
Si l’on en sait assez peu sur le poète suédois Erik Bergqvist (né en 1970, traducteur – notamment de René Char –, critique littéraire et musicien), Journal du soleil, qui rassemble des textes issus de quatre de ses recueils publiés entre 2006 et 2024, est une belle invitation à découvrir sa poésie. Les titres de ces ensembles, loin d’être anodins (Soleils, Le poids de l’ombre, Instances des choses et Près de l’oubli), indiquent une attirance vers des champs d’investigation plutôt ordinaires, en lien direct avec la nature, les éléments et la mémoire. Ce qui le distingue de beaucoup d’autres, qui tournent autour de ces mêmes thématiques, c’est la façon à la fois énigmatique et profonde qu’il a de les saisir, de les percevoir, de les ressentir, de les associer et de les écrire.
« Il pleuvait du silence
et là aurait pu se dire quelque chose
sur les idées qui nous habitent
le reflet du vécu dans la mémoire »
Attentif, se voulant en osmose avec son environnement, il entrouvre des fenêtres donnant sur des territoires intérieurs et extérieurs subtilement reliés entre eux.
« La pluie mesure le temps jusqu’au bosquet
doucement torturés, les sols
nous reconnaissent, le froissé de la mort
nous avertit du bruissement de l’espace »
Il y a chez lui une aisance à se situer dans un espace infini alors qu’il se déplace à peine, foulant des sols emplis du son des pas de ceux qui l’ont précédé, par temps de pluie ou de neige, ses préférés (même si le soleil n’est jamais loin), une aisance doublée d’une propension à se projeter vers un ailleurs propice à une sorte d’effacement qui, à force de patience, peut advenir.
« une pluie tâtonnante vers le soir, tu crois
d’abord qu’il y a quelqu’un assis sur la terrasse
à ouvrir des pistaches, c’est toi qui es
assis là pendant que la pluie augmente ralentit
s’arrête presque pleut presque parle
presque et un tas de sujets histrioniques
sifflent et grandissent jusqu’à t’ensevelir,
toi, et la terrasse, le soir, le lecteur. »
Quand le soleil s’invite au centre du livre, c’est pour s’adresser à qui veut l’entendre et l’écouter. Il explique ce qui se passe là-haut et ce qu’il voit de la vie de l’en-bas du monde qu’il surplombe et éclaire en ne ratant rien des perturbations ou mouvements en cours, ni des saisons qui se succèdent. En vingt-quatre séquences, la plupart très brèves, chacune introduite par une lettre de l’alphabet grec, le soleil tient son journal. Il brille de mille feux, procède à des raccourcis étranges, égrène des notes étonnantes.
α
« mon chariot mouille la neige
et brise la grenade »
β
« sur la toundra le renne porte
le mythe de ma naissance »
δ
« j’écris pour me calmer.
pour vous aider à déchiffrer ma psyché »
φ
« je suis obsédé par les traces laissées
par la disparition qui est ma
lecture de la matière »
D’un recueil à l’autre, la poésie d’Erik Bergqvist ne cesse de bouger tout en restant arrimée à ses intentions premières. Il expérimente diverses formes, change ses angles d’attaque, ne reste jamais statique, poursuit une quête qui est bien sûr poétique mais aussi intimement liée à la vie, à l’existence, à ce qu’il en fait.
« tu stoppes, attends à l’intérieur de toi-même.
personne n’arrive. un peu honteux mais soulagé.
cherchant décomposé dans une fresque qui glisse
loin de l’endroit que tu prétends être ta vie. »
Pas de certitude chez Erik Bergqvist mais un besoin constant de questionner la nature, les éléments, les arbres, les "chants d’oiseaux isolés", "le gris d’une après-midi sans frontière" et de multiples autres choses et faits qui le façonnent, le bousculent et l’incitent à creuser toujours un peu plus la voie étroite et exigeante qu’il s’est choisi.
Erik Bergqvist : Journal du soleil, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, Éditions Rehauts.