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dimanche 1 février 2026

Café n° 7 : Résistances

Les traducteurs et les (nombreuses) traductrices de la septième livraison de la revue Café (Collecte Aléatoire de Fragments Étrangers) ont bâti ce nouveau numéro (180 pages) autour des Résistances. Le thème est vaste et est abordé sous différents angles, le premier résidant dans l’acte même d’écrire, de donner à lire, d’où que proviennent les voix, des séquences de vie qui touchent de près à la réalité.

Les auteurs / autrices qui figurent au sommaire sont nés en Tanzanie, en Somalie, en Serbie, en Palestine, en Grèce, en Finlande, au Kurdistan, au Brésil, au Tibet, en Tchéquie, au Bélarus, en Érythrée, en Chine et au Soudan. Dans beaucoup de ces pays, il ne fait pas bon résister. Il faut biaiser, trouver des subterfuges et s’en remettre aux subtilités que permet l’écriture.

C’est ce qu’expérimente à la perfection l’écrivain tibétain Thöndrupgyäl dans sa nouvelle Le Vieux Dur-d’esprit en racontant l’histoire d’un vieil homme qui résiste à l’envahisseur chinois en adoptant un comportement le faisant passer pour fou, ce qui le sauve.

Un contournement différent mais tout aussi efficace est adopté par la romancière palestinienne Ibtisam Azem dans Une ferme florale, extrait de son roman Le Livre de la disparition, qui montre l’incompréhension de Shimon, producteur de fleurs israélien qui ne comprend pas pourquoi les ouvrières de Cisjordanie qu’il embauche pour ses récoltes sont absentes ce matin-là.

« Shimon composa nerveusement le numéro de Nidal, le chauffeur et l’agent des ouvrières. Il faillit se casser un doigt à force d’appuyer avec véhémence sur les touches du téléphone. Pendant ce temps, le portable de Nidal vibrait sur la table de sa cuisine à côté d’un verre de thé rempli. Le sucre stagnait au fond du verre car son propriétaire ne l’avait pas remué. Le téléphone continuait à sonner et à vibrer, glissant lentement à chaque appel vers le rebord de la table, jusqu’à tomber par terre. »

La plupart des textes choisis ont pour personnages des êtres qui doivent composer avec la réalité sociale et politique du pays où ils vivent. C’est le cas des deux ballerines dont l’auteur tchèque Jan Nemec dévoile le quotidien dans les jours qui ont suivi l’offensive militaire russe en Ukraine. Sa nouvelle, Les Cygnes, se situe à Moscou où le mot guerre vient d’être banni du vocabulaire.

« Nous ne pouvons tout de même pas nous taire », a-t-elle dit. Mais nous ne pouvons pas parler non plus. Nous protesterons avec les moyens les plus russes, les plus tragiques et les plus inutiles ».

L’artiste et autrice bélarussienne Iryna Batakova se présente ainsi :

« A l’été 2021, j’ai quitté Minsk pour Kyiv et demandé l’asile politique. Le vingt-quatre février 2022 vers cinq heures du matin, j’ai entendu les explosions à Kyiv. Le même jour, j’ai appris que mon propre pays était devenu une place d’armes pour l’invasion de l’Ukraine. Depuis je vis avec cette souffrance au cœur. »

Elle écrit en russe et termine son poème en jurant d’oublier cette langue.

« Désormais vous apprenez à nous tuer sans employer le mot guerre
Et je ne veux pas prendre part à votre discours envenimé
Ni d’un verbe, ni d’un nom, ni d’un participe, ni d’un préverbe,
ni d’une préposition. Toutes vos prépositions sont des propositions de guerre
et toutes me révulsent. »

Ils sont plusieurs dans ce numéro à s’être exilé pour poursuivre leur résistance ailleurs. Ainsi, Abu Bakr Khaal, auteur érythréen qui, après avoir fui son pays, a vécu un temps en Libye, puis en Tunisie avant de se réfugier au Danemark. Les extraits de son roman Titanics africains (là-bas, un "titanic" est le nom que l’on donne à un bateau de passeur) retracent le chemin de croix des migrants qui traversent en camion un désert de sable brûlant (creusant régulièrement celui-ci pour enterrer les morts de soif) avant d’entreprendre une seconde traversée, cette fois à bord d’un "titanic" qui prend l’eau et dont le moteur, noyé, finira par lâcher.

« Depuis le lever du soleil, le neuvième jour, ils luttaient contre la mort. Au coucher du soleil de ce neuvième jour, ils moururent au bout d’environ une heure. Le deuxième Érythréen décéda le jour suivant, une fois le soleil disparu. On dit que la soif tue juste après le coucher du soleil. La température change, l’air se rafraîchit ou devient plus doux, et l’assoiffé meurt. »

Le monde du travail n’est pas oublié. C’est en Chine, où elle a travaillé à la chaîne, tout comme des milliers d’ouvrières déplacées, pendant plusieurs années, douze heures par jour, dans les usines manufacturières du Sud, que nous emmène la poétesse Zheng Xioqiong.

« sur une machine je rabote la vie, l’avenir affluant
comme les marées, l’amour, la haine, la jeunesse, la désolation que j’ai amassés
se retrouvent ordonnés par la ligne de montage, assemblés deviennent
cet insaisissable
autrefois idéal, avenir, ils s’entrelacent à l’amour, à mes proches qui,
semblables à une branche ancienne et noircie, attendent l’arrivée de quelque printemps
mon passé a déjà plongé dans le ciel azur, resteront les souvenirs comme des astres
évanescents, qui consolent mon cœur tiède et esseulé »

Proses et poèmes se succèdent au fil des pages de ce numéro riche et dense. Comme à l’accoutumée, chaque intervenant(e) est présenté(e) par celui ou celle qui l’a traduit.
La lecture se termine par un "café allongé" où de nombreuses informations, au sujet de publications récentes ou à venir, incitent à prolonger la lecture. En attendant le prochain numéro.

Pour visiter le site de la revue Café, c'est ici 

dimanche 14 avril 2024

Café n° 5

Fidèle à sa ligne éditoriale, la revue Café (« Collecte Aléatoire de Fragments Étrangers) ouvre les pages de sa cinquième livraison, conçue autour du thème de « l’oubli », à des poètes et nouvellistes qui écrivent dans des langues souvent minorées et méconnues. La motivation première des traducteurs et traductrices qui font vivre cette publication est de donner à lire des textes collectés en de nombreux endroits du monde.

C’est avec les poèmes d’Amrita Pritam (1919-2005), née à Gujranwala au Panjab (alors en Inde et aujourd’hui au Pakistan) , traduits de l’hindi par Diane Charmey que l’on entre dans ce numéro.

« Hier soir -
je suis allée dans les ruines de mes vies antérieures...

Quelques instants d’un autre temps
peut-être laissés là dans un sanglot
et dont les pieds se sont changés en pierre...
Certaines de leurs ombres
peut-être laissées là dans un souffle
étaient figées par la mousse
sur le dos de ces pierres... »

Chaque auteur / autrice bénéficie d’une présentation exhaustive. Un extrait du texte original apparaît en regard de la traduction. De page en page, on passe (entre autres) du turc au bulgare, du grec à l’arabe ou du tamoul au yiddish en suivant une géographie littéraire volontairement nomade. On peut s’arrêter avec Tamaz Tchiladzé en Géorgie :

« La maison d’enfance apparaît en rêve,
Parfois seulement, un instant à peine,
Et m’offre un répit après le voyage,
Une chaise à côté d’une fenêtre. »

ou au Portugal avec Margarita León :

« Sans un geste, le temps
perfore ton corps.

La mort de l’esprit,
l’effroi, l’effroi de la fillette,
les enfants murmurent les secondes
à la terre béante.

Sans cœur,
le temps dissout les secondes. »

Le thème autour duquel s’articulent les textes n’est jamais perdu de vue. La mémoire (fragile, précaire et... oublieuse) est constamment sollicitée. Non seulement pour revenir sur un ressenti particulier ou sur des émotions passées mais aussi pour rappeler certaines réalités sociales, historiques et politiques propres aux diverses contrées où sont nés ces écrits. C’est un monde instable, souvent traversé de violence, qui apparaît au fil des fragments choisis. S’y succèdent des voix sensibles et fortes.

L’ensemble (190 pages) est copieux et propice aux découvertes. Il fait la part belle aux nouvelles, intenses, captivantes, dotées d’une grande qualité littéraire.

 Café n° 5. Pour retrouver le site de la revue, utiliser ce lien

vendredi 3 décembre 2021

Revue Café : n° 3

Voyages littéraires garantis tout au long du copieux n° 3 de la revue Café (Collecte Aléatoire de Fragments Étrangers). Les textes, rassemblés autour du thème "Naufrage", permettent de découvrir des auteurs souvent peu traduits. Le choix des rédacteurs est de grande qualité. Les poèmes et nouvelles proviennent de différents endroits du monde, beaucoup d’entre eux étant situés en bordure d’océan. Ainsi ces textes, issus de la « cantopop », la pop hongkongaise, écrits par Keith Chan, Wong Ka Kui et Albert Leung, interprétés par des groupes locaux et traduits du cantonnais par Yann Varc’h Thorel.

« Nous sillonnons les rues la nuit noire sans terminus

Mais la nuit oppressante que les étoiles déchirent
ni les feux de la ville ni les yeux ardents cristallins
ne la dissipent.
En quête de lumière nous sombrons
dans les bras de la nuit »

(Keith Chan)

« Le Ciel reste impassible, je crains que le peuple n’oublie.
La Terre reste insensible à toute vie tuée.
L’histoire va de l’avant, je me retourne sur ces trente ans :
l’ado blanchi ne demande plus rien au ciel.

Des parapluies pour faire mémoire de qui ?
Sur la place, tellement trop d’adieux.
Jugés sans preuve : qui a fait tant de martyrs ?
Que sur la place les voix ne s’éteignent ! »

(Albert Leung)

Ainsi ces poèmes, venus de l’île de Tumbatu, dans l’archipel de Zanzibar, que l’on doit à Haji Gora Haji (1933-2021), traduits du swahili par Aurélie Journo :

« L’ouragan sur la cité de Siyu un jour est arrivé
Et l’un et l’autre, tous par le cataclysme furent touchés
Il a arraché les baobabs, les palmiers a épargné
Les cœurs sont troublés.

La falaise a bondi et roulés, en éboulis de rochers
Les vaisseaux furent engloutis, les barques, toutes rescapées
Sous l’ouragan si furieux, la poussière n’a pas volé
Les cœurs se sont troublés. »

Si les éléments se déchaînent, il en va parfois de même des hommes, et c’est le cas dans la plupart des pays d’où émettent ces voix incisives qui, à chaque fois, font mouche, disant, sans détour, ce qu’elles cherchent à transmettre. Ici, c’est la rencontre familiale qui vole en éclats (l’oncle abusant de l’une de ses nièces) sous le regard perçant de Lena Kitsopoulou (née en 1971), dans une nouvelle traduite du grec par Clara Nizzoli, là ce sont les jours difficiles traversés par un couple expulsé de sa chambre à Alger racontés par le jeune écrivain algérien Salah Badis (né en 1994), traduit par Lola Maselbas.

Des escales en Catalogne, en Tchéquie, au Japon, en Iran, en Inde ou encore en Roumanie (en compagnie du poète Matéi Visniec) sont également proposées. Chaque texte est précédé d’une présentation de l’auteur par son traducteur ou sa traductrice, avec une attention particulière portée au contexte politique et social du pays évoqué. L’un des derniers poèmes de cette livraison, dû au poète soudanais Addelwahab Youssef, plus connu sous le nom de Latinos, est tragique et prémonitoire. L’auteur, traduit de l’arabe par Florian Targa, embarqué sur une embarcation partie de Zouara, en Libye, a en effet perdu la vie en Méditerranée en août 2020, à l’âge de 26 ans.

« Que tu meures en mer
là où les vagues claquent dans ta tête
et l’eau ballotte ton corps
comme un bateau percé
ou que tu meures sur une terre vide
là où un froid mordant ronge ton corps
qui fuit meurtri vers toi
Que tu meures seul
enlaçant ton ombre lavée
Demain ne sera qu’un spectre gélatineux
personne ne pourra en saisir l’essence
Tout cela ne fera aucune différence »

Bien d’autres pépites sont à découvrir dans ce numéro qui se termine par un "café allongé", lequel offre de nombreuses pistes de lecture où il est question de mer, de navigation, de naufrage mais aussi de luttes pour survivre dans des zones à haut risque où la littérature garde toujours, bon pied, bon œil, le bon cap.

Le site de la revue Café est ici.

samedi 2 janvier 2021

Café

Parution du n° 2 de la revue Café

La revue Café (Collecte Aléatoire de Fragments Étrangers) est dédiée à la traduction. Les textes qui y sont rassemblés proviennent de langues souvent minoritaires, malmenées, trop peu visibles. Le numéro 2, qui vient de paraître, donne à lire poèmes, nouvelles et fragments regroupés sous le thème du silence. Qu’il convient de respecter, de garder, d’atteindre ou de briser. Y cohabitent quatorze voix dont celle du poète tibétain Chen Métak, du breton Koulizh Kedez, de l’israélienne Adi Keissar, du nouvelliste polonais Mateusz Rosiki, du très percutant grec Dimosthenis Papamarkos ou encore de l’iranien Ahmad Châmlou. Beaucoup sont de jeunes auteurs, rarement traduits en français. D’autres, disparus, ont marqué leur passage en élaborant des œuvres publiées en marge des circuits officiels. Tous, et c’est l ’un des points forts de la publication, sont minutieusement présentés par les traductrices (qui sont ici en grand nombre) et les traducteurs. L’ensemble est propice aux découvertes.
Ainsi le poète géorgien Terenti Graneli (1897-1934), traduit par Eteri Gavashelli :

« Ce sera l’hiver...

Je mourrai la nuit, à l’aube, quand il y aura dehors la froide lune
de l’hiver et le gel. Avant de mourir, je me souviendrai des nuits
de Tbilissi et de ma sœur la plus douce : ces deux feux réunis qui
me consumaient sans cesse.

Ainsi s’achèvera la lumière, disparaîtra chaque seconde des souvenirs.

Je serais remis aux mains silencieuses de la mort. 

Mon corps martyrisé rejoindra les éléments de l’univers.

Et je sentirai le repos suprême.

Mon cercueil sera sobre
et la procession sans larmes.

On m’enterrera à quatorze heures près de Tbilissi. »

Le silence, subtilement mis en mots dans ce deuxième numéro (« torréfié à 550 exemplaires »), résonne sur 130 pages. S’il est bon de le partager, il faut aussi savoir le rompre. Pour en parler. Et inciter à le lire.

 Café n° 2. Le site de la revue est ici.