idée apaisante qui lui vient d’imaginer parfois l’autre Camille couché sous terre, à l’ombre d’un arbre et à proximité d’un cours d’eau, reposant dans un tableau du peintre. Où elle s’en irait bien, elle aussi, le moment venu, dormir.

« Bientôt je rejoindrais le pays de Camille, cela sentira l’herbe fraîchement coupée, la rivière fera entendre son roulis, les saules argentés bruisseront sur fond bleu, longuement je m’imprégnerai de ce paysage d’enfance encore épargné par les métamorphoses urbaines. Je serai une fois encore dans un Corot. Un Corot vivant. »

Françoise Ascal : La Barque de l’aube, préface de Charles Juliet, Arléa.

mercredi 1 août 2018

La Confession

L’homme qui se confesse ici pense, à juste titre, ne pas avoir eu une vie banale et tient en particulier à ce que certains événements, qui se sont produits au début des années 1980, et dans lesquels il se trouve directement impliqué, apparaissent clairement dans une autobiographie qu’il se sent incapable de rédiger. C’est pour cela qu’il a fait passer une annonce dans un journal. Il recherche l’écrivain qui aura pour mission de l’écouter, de noter et de mettre en forme, de façon confidentielle, ce qu’il est prêt à lui avouer. Le rédacteur choisi se nomme Léonard Balmain. C’est un auteur aguerri mais pauvre. Ce travail très particulier, et bien payé, tombe pour lui à point nommé.

« Nous convînmes de nous rencontrer, au début une fois par semaine, dans l’appartement de Tod à Édimbourg, dans le quartier de Comely Bank. Cela s’avéra un lieu assez confortable bien que relativement spartiate, et j’y cherchai en vain le moindre indice pouvant éclairer la personnalité de son occupant. À l’évidence, il vivait seul. »

Cette personnalité, il va la découvrir assez rapidement. L’être (qui dit s’appeler Torquil Tod), d’abord insaisissable, va bientôt devenir inquiétant. Ce qu’il dévoile de sa vie privée intrigue. Il explique comment il s’est peu à peu retrouvé sous l’emprise de la femme qui partageait sa vie. Dès lors, une certaine perversité se fait jour. Elle est accentuée par les rites en cours dans les communautés que fréquentait le couple. Mi-religieux, mi-païens, ils évoluaient, dopés au cannabis et sujets aux courts-circuits intérieurs – dus aux fréquentes illuminations de la femme qui le maintenait sous son joug – entre pouvoirs occultes, pratiques sectaires et sorcellerie. Les révélations se font de plus en plus scabreuses. L’écrivain écoute et rédige. Plus le livre avance, plus il se rend compte que le témoignage dont il est l’unique dépositaire fait de lui un homme en grand danger.

« J’ai vécu avec ce livre pendant une période d’environ un an, c’est ce qui compte ; et maintenant je fais plus que soupçonner qu’il me coûtera la vie. »

Écrire la vie d’un autre, qui ne se confesse pas pour demander l’absolution, peut s’avérer lourd de conséquences. Il lui faut prendre des dispositions. Se préparer au pire et confier le manuscrit à un tiers, au cas où il lui arriverait malheur.

« Pour l’instant, j’ai l’intention de ne plus sortir le soir. Je pense que ma porte d’entrée est bien sécurisée maintenant. Je ne suis pas complètement satisfait, cependant, quant à l’arrière de mon appartement. »

Ce seront pratiquement les derniers mots de Léonard Balmain. La suite, ce sera son exécuteur littéraire qui la dévoilera, clôturant une histoire presque incroyable, menée avec délice et précision par un John Herdman au sommet de son art. Attiré par le thème de la dualité, il l’exprime, avec une ironie mordante, tout au long de ce roman savamment construit en mettant en présence plusieurs duos (à commencer par celui formé par les deux personnages principaux, l’écrivain et son étrange "employeur") qui affichent des objectifs bien différents. On se bat à coups de mensonges, de méprise et de tromperie. Et au final, fait rare, le narrateur, qui semblait en mesure de pouvoir se maintenir légèrement au-dessus des débats, y laissera tout simplement sa peau.

John Herdman : La Confession, traduit de l’anglais (Écosse) par Maïca Sanconie, Quidam éditeur.