vendredi 24 juillet 2026

Une absence habitable

Quand le corps ne répond plus au quart de tour et qu’un ciel gris vient tout à coup manger les rayons d’un soleil qui augurait pourtant d’une belle journée, quand son souffle connaît quelques ratés et que le sentier sur lequel il se balade semble afficher un dénivelé plus positif que prévu, quand ses yeux s’embuent sans crier gare et lui font rater le moment magique où il allait, grâce à une lumière imprévue, vivre deux ou trois secondes de parfaite harmonie avec le paysage, Lionel Bourg, après s’être posé la question primordiale (continuer ou pas), choisit, fidèle à lui-même, de ne pas lâcher l’affaire mais de s’adapter. Il fait le plein d’énergie (son réservoir intérieur se recharge instantanément) et poursuit la route à sa façon, en ouvrant ses carnets, en y gravant ses mots, ses phrases longues et souples, en y déroulant la prose sinueuse et dynamique qui est la sienne.

Il ménage son physique, s’appuie sur de précieux acquis et compose avec cette absence évoquée dans le titre.

« C’est que l’on habite qu’une absence. »

Il rassemble, pêle-mêle, ses souvenirs d’enfant et d’adulte, ses différents points d’ancrage, ses errances "au voisinage des vestiges hercyniens", ses auteurs de prédilection, ses flâneries en Haute-Loire, ses pérégrinations dans les monts du Forez, ses rencontres réelles, ou rêvées, ou imaginées, ses séjours vivifiants à Cornillon-sur-l’Oule, à Gréoux-les-Bains, à Saint-Etienne-Lardeyrol ou ailleurs. Il brasse, embrasse ces moments forts et inoubliables tout en faisant en sorte de ne pas rater ce qui s’offre à lui, ce qui participe de son présent immédiat.

« Flâner. Transporter des sacs de joie comme d’amertume. Pousser les volets de cette maison, l’une des plus anciennes du village, louée pour trois ou quatre semaines à Cornillon-sur-l’Oule, boire le ciel, descendre les escaliers puis emprunter la ruelle de l’église, s’asseoir sur un banc, admirer Saint Michel terrassant le Diable... »

Vivre. Ne jamais oublier de vivre. Voilà, entre autres choses essentielles, ce qui l’occupe et le guide au fil de ce récit où s’agrègent des fragments autobiographiques, issus de virées, promenades, séjours récents ou anciens qui tournent autour des lieux appréciés, villages plutôt que villes, au bord des rivières ou dans des paysages escarpés, par temps de pluie, de calme plat ou de grand vent, en une déambulation continue. Il explore, se remémore, revoit, étonné, jaillir la beauté surprenante, rebelle, de ces collines, berges, rias, côtes, pierres ou roches avec lesquelles il peut reprendre un dialogue interrompu quelques années (ou décennies) plus tôt.

« J’ai beau musarder, noircir les carnets ou les liasses de papier qui jonchent ma table de travail, beau revisiter mentalement les lieux qui me furent familiers, les uns, rêches, maussades, les autres constellés de vifs coloris, je ne saurais élire entre ceux que j’ai le plus prisés le royaume où j’attendrais sans trop d’appréhension la fin de l’histoire. »

Chaque lieu requiert son attention. Il vagabonde de l’un à l’autre, égrène leurs noms, note quel auteur, quel peintre y sont associés et combien ses haltes en ces endroits enrichissent son être entier et jalonnent son parcours sur terre. En s’y posant à nouveau, c’est un autre regard qu’il jette sur ses périples, sur sa géographie intime, celle d’un promeneur qui s’arrête régulièrement pour décrire (et écrire) le paysage.

De nombreux itinéraires sillonnent les pages d’Une absence habitable. Lionel Bourg prend plaisir à ajouter à ses déplacements réels ceux qu’il effectue grâce aux livres.

Le suivre dans ses traversées buissonnières, c’est se laisser embarquer vers des lieux aux aspérités et aux couleurs changeantes qui tissent des liens secrets dans sa mémoire. C’est aussi se donner la possibilité de croiser, au détour d’un sentier, des poètes et des écrivains (les Pétrarque, Fargues, Giono, Jaccottet, Rousseau, Luc Decaunes, Dickens, Saint-Pol-Roux et Cie) qui, flânant par delà les siècles, sont heureux de faire un bout de chemin avec celui qui les invite dans son livre.

 Lionel Bourg : Une absence habitable, illustrations de Denis Pouppeville, Fata Morgana

 

mardi 14 juillet 2026

35 poèmes

On ne peut que souligner la clairvoyance du poète portugais Francisco José Lahmeyer Bugalho (1905-1949) quand il évoquait ainsi son fils, encore enfant :

« Mon enfant a dans les yeux les mystères
D’un monde que lui voit et que je ne vois pas
Mais dont je sens la mélancolie infinie »

Ce fils, devenu à son tour poète, prendra, vers ses quatorze ans, le pseudonyme de Cristovam Pavia et la mélancolie, qui parcourait déjà l’œuvre du père, imprégnera en effet ses écrits.
Elle vient de loin, des paysages qui l’entourent, desquels émane une "grande indéfinissable tristesse", où hommes et femmes travaillent dur, récoltent l’olive, se laissent parfois le soir porter par des chants que traverse la saudade. Les divers éléments de ce monde (qui est, de fait, le sien), le poète les perçoit dès son plus jeune âge et plus encore à l’adolescence, quand surviendra la mort prématurée de son père. Il ne s’en remettra jamais et n’aura, dès lors, de cesse de revenir vers le passé, vers son enfance, vers cet équilibre de vie qui semblait à sa portée.

« C’est le désir de revenir à ces heures passées,
En d’étranges couchants, lorsque je n’écrivais pas encore de vers...
Et allais après le goûter, en pardessus et les mains gelées,
Voir la pesée de l’olive,
Et lorsque les hommes, et les femmes aux jupes nouées comme des pantalons,
Partaient...
Laissant dans l’obscurcissant, toujours plus loin,
Des chants qui je ne sais pourquoi m’emplissaient de tristesse. »

Ce retour aux années fondatrices est à double tranchant. Il l’aide à retrouver et à exprimer des émotions apaisantes, à travers les odeurs (celle de la glycine ou de la terre humide), les couleurs (du ciel, des fleurs, des feuilles, de l’herbe), les saisons, le jardin, le grenier, mais il bloque et anéantit toute perspective d’avenir, créant un mal-être récurrent qu’il tente d’atténuer par le biais de ses poèmes. Il ne se plaint pas. On sent chez lui une sorte d’acceptation, de fatalisme.


« Dans la nuit de ma mort
Personne ne sentira l’enchantement ancien
Qui est revenu et se répand dans l’air comme un parfum...
Il y aura des cierges par la maison
Et des voiles noirs et un silence que moi
Je pourrais comprendre. »

En quête d’un réconfort (tant intérieur que spirituel), Cristovam Pavia le cherche aussi dans la religion. Fervent croyant, il pénètre dans les églises, s’agenouille, prie la Vierge ("Douce mère Marie"), ou Dieu ("ce Dieu mien me donne des forces qui ne sont déjà plus miennes") ou Le Saint-Esprit, comme il le note dans l’une de ses lettres à la poètesse suisse Anne Perrier (1922-2017), avec qui il se lia d’amitié et qui fut sa traductrice.

« J’aimerais aussi vous dire que, si j’ai quelque spéciale "dévotion" ou tendance à l’avoir, c’est, de plus en plus au Saint-Esprit. »

Le présent est à peine effleuré. Ou alors à demi-mots. Trois vers lui suffisent pour dire ce qu’il en est.

« Le passé si présent...
Le présent si précaire...
Et le futur si obscur... »

C’est en 1959 que seront publiés ses 35 poèmes, dédiés à ses parents. Ce sera le seul livre qui paraîtra de son vivant. Il a alors vingt-six ans. Il ne lui reste que neuf ans à vivre. Il cherchera longuement, y compris par la psychothérapie, à vaincre sa grande souffrance et sa difficulté à vivre mais il n’y parviendra pas. Il nous lègue une poésie grave, émouvante et discrète. La nostalgie s’y égrène en douceur, le ramenant inévitablement à son enfance perdue, près de ce père qu’il entrevoit parfois.

« Parmi vous, mes arbres, je m’appuie
Sur ce sol, avec une intime patience.
Parmi vous les paroles usées
Sont racines et pétales lavés
… Et la solitude de ce silence est mienne. »

Cristovam Pavia : 35 poèmes, traduits du portugais par Michel Diaz, édition bilingue, postface de João Filipe Bugalho,   Éditions L'herbe qui tremble.

jeudi 2 juillet 2026

111 haiku

Fragile et lapidaire, le haïku saisit l’instant et donne à l’éphémère une portée inattendue. L’auteur agit avec précaution. Il ne se laisse pas distraire par les nombreux frémissements à l’œuvre tout autour de lui. Il en choisit un, qui requiert son attention, et le fixe. C’est alors à l’arc tendu de sa pensée et à la flèche chargée d’atteindre le centre de la cible d’entrer en action. Le geste est simple et rapide. Efficace quand il est accompli avec tact. C’est un art de la concision que Laurent Albarracin maîtrise avec finesse.

111 haïku comme autant d’instants furtifs suspendus à même la page, où s’invitent l’oiseau, la lune, la neige, le vent, le papillon, l’écureuil, l’eau, les pierres, la fumée, le soleil, etc.

« Écrasant une pomme de pin
le bruit
de la douleur »

Laurent Albarracin pratique le haïku sans s’embarrasser de règles ancestrales, sans faire comme, sans ressembler à. Attentif et disponible, il observe, quête l’image et les mots justes.

« Le bouleau
frémit dans son vêtement
de papier »

ou,

« Tremblement dans les branches
tout l’air est parcouru
d’un écureuil »

ou encore,

« La route en épingle
à cheveux embroche
le ruisseau »

Son livre est épatant. Son écriture subtile. La fraîcheur et la légèreté qui s’en dégagent sont très réconfortantes

« Le monde n’a qu’une parole
sa promesse
tient dans la main »

Laurent Albaraccin : Pierres Folles, Éditions Pierre Mainard 

Poète et éditeur, Laurent Albarracin est aussi un remarquable lecteur. L’an dernier, un riche volume consacré aux notes de lecture qu’il a rédigées entre 2016 et 2023 a été publié par les éditions Lurlure. Cet ouvrage permet d’appréhender et d’éclairer tout un pan (celui qui reste trop souvent dans l’ombre) de l’édition poétique des dernières années.
Un autre volume, tout aussi précieux et foisonnant, regroupant les notes publiées en revues ou sur des sites littéraires entre 2004 et 2015, est également disponible chez le même éditeur.

"Le lecteur que je suis est un bernard-l’hermite, un coucou qui fait son nid dans les livres des autres."

 Laurent Albarracin : Lectures (2016-2023) et Lecture (2004-2015), Éditions Lurlure.