jeudi 11 juin 2026

Je suis déjà tombée

Quand elle quitte le continent et rejoint Ouessant pour une résidence d’écriture dans le sémaphore du Créac’h, sur la pointe Ouest de l’île, en janvier 2023, Sarah Clément espère que le mois qu’elle va passer face au grand large et à ses vents tempétueux l’aidera à retrouver sa langue, à rompre avec son incapacité d’écrire et à donner corps à de nouveaux textes.

« Accueillir la panique,
se trouver projeter brutalement en état de vacance
dans un temps à la fois long et court,
rien d’autre qu’écrire – panique.
Ça fait trop longtemps,
cachée tout ce temps, tenue à distance des mots
et plus encore du texte. »

C’est un long cheminement qu’elle entreprend en ce lieu-sentinelle pour se réconcilier avec les mots, pour réussir à dire ce qui résiste, pour ouvrir des vannes et extraire de sa mémoire les épisodes d’une enfance et d’une vie qui ne l’ont pas épargnée et qui, enfouis en elle, participent du blocage.

« sans repentir
ouvrir à l’oubli
et aux choses qui ne s’écrivent pas »

Elle tâtonne, va de la cuisine à la chambre de veille, "où chaque fenêtre donne sur un ciel différent", se déplace lentement sur la page, travaille simultanément sur trois chantiers (qui constitueront finalement un triptyque) et parvient, peu à peu, à entrevoir des brèches puis à faire sauter le verrou. Dès lors, son texte change de ton, sa langue devient plus intense, plus forte, plus incisive, plus houleuse, lui permettant de réactiver des pans entiers de son passé, ceux où se mêlent les non-dits, la mort des proches, les peurs, les douleurs, les moments de panique, les chutes.

« tombée du rêve d’écrire les mots d’elle ma mère d’écrire ma mère de la dire ma mère mais ces deux mots ma mère il faudrait les biffer l’écrire elle la dire elle mais j’ai toujours dit ma mère ô les mères les filles ô ma mère ô ma fille tu sais les mères sèment leurs rêves un à un sur les chemins parfois les filles les ramassent en chemin comme des bois flottés toutes les mères sont une fortune de mer »

Je suis déjà tombée, dit-elle. Et plus d’une fois, de différentes façons, en plusieurs périodes de sa vie, ces chutes à répétition occasionnant des blessures tenaces, le plus souvent invisibles. Il lui faut ensuite se relever, se redresser, ne rien dissimuler, trouver et tenir le bon équilibre en prenant appui sur les poèmes. C’est ce qu’elle fait, d’abord avec délicatesse puis avec vigueur, tout au long de ce livre.

« peux pas tomber plus bas sauf mourir mais ça c’est pas tout de suite mourir sauf ça n’existe pas tu sais on meurt mort »

Sarah Clément : Je suis déjà tombée, Éditions Isabelle Sauvage

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire