vendredi 2 octobre 2026

Odessa des oiseaux

Assise sur une terrasse, une femme, armée d’un fusil, "fait corps avec son arme". Elle attend. Elle a tout son temps. Elle le prend d’abord pour revisiter son présent d’avant. Elle le fait débuter en septembre 1977, un mois après la mort d’Elvis, alors qu’elle ne s’appelle pas encore Odessa, a tout juste neuf ans et a choisi le prénom Jo ("pour Joséphine"), ce qui lui permet d’effacer instantanément celui que son père, absent, lui a donné.

Elle habite dans une cité HLM à Saint-Nazaire, avec sa mère, ses deux sœurs et son grand frère, Sasha, dix-huit ans, boxeur éphémère, qui aime le rock, le cinéma, le dessin, les voitures et qu’elle adore, se confiant souvent à lui. Elle circule entre la Soucoupe (la salle des sports de la ville) et les Chantiers Navals. Se sent parfois différente mais sans parvenir à préciser en quoi et pourquoi.

« Elle dit j’entends des voix. Il dit N’en dis rien. À personne. Elle dit qu’elle a toujours entendu des voix. Qu’elle n’a jamais su d’où elles venaient. Elle dit C’est de l’intérieur c’est à l’intérieur ça me parle et c’est tout. Ça rend plus fort ce que je dis. Je ne dis rien à personne sauf. Sauf à Sasha. Et Sasha me croit. Mais Sasha me dit. Ne dis rien. Garde ça pour toi. Tout le monde n’est pas prêt à entendre que tu entends des voix. »

En s’arrêtant sur des séquences précises, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, et ce sur plusieurs décennies, de la vie d’Odessa (ce prénom s’imposera à elle à l’issue d’un séjour au bord de la Mer noire, ("pour entendre les langues ; pour voir comme tout se mélange"), Sophie G. Lucas compose le portrait émouvant et attachant d’une femme déterminée à ne pas mener une vie qui serait tracée d’avance, et par d’autres.

"Je sais bien que je n’entre pas dans les clous", dit-elle un jour à ses sœurs, non pour se plaindre ou s’excuser mais pour attester d’un état de fait qu’elle accepte et revendique. Le schéma familial habituel, dont les rouages grincent mais qui se perpétue néanmoins (avec mari, enfants, etc ), ce n’est pas pour elle. Ses convictions, qu’elle transforme en actes, la portent ailleurs.

« Odessa devine que ça a à voir avec le vivant. La terre. Le ciel. Les oiseaux. Un truc ancestral. Quelque chose qui se transmet. Elle ne dit pas ça Odessa à ses sœurs. Elle sait que ça peut avoir quelque chose de dingue à entendre et qu’elle est assez dingue pour ses sœurs. Elle ne veut pas se séparer d’elles. »

Il n’y pas de repli sur soi, pas d’individualisme chez elle mais bien au contraire un sens du collectif qui la relie au monde et aux autres, et tout particulièrement à celles et à ceux qui souffrent. Cela passe par un réseau de fils ténus, sensibles. Des liens qui touchent au cœur, au corps, à l’esprit mis en alerte et à l’instinct de solidarité. Elle "a des choses à accomplir. Comme photographier le monde. Comme peindre les gens. Comme créer et recréer." Quand, quelque part, une catastrophe humanitaire se produit, par exemple l’arrivée dévastatrice d’un ouragan (Katrina) en Louisiane, elle y va, elle s’y frotte. Parce qu’il faut témoigner, rencontrer, aider, documenter toutes les violences – climatiques, politiques, économiques, sociales – que cela implique et qui touchent partout, et la plupart du temps, les mêmes, les déshérités, les laissés-pour-compte, les invisibilisés qu’elle connaît bien et avec lesquels elle partage de solides racines.

La personnalité d’Odessa, entière, active, généreuse, porte haut ce roman qui est rythmé par l’écriture extrêmement dynamique de Sophie G. Lucas. Sa langue, proche parfois du parler usuel, (cherchant ses mots, les reprenant, en ajoutant d’autres, toujours dans une simplicité de vocabulaire, tenant à être précise et comprise, n’hésitant pas à se répéter) procure un tempo syncopé à un ensemble qui se présente sous une forme hybride, puisque s’y mêlent prose, poésie et dessins.

Bientôt, celle qui se tient sur la terrasse en aura fini avec le récit de sa vie. Elle l’aura transmis aux autres et offert aux oiseaux, aux vrais et à ceux qu’elle plie, fabrique, colore, peint sur les routes, colle sur les murs ou lance dans les airs.

« Elle ne saurait dire quand ça a commencé.
Le désastre.
L’accélération du désastre.
Il y avait bien quelques repères.
Des dates.
Des événements.
Les feux. Les inondations. Les suffocations.
Les immersions. Les exodes. Les famines.
Les guerres. »

Que dire de plus ? Si ce n’est inciter à la lecture d’un roman marquant, d’une grande et riche densité, où la vie (dans toute sa complexité) et la mort (ici celle de la mère et du frère) se côtoient, où fiction et réalité se touchent et s’électrisent pour dessiner les contours incandescents d’un monde (d’une humanité) mal en point où des consciences fortes (Odessa en est une) se rassemblent pour alerter.

Sophie G. Lucas : Odessa des oiseaux, dessins de Géraldine L. Guillot, La Contre Allée. 

 

mercredi 23 septembre 2026

Compagnie de l'animal poème

Les animaux ont toujours été présents dans les poèmes de James Sacré, et tout particulièrement ceux qu’il a longuement côtoyés dans la ferme familiale ("une vingtaine d’hectares quelque part au Bas-Poitou") quand il gardait les vaches, voyait les brebis mastiquer l’herbe rase et les chèvres les ronces et les broussailles, quand il assistait à la mise à mort du goret, se méfiait du taureau, louait la force du cheval tirant la charrue, notait la mélancolie de l’âne et écoutait le voisin chasseur raconter "le cul levé, cœur battant" du lièvre qu’il avait stoppé net, d’un simple coup de fusil, dans un champ de luzerne. Tous ont traversé, et traversent encore, sa poésie. Questionner leur présence en continu dans son chemin d’écriture l’amène à se demander si son poème ne serait pas devenu, au fil du temps et sans qu’il s’en aperçoive, un animal lui aussi.

« Quand le garçon, qui vieillit, cherche à comprendre comment et pourquoi s’ébrouent ainsi ses poèmes qui lui échappent, ne laisse-t-il pas sortir de ses ignorances et de ses efforts pour les maîtriser un nouvel animal, grave et rieur, narquois (mais sans vraie méchanceté), un livre animal qui rassemble ce troupeau de mots et de figures bestiales rêvées. »

Rien de mieux, pour espérer trouver réponses à ses questions, que d’engager un dialogue avec ce poème qui lui échappe, montre les griffes, se fiche de l’homme qui lui a donné naissance et entend vivre sa vie en faisant ce que bon lui semble, ne s’en remettant qu’aux lecteurs. Il le tutoie mais ne le rudoie jamais, lui fait part de son étonnement, de son agacement parfois, et cherche à savoir comment ils en sont arrivés là.

« Je t’écoute poème et j’entends (je comprends) que c’est toi, souvent, qui me conduit par tes rythmes, par ton allure gagnée à force de livres écrits, tu m’emportes avec ta grammaire un peu bousculée, ton phrasé plus ou moins parlé qui emmêle de l’ignorance et des maladresses à du savoir, à la maîtrise somme toute encombrante de tes acquis.
Mais quand même tu n’es pas seul à décider de ton écriture : toi et moi sommes pris l’un et l’autre et ensemble nous construisons peut-être notre prison de langage. »

En réalité, c’est son art poétique tout entier que James Sacré interroge dans ces pages où se mêlent vers et proses. En admettant que le poème publié est bien un être vivant et autonome, il retourne à la source, au moment où l’écriture a jailli, à la venue des mots, des sonorités, des voix, des paysages, autant d’éléments qui, ajoutés à son savoir-faire et au lent pétrissage du langage, le mènent (surpris) là où il ne pensait pas arriver.

« Écrire c’est comme beaucoup de chiens lâchés
D’aucuns se précipitent après tu sais pas quoi
D’autres s’affairent et reniflent et prennent le temps
De lever leur patte au coin d’une broussaille de métaphores. »

C’est une longue réflexion qu’il mène patiemment, n’occultant rien, analysant (sans théoriser) sa poésie, disant ses incertitudes, ses doutes, son sens de la nuance, son recours au patois poitevin, aux noms propres et de lieux et à l’oralité, ses parenthèses emplies de détails, ses choix forcément aléatoires mais dictés par un besoin de toucher juste, de rendre perceptibles les habitudes, les singularités des vies multiples (flore, faune et êtres humains) destinées à occuper un même territoire, celui où il se trouve, et d’où il écrit. Certaines scènes, revenues du fond de sa mémoire, mêlent fragments autobiographiques, brèves illuminations et émotions furtives.

« Il me semble que je ramasse au bas d’un champ juste roulé (auprès ne bouge pas le buisson) et c’est l’heure que les luzernes sont fraîches, il y a des bruits de chevaux qu’on dételle, une caille, le soir est envahi d’arbres sombres, dans un peu d’herbe (chiendent terreux, plantain) mon cœur. »

C’est un drôle d’animal, évoluant en zigzags entre passé et présent, que James Sacré suit dans son livre. Il a la forme d’un poème chargé de grande énergie. Il cohabite avec tous ceux auxquels le poète a donné vie et qui, faisant valoir leur part animale et leur fougue initiale, deviennent par nature insaisissables.

James Sacré : Compagnie de l'animal poème, Éditions Fario 

Pas d’animaux, pas même "Un lapin caché / Dans les branches d’un arbre" mais des morceaux de paysages de la région de Montpellier (des toits, des arbres, des collines, une croix, un front de mer), des couleurs et à nouveau des retours dans l’enfance en Vendée dans Si la simplicité nous a quittés ?, un ensemble de dix-sept poèmes écrits par James Sacré à partir de plusieurs linogravures peintes de Raphaël Segura (quelques-unes sont reproduites dans le livre).

« On se dit qu’il faudrait
S’en tenir à des mots de tous les jours
Pour dire un peu :

Le mot bleu par exemple, ou vert
Rouge peut-être, mais quel rouge
Quel bleu ? Le vert de l’herbe :
Jeune luzerne ou foin juste coupé ?
Les mots simples sont compliqués,
Tu les dis, tu sais jamais
Ce que tu dis. »

James Sacré : Si la simplicité nous a quittés ?, (dix-sept poèmes à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura), Éditions Potentille.

 

samedi 12 septembre 2026

Journal du soleil

Si l’on en sait assez peu sur le poète suédois Erik Bergqvist (né en 1970, traducteur – notamment de René Char –, critique littéraire et musicien), Journal du soleil, qui rassemble des textes issus de quatre de ses recueils publiés entre 2006 et 2024, est une belle invitation à découvrir sa poésie. Les titres de ces ensembles, loin d’être anodins (Soleils, Le poids de l’ombre, Instances des choses et Près de l’oubli), indiquent une attirance vers des champs d’investigation plutôt ordinaires, en lien direct avec la nature, les éléments et la mémoire. Ce qui le distingue de beaucoup d’autres, qui tournent autour de ces mêmes thématiques, c’est la façon à la fois énigmatique et profonde qu’il a de les saisir, de les percevoir, de les ressentir, de les associer et de les écrire.

« Il pleuvait du silence
et là aurait pu se dire quelque chose

sur les idées qui nous habitent
le reflet du vécu dans la mémoire »

Attentif, se voulant en osmose avec son environnement, il entrouvre des fenêtres donnant sur des territoires intérieurs et extérieurs subtilement reliés entre eux.

« La pluie mesure le temps jusqu’au bosquet
doucement torturés, les sols

nous reconnaissent, le froissé de la mort
nous avertit du bruissement de l’espace »

Il y a chez lui une aisance à se situer dans un espace infini alors qu’il se déplace à peine, foulant des sols emplis du son des pas de ceux qui l’ont précédé, par temps de pluie ou de neige, ses préférés (même si le soleil n’est jamais loin), une aisance doublée d’une propension à se projeter vers un ailleurs propice à une sorte d’effacement qui, à force de patience, peut advenir.

« une pluie tâtonnante vers le soir, tu crois
d’abord qu’il y a quelqu’un assis sur la terrasse
à ouvrir des pistaches, c’est toi qui es
assis là pendant que la pluie augmente ralentit
s’arrête presque pleut presque parle
presque et un tas de sujets histrioniques
sifflent et grandissent jusqu’à t’ensevelir,
toi, et la terrasse, le soir, le lecteur. »

Quand le soleil s’invite au centre du livre, c’est pour s’adresser à qui veut l’entendre et l’écouter. Il explique ce qui se passe là-haut et ce qu’il voit de la vie de l’en-bas du monde qu’il surplombe et éclaire en ne ratant rien des perturbations ou mouvements en cours, ni des saisons qui se succèdent. En vingt-quatre séquences, la plupart très brèves, chacune introduite par une lettre de l’alphabet grec, le soleil tient son journal. Il brille de mille feux, procède à des raccourcis étranges, égrène des notes étonnantes.

α 
« mon chariot mouille la neige
et brise la grenade »

β
« sur la toundra le renne porte
le mythe de ma naissance »

δ
« j’écris pour me calmer.
pour vous aider à déchiffrer ma psyché »

φ
« je suis obsédé par les traces laissées
par la disparition qui est ma
lecture de la matière »

D’un recueil à l’autre, la poésie d’Erik Bergqvist ne cesse de bouger tout en restant arrimée à ses intentions premières. Il expérimente diverses formes, change ses angles d’attaque, ne reste jamais statique, poursuit une quête qui est bien sûr poétique mais aussi intimement liée à la vie, à l’existence, à ce qu’il en fait.

« tu stoppes, attends à l’intérieur de toi-même.
personne n’arrive. un peu honteux mais soulagé.
cherchant décomposé dans une fresque qui glisse
loin de l’endroit que tu prétends être ta vie. »

Pas de certitude chez Erik Bergqvist mais un besoin constant de questionner la nature, les éléments, les arbres, les "chants d’oiseaux isolés", "le gris d’une après-midi sans frontière" et de multiples autres choses et faits qui le façonnent, le bousculent et l’incitent à creuser toujours un peu plus la voie étroite et exigeante qu’il s’est choisi.

Erik Bergqvist : Journal du soleil, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, Éditions Rehauts.

mercredi 2 septembre 2026

Une histoire passera ici

Publié initialement en 1999 dans la collection Poésie / Flammarion dirigée par Yves di Manno – qui signe la préface de cette nouvelle édition –, Une histoire passera ici est une belle invitation à découvrir ou à redécouvrir l’un des premiers livres d’Ariane Dreyfus. Elle y explore, en une écriture fragmentaire, à la trame narrative magnétique, des vies et des territoires de l’Ouest Américain vu à travers les westerns des années 1950/1960. Elle revisite à sa manière quelques pépites du genre en s’arrêtant sur des séquences qui l’ont marquée.

« Si j’étais une Indienne – mais pas dans la vie –
Si j’étais une Indienne au bord de l’eau.

Le cinéma qui m’a fait les yeux très grands
Étalerait sur mon visage l’ombre
Des arbres que fait bouger le plus vivant
Des hommes blancs.

Si j’étais une Indienne je serais la première à mourir. »

Ce qui l’attire dans le western classique, ce sont, en plus de l’atmosphère particulière qui y règne, les gestes familiers des protagonistes (seller et tenir un cheval, se protéger de la poussière, allumer un feu, traverser une rivière), le mouvement des corps, l’expression des visages, la vie qui ne tient qu’à un fil, le moment d’inattention qui peut s’avérer fatal, les échanges peu prolixes et les nombreuses histoires qui s’emboîtent et qui ont souvent pour points communs la survie et la loyauté.

« Dans le jour les chevaux marchent. Dans la nuit les pensées continuent. »

Elle ne procède pas par arrêts sur images mais capture des scènes brèves (parmi celles que l’on remarque à peine) et laisse ensuite son imagination fonctionner pour que, de ce matériau délicatement saisi, naisse le poème. Celui-ci s’attache à rendre palpable la vie ordinaire de personnages qui vaquent dans un décor sobrement esquissé. Le rôle et la place des femmes restent sa préoccupation première. Leurs présences discrètes mais solides, celles – entre autres – de Martha (dans La prisonnière du désert, John Ford, 1956), de Petite Corne, d’Étincelle vivante, de Hallie, la serveuse du restaurant (dans L’homme qui tua Liberty Valance, John Ford, 1962) ou, plus tard, de Calamity Jane et de sa fille Janey, sont au centre du livre.

« Allongée par terre,
Elle entend deux cœurs, le sien et l’autre,
Se cogner ensemble

L’herbe est tellement proche !
Petite Corne s’endort les bras ouverts
À force de tout écouter

Ses cheveux ont chaud
Quand le deuxième sommeil enjambe
Le premier sommeil »

Si les poèmes d’Ariane Dreyfus trouvent leur origine dans les séquences qu’elle a notées ou mémorisées, il va de soi qu’ils se lisent sans que l’on ait besoin d’avoir visionné ces films. Les fragments extraits gagnent leur autonomie et affichent leur singularité grâce à son regard, à son empathie et à son écriture piquetée d’éclats qui jaillissent à l’improviste.

« Entre eux le verre qu’elle a rempli ne l’est plus.
De près, sa face est grande comme une maison. »

ou :

« La distance est une inconnue
Dans la vie des corps »

ou encore :

« Il sort du paysage
Elle sort de la maison

Les trois enfants la suivent
À la limite de leur propre rêve. »

Avec elle, l’histoire est à portée de regard, dans le galop d’un cheval ou dans une salle de bal, au bout de la prairie où bringuebale un chariot ou sur les bas-côtés rocheux, dans les habitudes, dans l’apparente banalité d’un instant qu’elle rehausse en l’épurant et en faisant en sorte que les êtres qui le vivent entrent dans son propre univers. Ces plans cinématographiques empruntés à quelques metteurs en scène de premier ordre lui permettent de s’approcher au plus près de l’âme et de l’intimité des personnages. Toutes et tous (y compris les morts), réunis dans un même livre, poursuivent l’aventure autrement, non plus sur grand écran mais en poésie.

Ariane Dreyfus : Une histoire passera ici, préface de Yves di Manno, postface de Catherine Soulier, Le Castor Astral. 

mardi 25 août 2026

Paradisiaca. Un Lac-Opéra

Concrétisation d'un projet de grande ampleur, courant sur plusieurs années, et ponctué par de fréquents séjours près du lac de Constance (ou Bodensee en allemand), Paradisiaca. Un Lac-Opéra est un livre qui captive par l'allant, l'imprévu, la fraîcheur qui en émanent. On se laisse très rapidement happer par la voix claire et posée de Elke de Rijke. Discrète, elle se fond dans le foisonnant décor, observe tout ce qui s'offre à son regard, écoute son corps vibrer et, ainsi aimantée au lieu, nous invite à lire le lac autrement, à en découvrir les à-cotés, à sillonner les villes et villages qui le bordent, à déambuler dans ses paysages, sa géographie, son histoire, sa mémoire vive, ses légendes, ses mythes.
 

« notre horizon est attisé à perte de vue dans un

paysage qui semble acquis.


Je te parle à lèvres verrouillées –

ton regard est l'érection que mon âme désire.

Ce que j'y trouve m'y faufile. »

 

Le dépaysement est total et presque instantané. Dès la première séquence, Bruxelles, d'où elle est partie, n'est déjà plus qu'un point sur la carte. Place au lac, aux routes sinueuses qui y mènent, aux rivières et aux fleuves qui lui donnent vie, aux courants qui froissent ou colorent sa surface.

Elle n'est pas seule, loin s'en faut. De nombreux personnages l'accompagnent, postés çà et là, vigilants et aux aguets, ils l'aident dans sa quête, dans son désir de mieux appréhender le lac, de ne pas passer à côté du plus infime détail.

Ces présences (l'orgue, le retable de l'autel à christ, le cœur, l'âme, le temps, le clocher, les poupées, la marionnettiste et bien d'autres) parlent et suggèrent. Elles interviennent à tour de rôle, certaines immatérielles et d'autres non. Elles vont monter au lac un grand opéra, et donner au livre une envergure rare.


« derrière chaque virage repose un autre songe

un autre lac, d'un autre vert.


Sous le soleil perpendiculaire

le delta pousse jusque dans les chambres – »

 

Une polyphonie lumineuse et dynamique se met en place. Les voix se succèdent. Aucune ne veut rester à l'écart. Toutes connaissent le lac à leur manière, selon leur sensibilité et leur fonction. Il convient de les écouter, de retranscrire leurs propos qui ne peuvent se transmettre que par poèmes finement ciselés. Leur timbre résonne. Peu proviennent d'êtres de chair et de sang. À cela aussi, il faut s'accoutumer. Ne pas s'étonner si l'étal de fruits, disposé quelque part sur la route de Ludwisghafen à Bodan, prend tout à coup la parole.


« je suis né d'un camion

qu'on a dévissé puis redressé les parois comme

des volets.


me voici maison sur roues de poids lourd à jantes

rose excentrique. »


Les choses vivent et les fruits actent également leur présence.


« nos fibres chatouillent la muqueuse de votre bouche

qui ne pourra dire ce qu'elle déguste


car nous sommes imprononçables comme tout ce qui

est disponible ici –  »

 

La marionnettiste est l'une des plus loquaces. Ses poupées aussi. Tout comme le saint esprit émettant depuis une église du Bodan.


« c'est dans ma poitrine qu'on conserve la nourriture.

tu sais le calice à vin et la coupe à petites

victimes (hostia). »

 

La décision longuement mûrie de créer un lac-opéra et l'architecture inventive mise en place pour la concrétiser, afin que cela fonctionne (opère) de façon imparable, procurent au livre une incroyable force d'attraction, portée d'abord par les inattendus relais vocaux qui s'y impriment puis structurée par le tissage minutieux de Elke de Rijke qui dresse ici une scène ouverte à tous les habitants du lieu et de ses environs. Une scène pleine de vitalité, de surprises, de secrets et de sensualité stimulante qui donne réellement envie de se rendre sur place, avec le bel ouvrage rouge à couverture cartonnée en poche.

Elke de Rijke : Paradisiaca. Un lac.Opéra, Éditions MF, poésie commune.


samedi 15 août 2026

Amérique primitive

Aucun livre de la poétesse américaine Mary Oliver (1935-2019), originaire de l’Ohio, ne figurait jusqu’à présent aux catalogues des éditeurs français. C’’était d’autant plus surprenant qu’aux États-Unis, son œuvre, forte d’une trentaine de titres (poésie et essais), située dans la lignée de celles de Walt Whitman et de H.D. Thoreau, est largement appréciée et reconnue. Mais cette anomalie n’en est désormais plus une, et ce grâce aux Éditions Poesis qui inaugurent une nouvelle collection – pensée autour du thème "habiter poétiquement le monde" –, en publiant le recueil Amérique primitive, prix Pulitzer poésie en 1984.

Pas de traversées des grands espaces chez Mary Oliver mais une constante et étroite relation nouée avec la nature, au quotidien, dans un environnement propice à l’observation. Elle s’attache à décrire ces moments ordinaires où la surprise est souvent à portée de regard.

« Quand pendent les mûres
généreuses dans les bois, dans les ronces
qui n’appartiennent à personne, je passe

toute la journée dans les hautes
branches, allongeant
mes bras éraflés, sans penser

à rien, en pressant
le miel noir de l’été
dans ma bouche ; toute la journée mon corps

accepte ce qu’il est. »

Plus loin, des champignons sortis de terre après une pluie d’automne entrent dans son poème. Puis c’est au tour d’un chaton mort (qu’il faudra enterrer) et, peu après, du feu de la foudre de se glisser entre les lignes, signant le froid et le chaud, dictés par une nature parfois imprévisible.

Elle n’idéalise pas, reste concrète, compose avec la réalité plutôt qu’avec le rêve. "Ce qui trace le chemin n’est pas nécessairement beau", note-elle dans un poème intitulé Chou puant. Quand, dans tel ou tel animal sommeille un prédateur, elle le consigne, preuves à l’appui. Ainsi, les corneilles ont peur du hibou, les vautours "survolent les clairières à la recherche de la mort" et l’ourse, alléchée par l’odeur du sucre, devient gloutonne et mange le miel et les abeilles.

Elle n’oublie évidemment pas les êtres humains, qu’elle évoque, Les enfants perdus,

« Dans le sud de l’Ohio,
il y a longtemps,
Lydia, onze ans, laissa
sa sœur cadette
sur le chemin pour se lancer à la poursuite
de vaches égarées, et ne revint
pas »

ou sa compagne, hospitalisée à Boston,

« Je plonge mon regard dans tes yeux

qui sont tantôt verts, tantôt gris,
tantôt pleins d’humour, mais souvent non,
et je me dis que tu es meilleure,
parce que ma vie sans toi serait
un endroit pleins d’arbres desséchés et brisés. »

Elle n’oublie pas, non plus, les tribus amérindiennes qui habitaient, il n’y a pas si longtemps,  ce même territoire. Elles sont dans sa mémoire et dans ses poèmes.

« Parfois
je voudrais peindre mon corps en rouge et sortir dans
la neige chatoyante
pour mourir. »

Ce qui caractérise la poésie de Mary Oliver, outre le lien fort et respectueux qu’elle n’a cessé d’entretenir avec la nature, c’est la simplicité et la clarté de ses écrits. À la lire, tout paraît évident. Chaque mot est à sa place, l’image est toujours sobrement ciselée, le regard bienveillant, le lexique jamais haut perché, en chaque poème se retrouve un instantané de vie. Autant d’éléments qui font d’Amérique primitive un livre lumineux et tonique.

 Mary Oliver : Amérique primitive, poèmes présentés et traduits par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, Éditions Poesis. 

dimanche 2 août 2026

Pierre Peuchmaurd / Œuvre poétique complète

À sa mort, le 12 avril 2009, Pierre Peuchmaurd (né en 1948), laissait derrière lui une œuvre importante, publiée chez plusieurs éditeurs, en France, en Belgique ou au Québec, ainsi que beaucoup d’inédits et de nombreux textes publiés exclusivement en revues.

Donner à lire, en un seul volume, l’ensemble des poèmes écrits entre 1966 et 2009 était un défi plutôt ardu. C’est pourtant celui que les éditions Pierre Mainard ont décidé de relever. Plusieurs titres du poète figuraient déjà à leur catalogue et celui-ci, qui leur était proche, leur avait confié ses derniers écrits, alors qu’il affrontait la maladie qui allait l’emporter.
Pour mener à bien cet ambitieux projet, il fallait d’abord se mettre en quête des publications les plus anciennes (plaquettes souvent très confidentielles) et retrouver les poèmes donnés aux revues amies, la plupart ayant cessé d’émettre depuis longtemps.

Stéphane Mirambeau, qui dirige les éditions Pierre Mainard, s’est donc mué en chasseur de poèmes. Armé, non pas d’une épuisette mais d’une belle abnégation, et secondé par quelques proches du poète, et d’abord par Anne-Marie Beeckman qui possédait carnets et archives et qui s’est attelée à rassembler la totalité des textes pour établir cette édition, il vient, après des années de recherches, de toucher enfin au but et il publie aujourd’hui un grand livre : l’œuvre poétique complète de Pierre Peuchmaurd.

C’est un événement. Le volume, plus de mille pages, contient, en suivant l’ordre chronologique de leur écriture, tous les poèmes de celui qui affirmait que l’aventure avait débuté pour lui avec la lecture de Nadja, d’André Breton.

« À la main, ce livre pris un peu au hasard dans la bibliothèque familiale ou volé, vite, dans une librairie. Ça s’appelle, voyons, Nadja. Il y a des photos, c’est même à cause d’elles... On commence à lire, et ça dit : Qui suis-je ?
C’est fait, la porte vient de s’ouvrir. Elle bat comme la mer sur les digues de septembre. »
(extraits de Colibris et princesses, L’Escampette, 2004)

Dans un entretien accordé à Olivier Hobé, pour la revue "Quimper est poésie" en octobre 2000, il précisait que ses liens avec le surréalisme furent "immédiats, définitifs, non exclusifs" ajoutant, pour expliquer ce "non exclusifs" que son éclectisme naturel l’incitait à aller "chercher la poésie (la vie) partout où elle se trouvait et non pas dans "un milieu".

Résolument épris de liberté, il aura longuement sillonné des sentiers qui lui étaient chers, y décelant à chaque visite de nouvelles choses, toutes vivantes, qui mettaient ses sens en émoi. Sa préférence le portait là où faune, flore, bruissements secrets, ombres, lumières et couleurs chatoyantes s’associaient pour susciter en lui, en un éclair, un étonnement qui ne pouvait trouver son accomplissement que dans le poème.

Fin des années 1960, début 70, tandis que certains déstructuraient à tout-va et que d’autres se frottaient rudement à la dure réalité, Pierre Peuchmaurd se promenait tranquillement sur des chemins de traverse, en sous-bois ou à découvert, en Corrèze (où il a vécu plus de quarante ans) ou ailleurs, parfois dans ses souvenirs d’enfance ou de vacances, à l’aube ou au cœur de la nuit, entamant un dialogue intime avec les herbes folles, les arbres, les feuilles, les fruits, les grillons et les sauterelles, ne cédant aucunement à la béatitude, à l’écoute des bêtes sauvages (quelques-unes sortaient de sa mythologie personnelle) qu’il savait en lisière et qui ne demandaient qu’à entrer dans ses poèmes. Il vaquait seul, humait l’air et le vent, à la campagne, dans des endroits familiers mais également en ville, dans des rues, ruelles ou impasses ou il avait ses repères, ou près de l’océan. Il faisait provision d’instants précieux, ressentait d’étranges sensations, subtilisait des fragments étincelants, d’un noir de suie, à la mort qui rôdait à proximité.

« Le mot jungle suffit à la ronce
le mot baleine à mon sommeil
le mot corps ne suffit pas à la mort
Les ronces fleurissent
les baleines chantent
les jungles
sommeillent dans les images
aucun corps ne suffit à la mort
Il lui faut des étoiles
au moins toutes les étoiles
et ton rire
Il faut des baleines »

Légère, évidente, élégante, la poésie de Pierre Peuchmaurd est bien plus que cela. Jean-Paul Chavent a noté, en quatrième de couverture du recueil Le bel endroit (Le Dé Bleu, 1987) qu’elle porte en elle "l’éternel désir du présent" et "une érotisation du regard", ce qui est vrai. Elle parvient à dire l’émoi et le désarroi, la beauté et son contraire, l’attraction et la peur, le désir et le manque, le bien-être et la mélancolie, avec des mots simples, capables de générer des images singulières dès que l’on prend soin (ce qu’il fait avec subtilité) de les dépoussiérer et de les associer comme ils ont rarement eu l’occasion de l’être. Dès lors, les syllabes résonnent autrement, le sens diffère, le rêve pointe, le surréel aussi, de brèves métaphores jaillissent, fulgurantes, lumineuses, inespérées. La magie Peuchmaurd opère pleinement et brille de mille feux.
Ici, "la nuit cache des pointes de soleil", là, on range "des robes de bois dans des armoires de laine", là-bas, court "un cheval de brume", plus loin, "il pleut dans le soleil", ici "la mer est dans le ciel", on perçoit des "corps à corps d’oiseaux dans les haies" et il y a "des arceaux de ronces sur le ciel rose".

« Le poème, chez moi, est presque toujours le produit, l’accompagnement et comme la traduction simultanée d’une espèce d’apparition. Presque toujours aussi, ce phénomène est bref, et je ne vois pas pourquoi le poème devrait se prolonger au risque de le diluer, de l’épuiser. Il doit laisser une vibration dans l’air. Il doit blesser aussi, ouvrir la terre mais comme une épine, pas comme un tracteur. », expliquait-il dans un entretien avec Marc Blanchet pour "Le Matricule des anges".

De nombreux poèmes sont dédiés à ses ami(e)s, tous et toutes constituant une communauté chaleureuse à laquelle il tenait beaucoup. Il n’est pas besoin de les citer ici. Ils sont présents (l’accompagnent) dans le livre comme ils (et elles surtout) l’ont été dans sa vie.

« Les trois cent mille sauterelles de la peur
m’ont fait escorte ce matin
et avec elles
tous les oiseaux levés
tous les oiseaux pointés du cri
et le lapin mort pour toujours
et je n’allais nulle part
même pas nulle part
je n’allais pas
et le jour montait comme une fièvre »

Flânant sur les bas-côté, s’y sentant plutôt bien, loin du brouhaha, loin des chapelles, loin des clans, ne demandant rien à personne, à distance des estrades où parfois la poésie se déclame, Pierre Peuchmaurd aura construit calmement, en toute discrétion, en un peu plus de quarante ans, une œuvre riche et singulière. Une œuvre stimulante, intense, pleine de fraîcheur qui compte et dont on prend toute la mesure grâce à ce volume indispensable, précis et précieux.

« Je jouais table blanche
sous un soleil d’automne
je jouais à t’attendre
Quelque part sur la route
tu jouais à venir  »

Pierre Peuchmaurd : Œuvre poétique complète, préface de Jean-Yves Bériou, édition établie par Anne-Marie Beeckman, sous couverture cartonnée avec étui, biographie détaillée et repères bibliographiques, 1040 pages, 44 €, Éditions Pierre Mainard.

Logo : photographie d’Antoine Peuchmaurd.

vendredi 24 juillet 2026

Une absence habitable

Quand le corps ne répond plus au quart de tour et qu’un ciel gris vient tout à coup manger les rayons d’un soleil qui augurait pourtant d’une belle journée, quand son souffle connaît quelques ratés et que le sentier sur lequel il se balade semble afficher un dénivelé plus positif que prévu, quand ses yeux s’embuent sans crier gare et lui font rater le moment magique où il allait, grâce à une lumière imprévue, vivre deux ou trois secondes de parfaite harmonie avec le paysage, Lionel Bourg, après s’être posé la question primordiale (continuer ou pas), choisit, fidèle à lui-même, de ne pas lâcher l’affaire mais de s’adapter. Il fait le plein d’énergie (son réservoir intérieur se recharge instantanément) et poursuit la route à sa façon, en ouvrant ses carnets, en y gravant ses mots, ses phrases longues et souples, en y déroulant la prose sinueuse et dynamique qui est la sienne.

Il ménage son physique, s’appuie sur de précieux acquis et compose avec cette absence évoquée dans le titre.

« C’est que l’on habite qu’une absence. »

Il rassemble, pêle-mêle, ses souvenirs d’enfant et d’adulte, ses différents points d’ancrage, ses errances "au voisinage des vestiges hercyniens", ses auteurs de prédilection, ses flâneries en Haute-Loire, ses pérégrinations dans les monts du Forez, ses rencontres réelles, ou rêvées, ou imaginées, ses séjours vivifiants à Cornillon-sur-l’Oule, à Gréoux-les-Bains, à Saint-Etienne-Lardeyrol ou ailleurs. Il brasse, embrasse ces moments forts et inoubliables tout en faisant en sorte de ne pas rater ce qui s’offre à lui, ce qui participe de son présent immédiat.

« Flâner. Transporter des sacs de joie comme d’amertume. Pousser les volets de cette maison, l’une des plus anciennes du village, louée pour trois ou quatre semaines à Cornillon-sur-l’Oule, boire le ciel, descendre les escaliers puis emprunter la ruelle de l’église, s’asseoir sur un banc, admirer Saint Michel terrassant le Diable... »

Vivre. Ne jamais oublier de vivre. Voilà, entre autres choses essentielles, ce qui l’occupe et le guide au fil de ce récit où s’agrègent des fragments autobiographiques, issus de virées, promenades, séjours récents ou anciens qui tournent autour des lieux appréciés, villages plutôt que villes, au bord des rivières ou dans des paysages escarpés, par temps de pluie, de calme plat ou de grand vent, en une déambulation continue. Il explore, se remémore, revoit, étonné, jaillir la beauté surprenante, rebelle, de ces collines, berges, rias, côtes, pierres ou roches avec lesquelles il peut reprendre un dialogue interrompu quelques années (ou décennies) plus tôt.

« J’ai beau musarder, noircir les carnets ou les liasses de papier qui jonchent ma table de travail, beau revisiter mentalement les lieux qui me furent familiers, les uns, rêches, maussades, les autres constellés de vifs coloris, je ne saurais élire entre ceux que j’ai le plus prisés le royaume où j’attendrais sans trop d’appréhension la fin de l’histoire. »

Chaque lieu requiert son attention. Il vagabonde de l’un à l’autre, égrène leurs noms, note quel auteur, quel peintre y sont associés et combien ses haltes en ces endroits enrichissent son être entier et jalonnent son parcours sur terre. En s’y posant à nouveau, c’est un autre regard qu’il jette sur ses périples, sur sa géographie intime, celle d’un promeneur qui s’arrête régulièrement pour décrire (et écrire) le paysage.

De nombreux itinéraires sillonnent les pages d’Une absence habitable. Lionel Bourg prend plaisir à ajouter à ses déplacements réels ceux qu’il effectue grâce aux livres.

Le suivre dans ses traversées buissonnières, c’est se laisser embarquer vers des lieux aux aspérités et aux couleurs changeantes qui tissent des liens secrets dans sa mémoire. C’est aussi se donner la possibilité de croiser, au détour d’un sentier, des poètes et des écrivains (les Pétrarque, Fargues, Giono, Jaccottet, Rousseau, Luc Decaunes, Dickens, Saint-Pol-Roux et Cie) qui, flânant par delà les siècles, sont heureux de faire un bout de chemin avec celui qui les invite dans son livre.

 Lionel Bourg : Une absence habitable, illustrations de Denis Pouppeville, Fata Morgana

 

mardi 14 juillet 2026

35 poèmes

On ne peut que souligner la clairvoyance du poète portugais Francisco José Lahmeyer Bugalho (1905-1949) quand il évoquait ainsi son fils, encore enfant :

« Mon enfant a dans les yeux les mystères
D’un monde que lui voit et que je ne vois pas
Mais dont je sens la mélancolie infinie »

Ce fils, devenu à son tour poète, prendra, vers ses quatorze ans, le pseudonyme de Cristovam Pavia et la mélancolie, qui parcourait déjà l’œuvre du père, imprégnera en effet ses écrits.
Elle vient de loin, des paysages qui l’entourent, desquels émane une "grande indéfinissable tristesse", où hommes et femmes travaillent dur, récoltent l’olive, se laissent parfois le soir porter par des chants que traverse la saudade. Les divers éléments de ce monde (qui est, de fait, le sien), le poète les perçoit dès son plus jeune âge et plus encore à l’adolescence, quand surviendra la mort prématurée de son père. Il ne s’en remettra jamais et n’aura, dès lors, de cesse de revenir vers le passé, vers son enfance, vers cet équilibre de vie qui semblait à sa portée.

« C’est le désir de revenir à ces heures passées,
En d’étranges couchants, lorsque je n’écrivais pas encore de vers...
Et allais après le goûter, en pardessus et les mains gelées,
Voir la pesée de l’olive,
Et lorsque les hommes, et les femmes aux jupes nouées comme des pantalons,
Partaient...
Laissant dans l’obscurcissant, toujours plus loin,
Des chants qui je ne sais pourquoi m’emplissaient de tristesse. »

Ce retour aux années fondatrices est à double tranchant. Il l’aide à retrouver et à exprimer des émotions apaisantes, à travers les odeurs (celle de la glycine ou de la terre humide), les couleurs (du ciel, des fleurs, des feuilles, de l’herbe), les saisons, le jardin, le grenier, mais il bloque et anéantit toute perspective d’avenir, créant un mal-être récurrent qu’il tente d’atténuer par le biais de ses poèmes. Il ne se plaint pas. On sent chez lui une sorte d’acceptation, de fatalisme.


« Dans la nuit de ma mort
Personne ne sentira l’enchantement ancien
Qui est revenu et se répand dans l’air comme un parfum...
Il y aura des cierges par la maison
Et des voiles noirs et un silence que moi
Je pourrais comprendre. »

En quête d’un réconfort (tant intérieur que spirituel), Cristovam Pavia le cherche aussi dans la religion. Fervent croyant, il pénètre dans les églises, s’agenouille, prie la Vierge ("Douce mère Marie"), ou Dieu ("ce Dieu mien me donne des forces qui ne sont déjà plus miennes") ou Le Saint-Esprit, comme il le note dans l’une de ses lettres à la poètesse suisse Anne Perrier (1922-2017), avec qui il se lia d’amitié et qui fut sa traductrice.

« J’aimerais aussi vous dire que, si j’ai quelque spéciale "dévotion" ou tendance à l’avoir, c’est, de plus en plus au Saint-Esprit. »

Le présent est à peine effleuré. Ou alors à demi-mots. Trois vers lui suffisent pour dire ce qu’il en est.

« Le passé si présent...
Le présent si précaire...
Et le futur si obscur... »

C’est en 1959 que seront publiés ses 35 poèmes, dédiés à ses parents. Ce sera le seul livre qui paraîtra de son vivant. Il a alors vingt-six ans. Il ne lui reste que neuf ans à vivre. Il cherchera longuement, y compris par la psychothérapie, à vaincre sa grande souffrance et sa difficulté à vivre mais il n’y parviendra pas. Il nous lègue une poésie grave, émouvante et discrète. La nostalgie s’y égrène en douceur, le ramenant inévitablement à son enfance perdue, près de ce père qu’il entrevoit parfois.

« Parmi vous, mes arbres, je m’appuie
Sur ce sol, avec une intime patience.
Parmi vous les paroles usées
Sont racines et pétales lavés
… Et la solitude de ce silence est mienne. »

Cristovam Pavia : 35 poèmes, traduits du portugais par Michel Diaz, édition bilingue, postface de João Filipe Bugalho,   Éditions L'herbe qui tremble.

jeudi 2 juillet 2026

111 haiku

Fragile et lapidaire, le haïku saisit l’instant et donne à l’éphémère une portée inattendue. L’auteur agit avec précaution. Il ne se laisse pas distraire par les nombreux frémissements à l’œuvre tout autour de lui. Il en choisit un, qui requiert son attention, et le fixe. C’est alors à l’arc tendu de sa pensée et à la flèche chargée d’atteindre le centre de la cible d’entrer en action. Le geste est simple et rapide. Efficace quand il est accompli avec tact. C’est un art de la concision que Laurent Albarracin maîtrise avec finesse.

111 haïku comme autant d’instants furtifs suspendus à même la page, où s’invitent l’oiseau, la lune, la neige, le vent, le papillon, l’écureuil, l’eau, les pierres, la fumée, le soleil, etc.

« Écrasant une pomme de pin
le bruit
de la douleur »

Laurent Albarracin pratique le haïku sans s’embarrasser de règles ancestrales, sans faire comme, sans ressembler à. Attentif et disponible, il observe, quête l’image et les mots justes.

« Le bouleau
frémit dans son vêtement
de papier »

ou,

« Tremblement dans les branches
tout l’air est parcouru
d’un écureuil »

ou encore,

« La route en épingle
à cheveux embroche
le ruisseau »

Son livre est épatant. Son écriture subtile. La fraîcheur et la légèreté qui s’en dégagent sont très réconfortantes

« Le monde n’a qu’une parole
sa promesse
tient dans la main »

Laurent Albaraccin : Pierres Folles, Éditions Pierre Mainard 

Poète et éditeur, Laurent Albarracin est aussi un remarquable lecteur. L’an dernier, un riche volume consacré aux notes de lecture qu’il a rédigées entre 2016 et 2023 a été publié par les éditions Lurlure. Cet ouvrage permet d’appréhender et d’éclairer tout un pan (celui qui reste trop souvent dans l’ombre) de l’édition poétique des dernières années.
Un autre volume, tout aussi précieux et foisonnant, regroupant les notes publiées en revues ou sur des sites littéraires entre 2004 et 2015, est également disponible chez le même éditeur.

"Le lecteur que je suis est un bernard-l’hermite, un coucou qui fait son nid dans les livres des autres."

 Laurent Albarracin : Lectures (2016-2023) et Lecture (2004-2015), Éditions Lurlure.

lundi 22 juin 2026

Lu Yu ne répond jamais

Lambert Schlechter continue de capter le Murmure du monde, titre générique de la série autobiographique qu’il poursuit depuis une vingtaine d’années et dont voici le treizième volume, le troisième (après Une mite sous la semelle du Titien, 2018 et Je n’irais plus jamais à Feodossia, 2019) publié par les éditions Tinbad. Le livre, à l’image des précédents, est conçu selon une méthode qui lui assure une parfaite autonomie. Les billets qui le composent ont été écrits entre 2020 et 2024 et tous ou presque sont adressés, tout au moins en pensée, et en grande complicité, à Lu Yu (1125-1210), poète paysan à qui l’on doit Le vieil homme qui n’en fait qu’à sa tête (Moundarren, 2015).

« J’onirise à travers le jour, dis-je à Lu Yu qui aussitôt ironise : t’as qu’a taquiner la muse des champs, elle te mettra une brassée de folle avoine dans ton havresac où sont tes figues et tes dattes, et ton chocolat praliné, et ton eau minérale des Vosges, tes deux bouts de crayon, et ton petit cahier de porno lyrique, toujours j’avais souci du viatique, je vais et je vais, droit devant en zigzaguant un peu pour éviter les frais monticules des taupes de la nuit »

Que Lu Yu ne réponde jamais ne lui pose aucun problème. À l’évidence, ses réponses existent déjà. Elles précèdent même les questions et figurent dans ses poèmes et ses pensées. Le vieil épicurien rôde dans les parages et intervient par delà les siècles. Son esprit reste vif. Il aide, par son humilité, son écoute, ses principes de vie simple et épanouie, celui qui souhaite se confier, parler de ses excursions, de ses peurs, de son passé, de ce qui le turlupine, l’agace, le met en joie ou en émoi.

« Page après page dis-je à Lu Yu, j’espère que j’arriverai à faire une page qui ne soit pas, comme les pages précédentes, fatrassière, prétentieuse et insignifiante, prenant modèle sur ceux qui donnent sagacement dans la pertinence avec des syntaxes qui méandrent mollement modulées vers des chutes harmonieuses et conciliantes »

S’il laisse facilement son texte vagabonder, Lambert Schlechter entend également le tenir, d’une main légère, pour qu’il tourne et s’enroule autour de l’élément (lieu, écrivain, musicien, pensée, réflexion, etc) qui l’a déclenché. C’est cette chose qui jaillit, et qui incite à écrire, qu’il creuse en portant haut une prose qu’il tire au cordeau.

« mes mots ne s’envolent pas, mes mots se posent sans peser, mots légers sans importance pendant que tombent les bombes, Rotterdam, Coventry, Hambourg, Dresde, Groszny, Alep, Karkiv, une poupée désarticulée parmi les gravats, qui perd la sciure et la laine de copeaux de son ventre, si on voyait le sang on s’alarmerait mais on ne voit pas le sang et on ne s’alarme pas, ce n’est pas prévu dans l’ordre du jour »

L’avancée en l’âge ("moi aussi je suis dans l’âge maintenant") apparaît dans quelques-uns de ces soixante billets, sans jamais être abordée avec angoisse ou désolation. Chez Lambert Schlechter, on vit pleinement. Qu’il soit empreint de gaîté, de tristesse, de mélancolie ou simplement facétieux, il sait ce qu’il y a d’unique dans chaque instant et il l’accepte tel qu’il se présente. Concernant la vieillesse, pas de panique. "Je pédale toujours sur le tricycle de mes cinq ans, à la découverte de l’univers", dit-il, ajoutant que "le moteur du moteur n’a jamais mieux tourné alors qu’alentour ça meurt sans cesse".

Il arrive que certains événements douloureux reviennent. Intégrés en lui depuis longtemps, il les revoit régulièrement, songe à l’absente et à tous ceux, toutes celles qui, d’une manière ou d’une autre, par leurs livres, leurs lettres, leurs musiques, leurs visites, l’accompagnent. Son attention aux êtres et aux choses ne s’éteint jamais. Pas même la nuit, quand visages, corps et objets dansent ou se déplacent sous ses paupières closes. Curieux de tout, il est constamment sous tension textuelle et a beaucoup à dire, à écrire. Nombre de sujets à aborder, des réflexions à approfondir, des rencontres à honorer ou à susciter, des voyages en attente. Et puis, il y a, là-bas, assis dans le temps et dans l’espace, rêvant calmement près de ses mûriers, Lu Yu qui attend le passage du facteur de la poste impériale.

Lambert Schlechter : Lu Yu ne répond jamais, éditions Tinbad.

jeudi 11 juin 2026

Je suis déjà tombée

Quand elle quitte le continent et rejoint Ouessant pour une résidence d’écriture dans le sémaphore du Créac’h, sur la pointe Ouest de l’île, en janvier 2023, Sarah Clément espère que le mois qu’elle va passer face au grand large et à ses vents tempétueux l’aidera à retrouver sa langue, à rompre avec son incapacité d’écrire et à donner corps à de nouveaux textes.

« Accueillir la panique,
se trouver projeter brutalement en état de vacance
dans un temps à la fois long et court,
rien d’autre qu’écrire – panique.
Ça fait trop longtemps,
cachée tout ce temps, tenue à distance des mots
et plus encore du texte. »

C’est un long cheminement qu’elle entreprend en ce lieu-sentinelle pour se réconcilier avec les mots, pour réussir à dire ce qui résiste, pour ouvrir des vannes et extraire de sa mémoire les épisodes d’une enfance et d’une vie qui ne l’ont pas épargnée et qui, enfouis en elle, participent du blocage.

« sans repentir
ouvrir à l’oubli
et aux choses qui ne s’écrivent pas »

Elle tâtonne, va de la cuisine à la chambre de veille, "où chaque fenêtre donne sur un ciel différent", se déplace lentement sur la page, travaille simultanément sur trois chantiers (qui constitueront finalement un triptyque) et parvient, peu à peu, à entrevoir des brèches puis à faire sauter le verrou. Dès lors, son texte change de ton, sa langue devient plus intense, plus forte, plus incisive, plus houleuse, lui permettant de réactiver des pans entiers de son passé, ceux où se mêlent les non-dits, la mort des proches, les peurs, les douleurs, les moments de panique, les chutes.

« tombée du rêve d’écrire les mots d’elle ma mère d’écrire ma mère de la dire ma mère mais ces deux mots ma mère il faudrait les biffer l’écrire elle la dire elle mais j’ai toujours dit ma mère ô les mères les filles ô ma mère ô ma fille tu sais les mères sèment leurs rêves un à un sur les chemins parfois les filles les ramassent en chemin comme des bois flottés toutes les mères sont une fortune de mer »

Je suis déjà tombée, dit-elle. Et plus d’une fois, de différentes façons, en plusieurs périodes de sa vie, ces chutes à répétition occasionnant des blessures tenaces, le plus souvent invisibles. Il lui faut ensuite se relever, se redresser, ne rien dissimuler, trouver et tenir le bon équilibre en prenant appui sur les poèmes. C’est ce qu’elle fait, d’abord avec délicatesse puis avec vigueur, tout au long de ce livre.

« peux pas tomber plus bas sauf mourir mais ça c’est pas tout de suite mourir sauf ça n’existe pas tu sais on meurt mort »

Sarah Clément : Je suis déjà tombée, Éditions Isabelle Sauvage. 

mardi 2 juin 2026

Des souliers pour Spiridon

Pierre Drogi se demande, dans une note placée à la fin de son ouvrage, s’il est nécessaire de connaître Spiridon (ou Spyridon : 270-348) pour lire son livre. La réponse est assurément oui, tant la présence (discrète) du saint protecteur de Corfou (berger devenu Évêque sans le vouloir), infatigable marcheur sa vie durant, et même après (son corps est, dit-on, toujours souple et mobile), ouvre une indéniable piste de lecture pour s’approcher au plus près de ces poèmes issus d’un long et sinueux cheminement. D’étonnantes apparitions, scènes et figures y furent captées et, sitôt repérées, transcrites.

« hirondelles-brindilles surface pétillante
arbres pris à revers auréolés de leur verdeur
par un soleil meurtrier
les vipérines séchées traces de bleu
une partie de paradis a fait dépôt ici
ombres posées ombres cassées et convaincantes concomitantes :
"priez pour paix" »

Sensible aux vibrations ressenties lors de ses promenades, Pierre Drogi a appris à saisir le bruissement des branches, les changements de couleur du ciel, de la terre ou de l’eau, le vol, le cri ou le chant de tel ou tel oiseau, la transparence d’une libellule ou le bourdonnement d’une abeille. Il a pour habitude de les situer à l’endroit même (dans le fragment du paysage) où l’infime et sensitive rencontre s’est produite, en exprimant à sa manière ce qui le traverse, autrement dit en ayant recours à l’étrange et revigorante alchimie qui émane de ses mots, de ses vers, de leur entrelacement, des sonorités qui en sortent et des images furtives qui s’y impriment.

Ici,
« des mots à plusieurs obscurités abritent des visages à plusieurs lumières »

là,
« et en l’absence de toute autre image imagine je te prie
un fouillis d’orchis-boucs sur un
talus de loire , toutes langues ou étamines tirées »

Invisible, l’antique marcheur, Spiridon (on lui change « ses souliers chaque année au moment de sa fête ») vaque à ses affaires et ne réapparaît que subrepticement. Il n’est que l’un des nombreux intervenants du livre, souvent masqué par des présences réelles. Celui qui veille ("Il faut que quelqu’un veille. Il faut que quelqu’un soit là", Kafka, cité page 16) les sort volontiers de sa mémoire.

« deux visages au moment de partir
farida l’algérienne éveline de martinique
leur expression / à toutes deux / passe par le silence et le rire
l’une lit presque en tremblant le texte qu’elles ont préparé
étalent sur la table les présents qu’elles nous offrent "pour remercier" »

D’autres (d’aujourd’hui ou d’hier) prennent également place, choisis par Pierre Drogi, dans ces poèmes prompts à guider quiconque souhaite s’immerger dans les taillis de la langue, afin d’y détecter une voix qui émet à proximité, et dont il convient d’écouter le timbre si particulier.

 Pierre Drogi : Des souliers pour Spiridon, Les Lieux-dits éditions, 68 pages, 12 € (Zone d’art 2 rue du Rhin Napoléon 67 000 Strasbourg).

vendredi 22 mai 2026

Son ciel de cendres

Les rites funéraires diffèrent d’un continent, d’un pays, d’une région, d’un territoire où parfois même d’une famille l’autre. Si au Tibet, il n’est pas rare de voir le corps découpé d’un défunt offert aux vautours ou sur l’île de Salawesi, en Indonésie, les squelettes séchés et habillés de dizaines de vieux morts exposés dans des niches à flanc de falaises, chez les Dallols, qui furent nomades avant de se disperser et de se sédentariser dans des villages en contrebas de la montagne, la coutume veut que l’une des femmes de la communauté soit missionnée pour accompagner la dépouille enrubannée du disparu jusqu’au lac sacré où elle sera brûlée, et ce dans les sept jours qui suivent le trépas.

Cette fois, c’est à Sam, une jeune journaliste partie vivre en ville, qu’échoie la pénible besogne de convoyer le cadavre de sa grand-mère jusqu’au lac. Elle a beau avoir pris ses distances avec les traditions en vigueur chez les Dallols, la mort de celle qui l’a élevée (après l’accident industriel qui a coûté la vie à ses parents) est un cas de force majeure. La voilà donc, deux jours après le décès, au volant de la vieille Buick familiale avec la grand-mère dans le coffre.

« Nous roulons en direction de la forêt et il me semble déjà percevoir la glace, son odeur de foin coupé. Entre les montagnes scintille le basalte dégringolé des sommets. Nous croisons quelques voitures puis plus rien. »

Brusquement, le décor change : des amas de cendres recouvrent la route, des voitures calcinées ont été abandonnées sur les bas-côtés, la montagne offre un paysage de désolation avec ses troncs calcinés et l’odeur âpre qui s’échappe de ses versants brûlées par un incendie dont la conductrice n’avait jamais eu écho. Son voyage de deuil dans ce décor où "les reliefs sont abrasés" tourne au cauchemar. Bientôt, la voiture cale. Ne repartira pas. Seule l’aide d’un ancien prêtre qui vit avec son chien dans une maison isolée lui permet de poursuivre le chemin. Il lui prête l’animal ainsi qu’un traîneau sur lequel il installe la grand-mère.

« J’ai mon sac en bandoulière et sur le traîneau, à la place des bûches, l’écorce rigide enveloppée de soie et de lin qu’a été ton corps et dont je ne m’approche pas. »

D’autres difficultés l’attendent, qu’elle ne pourra que subir tant sa présence s’avère précaire sur ce bout de terre volcanique où subsistent encore quelques Dallols, qui résistent comme ils peuvent, chasseurs-cueilleurs disséminés dans la vallée.

« La plupart ont dû grandir dans les villages, mais les plus jeunes sont nés ici, dans la plaine. Ils ont fait du déséquilibre une façon singulière de se déplacer, le dos voûté, les jambes un peu arquées. Leurs yeux sont clairs, délavés par un sol noir étincelant. »

L’expédition funéraire se métamorphose peu à peu en cheminement âpre et initiatique. La grand-mère, ou ce qu’il en reste, qui approche de sa destination finale, en est l’instigatrice, rappelant ainsi à sa petite fille d’où elle vient, et combien ce territoire malmené, défiguré, pollué, bat bel et bien en elle, constituant une part essentielle de son être.

Valérie Cibot, en une écriture dense, travaillée et incarnée, donne de l’intensité à son roman. Elle avance à son rythme, ne se laisse pas happer par la narration, pose calmement son texte, évoque la mort mais aussi le vivant sous toutes ses formes, animales, végétales et humaines. Elle sonde avec acuité les divers états d’âme d’une jeune femme qui ne renonce pas, faisant preuve, malgré les épreuves, d’une abnégation salvatrice.

« Une chouette a traversé le chemin, allant d’arbre en arbre. Son regard a croisé le mien, un bref instant, à peine perceptible. Son regard était bien plus profond et plus ancien que le monde. »

Valérie Cibot : Son ciel de cendres, Quidam éditeur. 

mardi 12 mai 2026

L'école du Point-du-Jour

Quand Joël Cornuault se promène dans Paris, et tout particulièrement du côté de La Chapelle (XVIIIe arrondissement), c’est tout un pan de son passé qui refait surface. Il y est né, y a passé son enfance, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Rues, impasses, venelles ont peu de secrets pour lui. S’il les a vus se transformer ou parfois se défigurer, sa mémoire a su les garder intactes. Alliée à son regard affûté, elle lui permet de juxtaposer aisément l’avant et l’après et de sauter d’une époque (ou d’un siècle) à l’autre en ressentant des émotions tout aussi vives qu’auparavant.

« On s’arrête n’importe où, n’importe quand – en fait, dès que possible,
on s’occasionne des détours, s’improvise des replis, des trajets inverses,
on part telle une fusée, en rêve éveillé.
De quel contenu ? Refaire le monde, comme à 16 ans !
Renaître, faire mieux ! »

Pas de plan préétabli. Il flâne à son rythme, se laisse guider par son instinct, retrouve d’anciens repères, des jalons gravés en lui. Ainsi, l’école maternelle de son enfance, "à l’orée du quartier du Pont-du-jour", boulevard Murat, point de départ de son livre et de ses déambulations, Ou encore la maison où habitaient Tristan Tzara et Greta Knutson.

« À qui débouchait de l’allée des Brouillards, elle apparaissait presque de front, en dépit des arbres qui masquent sa façade. »

Partout où il se rend, l’architecture (en l’occurrence ici celle d’Adolf Loos, "un minimaliste qui ouvrit la voie au Bauhaus, à Le Corbusier, au fonctionnalisme") requiert son attention. Le sujet est abordé avec précision et là aussi l’acuité de son regard fait mouche. Il y joint sa perception de l’harmonie, de l’équilibre des formes. Dit ce qu’il apprécie, ce qu’il abhorre. Ce n’est pas par hasard que son livre a pour sous-titre "Architectures déambulées".

Si Joël Cornuault revient sur les pas du piéton parisien qu’il fut, il rappelle également les traces laissées par quelques-uns des écrivains qui restent ses guides. La promenade devient alors littéraire. Léon-Paul Fargue, Jacques Yonnet, George du Maurier, Aragon, Eugène Dabit et André Breton ne sont jamais loin. Leur présence est rassurante.

« D’autres noms qui comptent pour moi, outre ceux de Rodanski, Mabille ou Calet, sont liés à Passy et à ses environs – Rousseau, Diderot, Nerval, Pierre Louÿs, Michel Leiris ou, j’y songe, Supervielle. »

Présente également Jeanne Duval, celle de Baudelaire bien sûr mais aussi celle de Modiano (dans L’Herbe des nuits) et, plus proche, plus intime, "celle que j’ai bien connue – , je veux parler de ma propre mère, qui s’appelait ainsi de son nom de jeune fille".

Suivre Joël Cornuault dans ses déambulations, c’est s’accoutumer aux zigzags, s’initier à une lecture particulière de la ville, s’attacher aux détails infimes et précieux, prendre l’air du temps présent tout en se remémorant des scènes passées, observer ce qui vit et bouge aux alentours, "sans autre médiation que celle des sens et de l’imagination, plus ou moins luxuriante, attisée par des lignes, par des sons (le zaoum des oiseaux !), des teintes, des ombres et des reflets posés sur le décor".

Joël Cornuault : L'école du Point-du-Jour, Le Temps qu'il fait. 

 

lundi 4 mai 2026

ça

Si une grande partie de l’œuvre poétique de la danoise Inger Christensen (1935-2009) est disponible en langue française, il manquait pourtant son livre-phare, celui qui, dès sa publication en 1969, lui a permis d’être reconnue internationalement. Cet ouvrage, ça, "ce petit rien qu’il faut écrire en minuscule" comme le note dans sa très éclairante préface Janine Poulsen, la traductrice, vient de paraître aux Éditions La Rumeur libre, nous offrant l’occasion rêvée de découvrir, avec bien du retard, ce monument hors-norme, savamment architecturé, dans lequel Inger Christensen se lance un défi peu commun : écrire la Genèse en allant, crescendo, du néant à la création du monde et à ce qu’il est devenu, au fil des siècles et des bouleversements qui s’y sont produits.

« Un monde est venu au monde au sein du monde. Un monde compressé, une perspective pétrifiée, un sens inaccessible bien arrêté, si bien étayé de fondations en béton, de constructions en acier, de blocs soudés, de formations colossales, consolidés en un mirage d’expressions surfaites, est venu au monde, s’est agencé, s’est installé, s’est fixé, une ville. Un chaos standardisé avec la fiction mise en ordre. »

Le livre est composé de trois parties : PROLOGOS, LOGOS et EPILOGOS, elles-mêmes étant constituées de différentes sections qui s’assemblent en une succession de tableaux habités. Tous disent ce qui se trame (parfois de façon imperceptible et invisible) dans les coulisses du vaste monde, le nôtre, où chacun, chacune doit chercher et tenir sa place sur scène, celle-ci étant, naturellement, la Terre.

« À mesure que la terre est décrite
Il devient de plus en plus clair qu’
elle n’est pas décrite mais cachée »

Il y a chez Christensen un doute, une ambivalence, une angoisse existentielle qui, loin de la freiner, lui procure une dose d’énergie supplémentaire pour donner encore plus d’ampleur et de profondeur à son gigantesque théâtre (à ça) aux ramifications insoupçonnées. Il arrive que certains personnages voyagent là où on ne les attendait pas.

« Il existe des gobelins avec des scènes de guerre
étalés le long de toute la ligne Maginot

des impressions gracieuses de l’Invincible Armada
voguant sur les mers du monde entier

pendant que Potemkine à la une de Izvestia
s’échoue sur une île du Pacifique

ou des statues : Ivan le Terrible
sourit à la vue de Harlem

De Gaulle chevauchant sur la place Venceslas
à la tête des armées rouges

et des grandes sculptures modernes : La Grande Muraille de Chine
entre l’Espagne et l’Espagne

pendant que Napoléon meurt à Formose ».

Pour dire, brasser avec fougue, dessiner ce qui existe, a existé, n’existe plus, ce qui l’entoure et la subjugue, la froisse ou l’énerve, elle fait confiance aux mots, à ces cohortes de mots qui lui viennent et qu’il faut choisir, manier, assembler, mettre en forme, sans omettre leur sonorité et le chant qu’ils produiront.

« J’ai essayé d’écrire un monde qui n’existe pas / afin de le faire exister. »

La construction du livre est complexe et séduisante. Inger Christensen aimait se fixer des contraintes et s’y tenir. Celles-ci libèrent sa voix. Ce sont elles qui l’aident à éclairer des zones d’ombres où l’on ne peut se rendre sans avoir, au préalable, défini des itinéraires d’approche.

« Comme déjà mentionné, peu importe où l’on se trouve. On doit
simplement avoir soin de se diriger consciemment vers l’impossible.
En chemin on doit naturellement garder l’équilibre. Mais seulement à
condition que l’équilibre soit incertain. De plus en plus incertain. »

Chez elle, rien n’est jamais acquis. Sa poésie, dynamique, sauvage et rebelle, explore, défait, refait, s’attache aux êtres, aux paysages, s’inscrit dans les villes, les usines. Nul besoin pour la lire d’avoir à l’esprit le canevas subtil qu’elle a adopté pour bâtir son étourdissante "œuvre cathédrale". Il faut simplement y entrer et se laisser guider puis porter par sa voix, sa langue en se remémorant de temps à autre son mantra : "la vie est sacrée".

Inger Christensen : ça, traduit du danois et préfacé par Janine Poulsen, édition bilingue, La Rumeur libre.

De Inger Christensen, lire également La Vallée des papillons, Alphabet et autres poèmes, traduit par Janine Poulsen et Karl Poulsen, publié en 2022 chez Gallimard.(collection Poésie Gallimard)

 

mercredi 22 avril 2026

Un éloignement

On ne peut pas le rater, à moins de détourner les yeux ou de regarder droit devant soi. Rachid T., trente ans, SDF, venu d’Algérie il y a une dizaine d’années, a trouvé refuge près de la cité Paul Vaillant-Couturier à Bobigny. Il vit sous un auvent, avec tout ce qu’il lui appartient : un sac à dos et divers cabas bien remplis.

« Chaque soir il dispose sa literie de fortune sur un banc situé un peu à l’écart. »

Le narrateur, qui habite à trois cents mètres, et qui le voit tous les jours au même endroit, lui rend visite, lui apporte café, sandwich, repas chauds et décide d’entreprendre des démarches pour tenter de le sortir de la rue avant l’hiver. La tâche s’avère d’autant plus compliquée que Rachid ne possède pour tout papier qu’une liasse de feuilles pliées en quatre où ne figurent que ses condamnations et une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pas de passeport, pas de carte d’identité, pas de domicile. Quand on lui demande ses papiers, il sort fièrement de sa poche ces actes qui l’accusent mais qui disent aussi beaucoup de son itinéraire de vie.

« Les journées passent. Le froid se fait de plus en plus mordant. Autour de Rachid, un petit réseau de solidarité se met en place dans le quartier. Discrètement, parfois même de façon invisible. »

Le narrateur active ses contacts et réussit à lui trouver un logement avant d’envisager une solution pour qu’il retourne en Algérie. Il en a en effet envie et peut bénéficier d’une aide au retour. C’est ce parcours semé d’embûches, aggravé par l’attitude de Rachid qui va se faire pincer lors d’une promenade, présentant naïvement ses « papiers » au policier et se retrouvant immédiatement en Centre de Rétention Administrative à Vincennes, que Frédéric Fiolof retrace dans ce récit concret, précis et documenté.

« Le temps est une glu et Rachid n’attend rien. Rien au-delà de l’instant d’après, du jour suivant. Du prochain coup de froid ou de la nuit qui vient. Du prochain café. Il semble d’humeur égale. Peu importe la météo, les perspectives, le vide. Il prend mais ne demande rien. Répond et ne pose pas de question. Ou si rarement. Quelque chose en lui résiste en silence ou a franchi un cap. »

Peut-être a-t-il tout simplement lâché prise, se mettant ainsi en mode survie de façon à être dans l’acceptation de tout ce qui peut lui arriver de néfaste sans se retrouver déçu ou brisé. Rachid est un être singulier, un anti-héros qui a intériorisé sa propre invisibilité sociale. Il se faufile dans les interstices d’un monde qui n’est pas le sien et qui, par ailleurs, ne veut pas de lui.

« Une forme de confinement intérieur lui permet en toute circonstance, me semble-t-il, de traverser les événements sans se laisser vraiment affecter. Comme s’il ne se sentait jamais tout à fait concerné par ce qui le concerne. Mais je ne sais pas, au fond, quel prix il paye ou a payé pour cet éloignement de lui-même. »

C’est le portrait de cet homme en errance que Frédéric Fiolof dessine par petites touches. Il le suit pendant plusieurs mois, de la rue au centre de rétention, embarqué dans les imbroglios et les contradictions d’une politique migratoire qui ne peut que le reléguer encore un peu plus, le condamnant, à l’issue de sa rétention, qui durera quatre-vingt-dix jours, à se fixer en un autre point de chute, dans une autre ville, là où personne ne le connaît, là où il redeviendra invisible.

Frédéric Fiolof : Un éloignement, Quidam éditeur.