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vendredi 2 octobre 2026

Odessa des oiseaux

Assise sur une terrasse, une femme, armée d’un fusil, "fait corps avec son arme". Elle attend. Elle a tout son temps. Elle le prend d’abord pour revisiter son présent d’avant. Elle le fait débuter en septembre 1977, un mois après la mort d’Elvis, alors qu’elle ne s’appelle pas encore Odessa, a tout juste neuf ans et a choisi le prénom Jo ("pour Joséphine"), ce qui lui permet d’effacer instantanément celui que son père, absent, lui a donné.

Elle habite dans une cité HLM à Saint-Nazaire, avec sa mère, ses deux sœurs et son grand frère, Sasha, dix-huit ans, boxeur éphémère, qui aime le rock, le cinéma, le dessin, les voitures et qu’elle adore, se confiant souvent à lui. Elle circule entre la Soucoupe (la salle des sports de la ville) et les Chantiers Navals. Se sent parfois différente mais sans parvenir à préciser en quoi et pourquoi.

« Elle dit j’entends des voix. Il dit N’en dis rien. À personne. Elle dit qu’elle a toujours entendu des voix. Qu’elle n’a jamais su d’où elles venaient. Elle dit C’est de l’intérieur c’est à l’intérieur ça me parle et c’est tout. Ça rend plus fort ce que je dis. Je ne dis rien à personne sauf. Sauf à Sasha. Et Sasha me croit. Mais Sasha me dit. Ne dis rien. Garde ça pour toi. Tout le monde n’est pas prêt à entendre que tu entends des voix. »

En s’arrêtant sur des séquences précises, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, et ce sur plusieurs décennies, de la vie d’Odessa (ce prénom s’imposera à elle à l’issue d’un séjour au bord de la Mer noire, ("pour entendre les langues ; pour voir comme tout se mélange"), Sophie G. Lucas compose le portrait émouvant et attachant d’une femme déterminée à ne pas mener une vie qui serait tracée d’avance, et par d’autres.

"Je sais bien que je n’entre pas dans les clous", dit-elle un jour à ses sœurs, non pour se plaindre ou s’excuser mais pour attester d’un état de fait qu’elle accepte et revendique. Le schéma familial habituel, dont les rouages grincent mais qui se perpétue néanmoins (avec mari, enfants, etc ), ce n’est pas pour elle. Ses convictions, qu’elle transforme en actes, la portent ailleurs.

« Odessa devine que ça a à voir avec le vivant. La terre. Le ciel. Les oiseaux. Un truc ancestral. Quelque chose qui se transmet. Elle ne dit pas ça Odessa à ses sœurs. Elle sait que ça peut avoir quelque chose de dingue à entendre et qu’elle est assez dingue pour ses sœurs. Elle ne veut pas se séparer d’elles. »

Il n’y pas de repli sur soi, pas d’individualisme chez elle mais bien au contraire un sens du collectif qui la relie au monde et aux autres, et tout particulièrement à celles et à ceux qui souffrent. Cela passe par un réseau de fils ténus, sensibles. Des liens qui touchent au cœur, au corps, à l’esprit mis en alerte et à l’instinct de solidarité. Elle "a des choses à accomplir. Comme photographier le monde. Comme peindre les gens. Comme créer et recréer." Quand, quelque part, une catastrophe humanitaire se produit, par exemple l’arrivée dévastatrice d’un ouragan (Katrina) en Louisiane, elle y va, elle s’y frotte. Parce qu’il faut témoigner, rencontrer, aider, documenter toutes les violences – climatiques, politiques, économiques, sociales – que cela implique et qui touchent partout, et la plupart du temps, les mêmes, les déshérités, les laissés-pour-compte, les invisibilisés qu’elle connaît bien et avec lesquels elle partage de solides racines.

La personnalité d’Odessa, entière, active, généreuse, porte haut ce roman qui est rythmé par l’écriture extrêmement dynamique de Sophie G. Lucas. Sa langue, proche parfois du parler usuel, (cherchant ses mots, les reprenant, en ajoutant d’autres, toujours dans une simplicité de vocabulaire, tenant à être précise et comprise, n’hésitant pas à se répéter) procure un tempo syncopé à un ensemble qui se présente sous une forme hybride, puisque s’y mêlent prose, poésie et dessins.

Bientôt, celle qui se tient sur la terrasse en aura fini avec le récit de sa vie. Elle l’aura transmis aux autres et offert aux oiseaux, aux vrais et à ceux qu’elle plie, fabrique, colore, peint sur les routes, colle sur les murs ou lance dans les airs.

« Elle ne saurait dire quand ça a commencé.
Le désastre.
L’accélération du désastre.
Il y avait bien quelques repères.
Des dates.
Des événements.
Les feux. Les inondations. Les suffocations.
Les immersions. Les exodes. Les famines.
Les guerres. »

Que dire de plus ? Si ce n’est inciter à la lecture d’un roman marquant, d’une grande et riche densité, où la vie (dans toute sa complexité) et la mort (ici celle de la mère et du frère) se côtoient, où fiction et réalité se touchent et s’électrisent pour dessiner les contours incandescents d’un monde (d’une humanité) mal en point où des consciences fortes (Odessa en est une) se rassemblent pour alerter.

Sophie G. Lucas : Odessa des oiseaux, dessins de Géraldine L. Guillot, La Contre Allée. 

 

mercredi 25 janvier 2017

Témoin

De septembre 2013 à janvier 2014, Sophie G. Lucas a suivi des procès en correctionnelle au Tribunal de Grande Instance de Nantes. De là est né Témoin, un ensemble de textes brefs, taillés au scalpel, qui disent avec force ce que sont les vies en morceaux de la plupart de ceux et de celles qui défilent à la barre. Ce qui la happe, et qu’elle restitue avec précision, c’est leur parcours, leur sensibilité émoussée, leurs mots maladroits, leur façon de s’apitoyer sur eux-mêmes, leur absence de compassion vis à vis des victimes, leur impossibilité à justifier leurs actes et leur envie, à tous ou presque, de briser enfin le cercle infernal qui les broie et les porte constamment à la récidive. Ils sont là parce qu’il y a eu vol, attaque à main armée, violences conjugales, conduite en état d’ivresse, viol, exhibitionnisme, falsification de chèques bancaire, etc.

« Il revient d’une rave party. Il conduit sans permis. Il a pris des stupéfiants. Il force le contrôle routier. Course-poursuite sur vingt kilomètres. Il percute une voiture de policiers. S’enfuit à pied. Et rentre chez lui. Je savais que ça allait mal se passer. Mon casier. J’ai paniqué. Je voulais voir mon chien et ma femme une dernière fois. Il a dix-sept condamnations à son casier. Il est libre depuis dix ans. Il est sans emploi. Il vit avec sa compagne étudiante en Master 1 de Psychologie criminelle. Ma vie avait changé. »

De nombreux prévenus se présentent à la barre. Tous paraissent marqués. En rupture. Chargés d’un passé lourd. Livrés à eux-mêmes. De plus en plus fragiles et précaires. Sophie G. Lucas fixe leur portrait en une seconde. Chaque texte est construit à coups de phrases courtes. Ce qui lui insuffle un rythme vif, saccadé. Elle trouve l’angle juste pour toucher de près l’être déboussolé et perturbé qui se cache derrière l’accusé. La forme qu’elle parvient à donner à cet ensemble est imparable. Elle juxtapose les propos des uns et des autres (prévenus, juges, témoins) en un maillage subtil. Les voix s’entrecroisent. Les scènes décrites deviennent très visuelles. Sans qu’il y ait le moindre élan de voyeurisme dans l’air. Elle reste au contraire discrète, toujours à sa place, allant à l’essentiel.

« Arrêt du tramway. Il jette une bouteille par terre. Éclats. Un passant lui fait une remarque. Que ça ne se fait pas. Que c’est dangereux. Il sort une lame. Il le menace. Le passant se protège avec son parapluie. Il manque d’être touché. S’enfuit en courant. Mais l’homme ivre lui court après. Le passant se réfugie dans un magasin. L’homme finit par être interpellé. Il avait deux grammes d’alcool dans le sang. Condamné sept fois en dix ans. Violences. Et il a fait onze ans de prison. Pour meurtre. »

La ronde des petits et gros bras qui fréquentent le box semble sans fin. Attentive, Sophie G. Lucas les regarde défiler. Ils ont tous de nombreux points communs. Des sorties de route prévisibles. Que les peines successives ne parviennent pas à stopper. Elle en dresse un constat presque clinique. Dans un livre puissant et percutant où elle se révèle être bien plus qu’un simple témoin. Et se montre d’autant plus touchée par ce qu’elle voit, entend, écoute et note, qu’elle se remémore, régulièrement, au fil de textes titrés « la longue peine », la figure de son père dont, dit-elle par ailleurs, « la vie chaotique a trouvé des échos dans celles des prévenus, au fur et à mesure des procès ».

« Mon père est cet homme qui ment, mon père est cet enfant qui frappe, mon père est ce jeune homme perdu dans le box, mon père est cet homme qui tient une arme, mon père est cet homme alcoolique, mon père est celui qui abandonne ses enfants, mon père est ce voleur, mon père est ce chauffard, mon père est celui qui court sous les balles, mon père est ce petit caïd, mon père est celui qui se raconte des histoires, »

Elle dédie son livre « à nos mères, à nos pères », et cela est loin d’être anodin.

Sophie G. Lucas : Témoin, éditions La Contre Allée.