samedi 11 avril 2026

Nageur du petit matin

Belle initiative des éditions du Castor Astral de réunir, dans un même volume, deux ouvrages épuisés de François de Cornière, étroitement reliés entre eux par la présence de la femme aimée. L’un, La Terre ronde, est un récit en prose (1991-1992), l’histoire d’une vieille maison en Ardèche qui devint un lieu privilégié pour l’auteur et sa compagne et l’autre, Nageur du petit matin, composé de poèmes, (2010-2014) marqua le retour à la poésie de celui qui n’écrivait plus depuis longtemps, trop accaparé par la maladie qui allait emporter sa femme.

« Je ne voulais pas écrire de poèmes noirs mais plutôt des poèmes bleus », précise-t-il aujourd’hui.

Et le bleu est effectivement la couleur dominante de Nageur du petit matin. La maison du bord de mer a remplacé la demeure nichée dans les montagnes ardéchoises. C’est dans ce lieu situé sur la côte sud de la Bretagne qu’ils souhaitaient vivre définitivement, sitôt terminée leur vie de travail, et c’est là qu’il s’est installé après le décès de sa femme. Là qu’il s’adosse à nouveau aux mots, qu’il note ce qu’il saisit à l’improviste, ce qui s’offre à lui (un objet, un signe, un regard, une scène, un souvenir) et peut susciter (ou pas) la venue d’un poème. Son présent est évidemment traversé par les épreuves récentes. L’absente n’est jamais loin. Il s’adresse à elle et l’inverse est également vrai. Dans le lit, il y a l’oreiller près du sien. À table, une place vide. Sur les photos, des sourires et des moments de bien-être pas si lointains.

« Je marche au bord de toi
qui rêvait d’être là
et le temps est si beau
en ce début de mars
que ma tristesse est bleue

au point que je me dis
pour essayer de vivre :
maintenant que c’est fini
je dois continuer quoi ? »

Des mots simples pour dire des choses simples, vitales, essentielles. Avec, à proximité, la présence remuante de l’océan dans lequel il se baigne tous les jours.

« Tu m’avais dit :
"le bain du petit matin
c’est se laver à l’intérieur". »

Il note combien ces bains matinaux lui ont été précieux, revigorants et salvateurs.

« Je crois que cela m’a permis de "tenir". Et depuis je continue de nager ("au bout de ma rue il y a la mer") et même d’écrire quelques poèmes encore. »

Si Nageur du petit matin (dédié à Sophie) est le livre (sensible et touchant) de l’épreuve partagée, La Terre ronde, tout aussi émouvant, est celui d’un coup de cœur (partagé lui aussi) pour une demeure quasi-abandonnée, où s’était auparavant tissée une longue histoire familiale et où ils ont inventé, vécu et écrit la leur, d’abord à deux, puis à quatre, avec les enfants, été après été.

« La nuit est chaude comme de la laine. Il n’y a plus rien autour de nous. La nouvelle lampe, dans un hublot contre le mur, permet d’y voir. Mais ce n’est pas elle qui donne de la lumière. Les visages qui coupent la pastèque, qui servent à boire, qui passent le plat, qui renversent un verre, ont vingt, quarante ou soixante-dix ans. Peut-être même beaucoup plus. Ils sont comme des étoiles dans le grand ciel d’été. »

 François de Cornière : Nageur du petit matin précédé de La Terre ronde, préface de Dominique Barbéris, Le Castor astral, Poche / Poésie.

mercredi 1 avril 2026

Le destin connu des bêtes de combat

Torino naquit le 8 mars 1910 dans un endroit choisi par sa mère, Torina, à l’abri du vent, près d’un tumulus sous lequel reposaient les restes de trois frères morts à la guerre, en 1871. Ursus, le père était absent. Il était occupé à brouter de l’herbe dans une pâture voisine, gardant un œil sur les génisses qu’il devrait bientôt monter et engrosser, son espérance de vie dépendant en grande partie de ses performances et de l’humeur des vachers.

C’est l’itinéraire de Torino que Laura Kind se propose de suivre. Du premier au dernier jour. En entrant dans sa tête, en imaginant ses pensées, en percevant ses sensations, en le regardant se déplacer, prendre de la force, du muscle, de l’envergure, en calculant la portée de son champ visuel, en le montrant proche des hommes et, pour son malheur, soumis à leur redoutable pouvoir. Il vont ainsi, très vite, l’isoler de sa mère, le marquer au fer rouge, le provoquer avec leurs perches aiguisées, tester sa résistance, lui imposer diverses épreuves dans le but de transformer le taurillon fier et fougueux qu’il est en train de devenir en véritable bête de combat.

« Il se nourrissait avec plaisir – ce qui était signe d’un bon moral – mais n’aimait guère bouger, cachant sa vélocité et sa force sous une apparente placidité. On venait quand même le promener, toujours à petite vitesse, pour ne pas épuiser ses réserves susceptibles de se réduire en très peu de temps. De loin en loin on le changeait de pâture, car il réclamait plus d’un hectare à lui seul. »

Torino appartient à Baudricourt. C’est sur ses terres qu’il a vu le jour. Le propriétaire des lieux emploie un personnel dont l’activité tourne autour de l’élevage des bovins. Parmi les hommes que le taurillon côtoie quotidiennement figurent José et Pablo, deux jeunes frères à l’enfance difficile qui ont été recueillis par leur oncle. Ils sont impressionnés par le jeune bestiau, surtout José qui espère (et travaille pour) devenir torero. La probabilité qu’il se retrouve un jour face à celui dont il aime la prestance est très faible. Il sait tout de même que cela peut arriver. Et c’est effectivement ce qui adviendra.

En attendant, un lent compte à rebours est enclenché. Il a débuté dès la naissance de Torino dont on suit l’évolution année après année. Il devient de plus en plus robuste. Bien campé sur ses pattes, il est attentif et réactif. À quatre ans, son volume est exceptionnel. Il pèse 480 kilos. Il a tué (par inadvertance) un homme et contraint un autre à se déplacer en chaise roulante. Cela aurait pu le conduire à la réforme (et à l’abattoir) mais ses potentialités sont telles qu’il n’en fut jamais question. José, quant à lui, a atteint la vingtaine. Il vit en couple avec Maria et s’affirme peu à peu comme l’un des toreros les plus prometteurs de sa génération. Bientôt, la Camargue n’aura plus rien à envier à l’Espagne et Nîmes pourra rivaliser avec Madrid.

Le décor est brossé. Chemin faisant, les deux protagonistes se dirigent vers leur rendez-vous avec le destin. Ils sont prêts. Ont été formé pour. La rencontre est fixée au dimanche de Pâques 1914. En tenue d’apparat pour l’un. Encolure majestueuse, tête imposante et cornes en avant pour l’autre. Les voici au centre de l’arène, sous les huées ou les bravos d’un public en surchauffe, avide de sang, qui a payé pour assister à une mort en direct.

« Sous l’œil solaire et l’ombre qui gagne sur la silice, il faut donc mourir pour la jouissance des culs suants, des sacs de viande, des outres de vindication lâche, aux excitations sauvages et celées, inconnues d’elles-mêmes, pulsatiles et continues tout à la fois. »

C’est l’impitoyable rituel des combats et des mises à mort, organisés pour le plaisir de spectateurs qui en redemandent, que Laura Kind détaille dans la seconde partie de son livre. Elle procède avec précision, ne néglige rien, use d’un lexique approprié, transmet avec ses mots, ses phrases, la souffrance des corps qui s’affrontent, se blessent, s’anéantissent. Elle décrit la perversité de la corrida mais également ce qui la précède, ce long processus, ces préparatifs minutieux qui vont amener deux combattants, une bête et un homme, à s’affronter. Le second se devant de tuer la première en assurant le spectacle, en s’arrangeant pour que dure l’agonie, banderille après banderille, et pique après pique. D’ordinaire, un seul meurt mais en ce jour de Pâques le destin a décidé d’être plus cruel que de coutume.

« La cape repasse sur son mufle. Le colosse se laisse faire. La muleta est un leurre. Il le sait. L’homme vient à lui. Torino, tête tendue, l’attend. La main du costume a touché son museau tout à l’heure. Il déteste ces caresses. Hypocrites de surcroît. »

Le destin connu des bêtes de combat est un roman intense et prenant, doté d’un sens de la narration soutenue,  dont l’issue est implacable. Laura Kind parvient à dessiner un portrait sensible de Torino en différentes périodes de sa courte vie, faisant de lui un héros émouvant, un taureau vif et instinctif, élevé, nourri, préservé et formé à seule fin d’être un jour tué en public.

« La mort attend ses impétrants. Elle s’annonce parfois dans l’agonie, mais elle est toujours à l’heure, jamais en avance, jamais en retard. »

Laura Kind : Le destin connu des bêtes de combat, Éditions Do