mercredi 18 mars 2026

Des Empreintes d'âmes

 Depuis la publication du détonnant et salutaire Pas dans le cul aujourd’hui (lettre à son ami poète et philosophe Egon Bondy), aucune autre traduction française de Jana Černá (1928-1981) n’avait suivi. L’anomalie est désormais réparée grâce aux jeunes éditions Mater qui donnent à lire Des Empreintes d’âmes, un ensemble publié initialement dans la revue littéraire tchèque Divoké Vino en 1968.

Jana Černá a écrit ce récit pendant son incarcération dans la prison pour femmes de Pardubice, où elle passa un an, entre 1963 et 1964, condamnée pour parasitisme (vivre aux dépens d’autrui était alors considéré dans les pays communistes comme un crime politique) et pour négligence envers ses enfants.

Ici, elle s’efface au profit des autres détenues qu’elle présente avec, pour chacune, un sens aigu du détail qui aide à dévoiler leurs différentes personnalités. Certaines sont emprisonnées pour meurtre, d’autres pour viols, cambriolages, trouble à l’ordre public, parasitisme, détournements de fonds, "aberration sexuelle". La palette est large.

« Une femme qu’on amène pour exécuter une peine de quelques années. Par sa négligence, elle a causé la mort de plusieurs jeunes, des étudiants de dix-neuf ans, dont le bus scolaire est entré en collision avec un train, car elle n’a pas abaissé la barrière à temps. (…) Elle aussi se confie, comme la plupart : "C’est la poisse. On vient de me coffrer, juste quand nous étions sur le point d’acheter une voiture..." »

Toutes doivent respecter des horaires strictes et les cadences imposées durant les heures de travail non rétribuées qui servent à payer leurs repas et leur hébergement. On leur attribue néanmoins un petit pécule pour acheter leur tabac. Celles qui contreviennent au règlement sont mises à l’isolement ou soumises à des restrictions de nourriture. C’est la vie carcérale dans toute sa réalité que Jana Černá décrit dans ces pages.

« Les jours se suivent et se ressemblent, le matin le réveil, puis l’atelier, le déjeuner, le temps libre de l’après-midi, l’appel, le dîner, un autre moment de liberté et l’extinction des feux. Tous les jours identiques. Les mêmes visages dans les mêmes uniformes, ceux des détenues et du personnel. »

Condamnée à vivre en immersion dans ce microcosme, en compagnie de celles qui, comme elle, sont devenues invisibles, elle reste attentive, les regarde vivre, s’aimer ou se détester, elle détecte leurs émotions, leurs fragilités, leurs contradictions, leurs rêves. En découpant son récit-reportage en cinq chapitres (Étonnement, La peur, La tristesse, La joie, L’espérance), elle touche de près ce quotidien austère et ces vies fracassées dans ce qu’elles ont de plus précaire, de plus rude, de plus douloureux, de plus sordide parfois, de plus émouvant aussi.

« Chacun a sa propre espérance, chaque détenue aspire à quelque chose de différent. »

Toutes rêvent à l’après : se trouver un homme, arrêter de boire, boire une bière fraîche, peindre, visiter l’Allemagne, faire du commerce, retourner à l’école, repartir de zéro... Pour une autre, ce sera régler ses comptes avec celle qui lui a pris son mari.

« Ce salopard a divorcé de moi et s’est marié avec cette salope de balance, ils s’étaient donné le mot, mais lui, je n’en aurai rien à foutre, c’est un faiblard, elle le traînerait jusqu’en Frankreich par une laisse en spaghetti trop cuit. C’est à elle que j’en veux, quand elle me tombera sous la main, il en restera au plus qu’une tache de gras. »

L’écriture de Jana Černá est vive et directe. Elle ne juge personne. Elle transcrit simplement – en y inscrivant sa singularité littéraire et sa lucidité – ce qu’elle voit et entend. En collectant ces "empreintes d’âmes", judicieusement mises en forme, elle bâtit un récit intense et captivant.
Il vient s’ajouter à ses deux précédents livres (publiés à La Contre Allée). Vie de Milena (sa mère, qui fut celle à qui Kafka adressa ses célèbres Lettres à Milena) et Pas dans le cul aujourd’hui, missive érotique à l’adresse de Egon Bondy, l’un de ses grands compagnons de route, pour qui elle fut un temps La fille qui cherche  (Éditions URDLA, 2003) et, tout au long de sa vie, bien plus encore.

 Jana Černá : Des Empreintes d’âmes, (belle) préface de Alice Babin, traduit du tchèque par Barbora Faure, Mater Éditions. 

mercredi 4 mars 2026

Ferpent, soleil par terre

Lire un roman de Lionel-Édouard Martin, c’est d’abord entrer dans un monde qui lui est familier (celui du Bas-Poitou de la seconde moitié du vingtième siècle, de sa ruralité, de ses habitants, de leurs habitudes, des lotissements qui ont poussé tout autour des sous-préfectures) mais c’est aussi faire connaissance avec de nouveaux personnages qui vont s’ajouter à la grande galerie de portraits d’hommes et de femmes qu’il sort de l’ombre, livre après livre, depuis quelques décennies déjà.

Ici, c’est Albert (Alberto) qui est le premier à entrer en scène et ce n’est que justice puisque c’est autour de lui que le roman va prendre forme. Albert est très vieux. Il passe ses journées assis sur la terrasse, à l’étage de la maison de son fils Jean-Claude et de sa belle-fille Rolande qui l’hébergent depuis la mort soudaine (rupture d’anévrisme) de sa femme.

Il n’est pas originaire de la région. Il a débarqué avec d’autres, en provenance du Piémont, vers 1925, et a fini par s’installer après avoir trouvé du travail à la fonderie locale. C’est un homme du feu, un type qui a en permanence la gorge sèche, un habitué du fer, de la forge, "pas fondeur pour des prunes, il a encore l’haleine qui brûle malgré qu’il soit en retraite." 

Ça bouillonne encore un peu dans son vieux corps mais c’est surtout dans sa mémoire que ça bouge. Celle-ci ne le lâche pas, même quand il est peinard, assis à regarder les voitures circuler derrière la haie de troènes. Mémoire, présent et voix intérieure bourdonnent en lui et c’est la même chose pour ses proches, pas très nombreux, la famille, les voisins, qui s’expriment à tour de rôle dans ce récit composé de longs monologues, chacun y allant du sien avec ses tics de langage, son parler populaire, ses expressions toutes faites, son vocabulaire cru ou policé, le narrateur n’intervenant que discrètement.

« On balbutie des mots, comme pour s’excuser face au pépé, ces canicules l’accablent.
Pourtant l’Italie, hein, lui fait-on.
Le vieux grommelle un langage rocailleux, d’où sourd "au pied des Alpes", c’est là ce qu’on saisit.
Lui demander d’articuler ? Ça fait des années qu’il n’a plus de dents, bouche en cul-de-poule, a-t-il jamais supporté son dentier ? »

Sa vie n’est pas été de tout repos. Il a dû immigrer, trouver sa place, se faire accepter, fonder une famille, se frotter au crépitement et aux éclats du fer incandescent, voir son petit-fils mourir du tétanos à vingt ans, puis sa femme, et trouver refuge dans une maison qui n’est pas la sienne.
La perte, le deuil et l’histoire du petit clan familial nourrissent ses remémorations. Il ne voit plus très bien mais il a encore l’ouïe fine. Rien de ce qui bruisse dans la maison, tandis que Jean-Claude est au travail à l’hôpital, ne lui échappe. Pas même les chuchotements, les frôlements, les gestes amoureux, les corps qui se touchent puis s’assemblent au sous-sol où sa belle-fille (« la petite cinquantaine ») et Blaise, le livreur de bière, vingt-neuf ans, ont l’habitude de se donner du plaisir.

« Elle n’aura pas osé allumer la lumière. Mais je les vois sans rien dans le noir, sur le dessus-de-lit.
Se glisser dans les draps, non, c’est la chose interdite. »

Il ne peut pas leur en vouloir. Jean-Claude, son fils, il le dit lui-même, est un grand sec et mou. Il n’a d’yeux que pour les faisans, faisanes, cailles, poules naines qu’il élève (« juste pour le regard, mes bestioles, mourront dans la volière »). Son grand rêve est d’acquérir un couple de paons.

Albert comprend le besoin de vibrer des corps. Il a été jeune. Svelte, élancé, charmeur, il en a connu des ébats torrides au bord de la rivière (la Gartempe) avec Dédée, l’épicière du quartier, grand-mère de Blaise. Aujourd’hui aussi vieille que lui, celle-ci vit à quelques encablures et se souvient de tout, y compris, et surtout, de leur ultime fois et de ce qui s’est ensuivi.

« Pas eu l’arrogance ou la présence d’esprit de le tirer du terrier, de confier sa glaire à la glaise. »

Les monologues intérieurs se poursuivent. Le personnage principal va bientôt cesser le sien. Il tirera sa révérence sur la terrasse, ratant la voiture blanche qui passait au même moment derrière les troènes et laissant les derniers de sa lignée (connue ou secrète) continuer leurs routes sans lui.

Lionel-Édouard Martin : Ferpent, soleil par terre, Le Vampire Actif.