« Mon enfant a dans les yeux les mystères
D’un monde que lui voit et que je ne vois pas
Mais dont je sens la mélancolie infinie »
Ce fils, devenu à son tour poète, prendra, vers ses quatorze ans, le
pseudonyme de Cristovam Pavia et la mélancolie, qui parcourait déjà
l’œuvre du père, imprégnera en effet ses écrits.
Elle vient de loin, des paysages qui l’entourent, desquels émane une
"grande indéfinissable tristesse", où hommes et femmes travaillent dur,
récoltent l’olive, se laissent parfois le soir porter par des chants que
traverse la saudade. Les divers éléments de ce monde (qui est, de
fait, le sien), le poète les perçoit dès son plus jeune âge et plus
encore à l’adolescence, quand surviendra la mort prématurée de son
père. Il ne s’en remettra jamais et n’aura, dès lors, de cesse de
revenir vers le passé, vers son enfance, vers cet équilibre de vie qui
semblait à sa portée.
« C’est le désir de revenir à ces heures passées,
En d’étranges couchants, lorsque je n’écrivais pas encore de vers...
Et allais après le goûter, en pardessus et les mains gelées,
Voir la pesée de l’olive,
Et lorsque les hommes, et les femmes aux jupes nouées comme des pantalons,
Partaient...
Laissant dans l’obscurcissant, toujours plus loin,
Des chants qui je ne sais pourquoi m’emplissaient de tristesse. »
Ce retour aux années fondatrices est à double tranchant. Il l’aide à retrouver et à exprimer des émotions apaisantes, à travers les odeurs (celle de la glycine ou de la terre humide), les couleurs (du ciel, des fleurs, des feuilles, de l’herbe), les saisons, le jardin, le grenier, mais il bloque et anéantit toute perspective d’avenir, créant un mal-être récurrent qu’il tente d’atténuer par le biais de ses poèmes. Il ne se plaint pas. On sent chez lui une sorte d’acceptation, de fatalisme.
Personne ne sentira l’enchantement ancien
Qui est revenu et se répand dans l’air comme un parfum...
Il y aura des cierges par la maison
Et des voiles noirs et un silence que moi
Je pourrais comprendre. »
En quête d’un réconfort (tant intérieur que spirituel), Cristovam Pavia le cherche aussi dans la religion. Fervent croyant, il pénètre dans les églises, s’agenouille, prie la Vierge ("Douce mère Marie"), ou Dieu ("ce Dieu mien me donne des forces qui ne sont déjà plus miennes") ou Le Saint-Esprit, comme il le note dans l’une de ses lettres à la poètesse suisse Anne Perrier (1922-2017), avec qui il se lia d’amitié et qui fut sa traductrice.
« J’aimerais aussi vous dire que, si j’ai quelque spéciale "dévotion" ou tendance à l’avoir, c’est, de plus en plus au Saint-Esprit. »
Le présent est à peine effleuré. Ou alors à demi-mots. Trois vers lui suffisent pour dire ce qu’il en est.
« Le passé si présent...
Le présent si précaire...
Et le futur si obscur... »
C’est en 1959 que seront publiés ses 35 poèmes, dédiés à ses parents. Ce sera le seul livre qui paraîtra de son vivant. Il a alors vingt-six ans. Il ne lui reste que neuf ans à vivre. Il cherchera longuement, y compris par la psychothérapie, à vaincre sa grande souffrance et sa difficulté à vivre mais il n’y parviendra pas. Il nous lègue une poésie grave, émouvante et discrète. La nostalgie s’y égrène en douceur, le ramenant inévitablement à son enfance perdue, près de ce père qu’il entrevoit parfois.
« Parmi vous, mes arbres, je m’appuie
Sur ce sol, avec une intime patience.
Parmi vous les paroles usées
Sont racines et pétales lavés
… Et la solitude de ce silence est mienne. »
Cristovam Pavia : 35 poèmes, traduits du portugais par Michel Diaz, édition bilingue, postface de João Filipe Bugalho, Éditions L'herbe qui tremble.

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