mardi 12 mai 2026

L'école du Point-du-Jour

Quand Joël Cornuault se promène dans Paris, et tout particulièrement du côté de La Chapelle (XVIIIe arrondissement), c’est tout un pan de son passé qui refait surface. Il y est né, y a passé son enfance, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Rues, impasses, venelles ont peu de secrets pour lui. S’il les a vus se transformer ou parfois se défigurer, sa mémoire a su les garder intactes. Alliée à son regard affûté, elle lui permet de juxtaposer aisément l’avant et l’après et de sauter d’une époque (ou d’un siècle) à l’autre en ressentant des émotions tout aussi vives qu’auparavant.

« On s’arrête n’importe où, n’importe quand – en fait, dès que possible,
on s’occasionne des détours, s’improvise des replis, des trajets inverses,
on part telle une fusée, en rêve éveillé.
De quel contenu ? Refaire le monde, comme à 16 ans !
Renaître, faire mieux ! »

Pas de plan préétabli. Il flâne à son rythme, se laisse guider par son instinct, retrouve d’anciens repères, des jalons gravés en lui. Ainsi, l’école maternelle de son enfance, "à l’orée du quartier du Pont-du-jour", boulevard Murat, point de départ de son livre et de ses déambulations, Ou encore la maison où habitaient Tristan Tzara et Greta Knutson.

« À qui débouchait de l’allée des Brouillards, elle apparaissait presque de front, en dépit des arbres qui masquent sa façade. »

Partout où il se rend, l’architecture (en l’occurrence ici celle d’Adolf Loos, "un minimaliste qui ouvrit la voie au Bauhaus, à Le Corbusier, au fonctionnalisme") requiert son attention. Le sujet est abordé avec précision et là aussi l’acuité de son regard fait mouche. Il y joint sa perception de l’harmonie, de l’équilibre des formes. Dit ce qu’il apprécie, ce qu’il abhorre. Ce n’est pas par hasard que son livre a pour sous-titre "Architectures déambulées".

Si Joël Cornuault revient sur les pas du piéton parisien qu’il fut, il rappelle également les traces laissées par quelques-uns des écrivains qui restent ses guides. La promenade devient alors littéraire. Léon-Paul Fargue, Jacques Yonnet, George du Maurier, Aragon, Eugène Dabit et André Breton ne sont jamais loin. Leur présence est rassurante.

« D’autres noms qui comptent pour moi, outre ceux de Rodanski, Mabille ou Calet, sont liés à Passy et à ses environs – Rousseau, Diderot, Nerval, Pierre Louÿs, Michel Leiris ou, j’y songe, Supervielle. »

Présente également Jeanne Duval, celle de Baudelaire bien sûr mais aussi celle de Modiano (dans L’Herbe des nuits) et, plus proche, plus intime, "celle que j’ai bien connue – , je veux parler de ma propre mère, qui s’appelait ainsi de son nom de jeune fille".

Suivre Joël Cornuault dans ses déambulations, c’est s’accoutumer aux zigzags, s’initier à une lecture particulière de la ville, s’attacher aux détails infimes et précieux, prendre l’air du temps présent tout en se remémorant des scènes passées, observer ce qui vit et bouge aux alentours, "sans autre médiation que celle des sens et de l’imagination, plus ou moins luxuriante, attisée par des lignes, par des sons (le zaoum des oiseaux !), des teintes, des ombres et des reflets posés sur le décor".

Joël Cornuault : L'école du Point-du-Jour, Le Temps qu'il fait

 

lundi 4 mai 2026

ça

Si une grande partie de l’œuvre poétique de la danoise Inger Christensen (1935-2009) est disponible en langue française, il manquait pourtant son livre-phare, celui qui, dès sa publication en 1969, lui a permis d’être reconnue internationalement. Cet ouvrage, ça, "ce petit rien qu’il faut écrire en minuscule" comme le note dans sa très éclairante préface Janine Poulsen, la traductrice, vient de paraître aux Éditions La Rumeur libre, nous offrant l’occasion rêvée de découvrir, avec bien du retard, ce monument hors-norme, savamment architecturé, dans lequel Inger Christensen se lance un défi peu commun : écrire la Genèse en allant, crescendo, du néant à la création du monde et à ce qu’il est devenu, au fil des siècles et des bouleversements qui s’y sont produits.

« Un monde est venu au monde au sein du monde. Un monde compressé, une perspective pétrifiée, un sens inaccessible bien arrêté, si bien étayé de fondations en béton, de constructions en acier, de blocs soudés, de formations colossales, consolidés en un mirage d’expressions surfaites, est venu au monde, s’est agencé, s’est installé, s’est fixé, une ville. Un chaos standardisé avec la fiction mise en ordre. »

Le livre est composé de trois parties : PROLOGOS, LOGOS et EPILOGOS, elles-mêmes étant constituées de différentes sections qui s’assemblent en une succession de tableaux habités. Tous disent ce qui se trame (parfois de façon imperceptible et invisible) dans les coulisses du vaste monde, le nôtre, où chacun, chacune doit chercher et tenir sa place sur scène, celle-ci étant, naturellement, la Terre.

« À mesure que la terre est décrite
Il devient de plus en plus clair qu’
elle n’est pas décrite mais cachée »

Il y a chez Christensen un doute, une ambivalence, une angoisse existentielle qui, loin de la freiner, lui procure une dose d’énergie supplémentaire pour donner encore plus d’ampleur et de profondeur à son gigantesque théâtre (à ça) aux ramifications insoupçonnées. Il arrive que certains personnages voyagent là où on ne les attendait pas.

« Il existe des gobelins avec des scènes de guerre
étalés le long de toute la ligne Maginot

des impressions gracieuses de l’Invincible Armada
voguant sur les mers du monde entier

pendant que Potemkine à la une de Izvestia
s’échoue sur une île du Pacifique

ou des statues : Ivan le Terrible
sourit à la vue de Harlem

De Gaulle chevauchant sur la place Venceslas
à la tête des armées rouges

et des grandes sculptures modernes : La Grande Muraille de Chine
entre l’Espagne et l’Espagne

pendant que Napoléon meurt à Formose ».

Pour dire, brasser avec fougue, dessiner ce qui existe, a existé, n’existe plus, ce qui l’entoure et la subjugue, la froisse ou l’énerve, elle fait confiance aux mots, à ces cohortes de mots qui lui viennent et qu’il faut choisir, manier, assembler, mettre en forme, sans omettre leur sonorité et le chant qu’ils produiront.

« J’ai essayé d’écrire un monde qui n’existe pas / afin de le faire exister. »

La construction du livre est complexe et séduisante. Inger Christensen aimait se fixer des contraintes et s’y tenir. Celles-ci libèrent sa voix. Ce sont elles qui l’aident à éclairer des zones d’ombres où l’on ne peut se rendre sans avoir, au préalable, défini des itinéraires d’approche.

« Comme déjà mentionné, peu importe où l’on se trouve. On doit
simplement avoir soin de se diriger consciemment vers l’impossible.
En chemin on doit naturellement garder l’équilibre. Mais seulement à
condition que l’équilibre soit incertain. De plus en plus incertain. »

Chez elle, rien n’est jamais acquis. Sa poésie, dynamique, sauvage et rebelle, explore, défait, refait, s’attache aux êtres, aux paysages, s’inscrit dans les villes, les usines. Nul besoin pour la lire d’avoir à l’esprit le canevas subtil qu’elle a adopté pour bâtir son étourdissante "œuvre cathédrale". Il faut simplement y entrer et se laisser guider puis porter par sa voix, sa langue en se remémorant de temps à autre son mantra : "la vie est sacrée".

Inger Christensen : ça, traduit du danois et préfacé par Janine Poulsen, édition bilingue, La Rumeur libre.

De Inger Christensen, lire également La Vallée des papillons, Alphabet et autres poèmes, traduit par Janine Poulsen et Karl Poulsen, publié en 2022 chez Gallimard.(collection Poésie Gallimard)