mercredi 23 décembre 2020

Le bruit de la liberté

Parvenue à un point de rupture, et décidée à changer le cours de sa vie, la narratrice, grande lectrice mais aussi romancière, décide de tout quitter : emploi, maison et compagnon. Elle part à l’aventure. Se lance dans un périple particulier. Au volant d’une 4L datant de 1975, elle roule en compagnie de son chien, fidèle copilote, et se laisse guider par la vie et l’œuvre de Pascal Quignard. L’écrivain, qu’elle admire, lui servira de boussole. Elle préfère, plutôt que de lui consacrer une biographie, se lancer sur ses traces et se rendre là où quelques indices de sa présence peuvent encore être perceptibles, ne serait-ce que dans certains des lieux où il a situé l’un ou l’autre de ses romans ou dans des villes où il a séjourné ou vécu.

« En mars 1997, l’écrivain séjournait à Saint-Malo. Une chambre dans la tour ancienne d’un hôtel étrange. Était-ce en ce début de printemps qu’il posa les premières pierres des Solidarités mystérieuses  ? Organisant mentalement un décor, puis des noms, des personnages, une trame narrative. »

C’est à proximité de la ville close qu’elle pose ses bagages. Elle s’arrête à Saint-Énogat. Flâne dans les ruelles qui mènent à la mer, cherche des paysages qui pourraient lui rappeler ceux qu’elle a imaginé en lecture. S’y retrouve parfois. Se perd aussi. Et doit convenir que l’écrivain aime détourner quelques éléments du décor et y greffer, quand ça lui prend, d’autres qu’il a glanés ailleurs.

« Pascal Quignard, j’en suis certaine, connaît ces passages resserrés entre les hautes maisons, ces escaliers secrets. La vérité, peu importe. L’essentiel de la géographie est là, mis en mots. Dans une anfractuosité de roche, il a glissé et bâti son histoire. Le pouvoir de sa langue m’a tractée jusqu’ici. »

Elle poursuit sa route. Se réserve de nombreuses haltes. Au cours desquelles elle se remémore scènes et paysages qu’elle tente de faire revivre en arpentant, bien des années plus tard, ces sites marqués du sceau Quignard. Elle passe ainsi plusieurs jours au Havre. Elle tente de deviner ce qu’était la ville après guerre. Et espère y croiser l’ombre d’un garçonnet qui découvrait, éberlué, maisons et immeubles éventrés.

« Il était resté moins de maisons debout au Havre qu’à Guernica. L’écriture des Petits traités et des volumes du Dernier royaume portait haut ce champ de décombres, cet amas de mémoire en morceaux. »

Ce voyage passionnant ne l’est pas uniquement parce qu’il offre de précieux points d’appui, et autant de références, pour pénétrer dans l’univers d’un écrivain qui a, lui aussi, en son temps, rompu nombre de chaînes. Il l’est également par l’incessante quête, l’abnégation même, d’une narratrice qui entend, en reconstituant un puzzle sans fin, acquérir assez de force pour vivre enfin tel qu’elle le souhaite. Son parcours est évidemment semé d’embûches. On ne s’en sort jamais seul et on ne se déleste pas si facilement de son passé. Celui-ci réapparaît régulièrement, provoquant un ressentiment (vis à vis de l’homme qu’elle a quitté) qui, comparé aux épreuves qu’elle va devoir surmonter, finira par s’atténuer.

« Du seuil je ne voyais qu’arbres et champs. Je pouvais me considérer comme rassasiée, la contemplation de l’espace m’aurait suffi, un secours pour les jours sans écriture ou sans amour. Pascal Quignard écrivait que dans toute passion existe un état de rassasiement qui est effroyable. À partir de ce point, deux voies : celle de l’amour ou celle de la chute.

Nul doute, j’avais pris la seconde. »

Le bruit de la liberté est constitué de courts chapitres aux titres brefs et suggestifs. Ce sont les étapes d’un cheminement qui n’a rien de linéaire et que Frédérique Germanaud balise à sa façon. En une écriture qui allie finesse et limpidité, elle décrit des paysages surprenants, réconfortants ou inquiétants, brosse des portraits, s’arrête sur les rencontres, fait des retours en arrière, se garde d’un excès d’introspection, sonde simplement les émotions, les doutes, les incertitudes de la narratrice, papillonne de livre en livre et fouille minutieusement dans la biographie d’un écrivain qui devient à son tour (juste retour des choses) personnage de roman.

Frédérique Germanaud : Le bruit de la liberté, éditions La clé à mollette


mercredi 16 décembre 2020

Les sept mercenaires

De temps à autre, Thomas Vinau saute les frontières. Il s’en va avec pour seuls passeports les textes de quelques écrivains qui l’appellent. Cette fois, ils sont sept, nombre magique, qui l’emportent outre-Atlantique. Ce sont des errants, des irréductibles, d’imprévisibles solitaires qui ne sont plus mais qui, tout au long de leur existence, ont bravé nombre d’intempéries et de coups du sort pour bâtir une œuvre digne de ce nom. Il se doit de leur rendre hommage. Il ne part pas seul. Régis Gonzalez l’accompagne, qui crayonne traits, visages et vastes paysages en suivant le fil des mots. Les mercenaires se nomment, par ordre d’apparition : J.D. Salinger, Richard Brautigan, Charles Bukowski, Henri Miller, John Fante, Jim Harrison et Raymond Carver. Autant dire du beau monde. Des francs-tireurs qui forcent le respect et qui ont tracé leur route sans rien demander à personne.

« Y’a toujours quelqu’un quelque part
qui a des airs de J.D. Salinger
du genre à disparaître de la
circulation
après deux ou trois chefs-d’œuvre
et qu’on retrouve 20 ans plus tard
en train de finir une bouteille
dans un parc anonyme »

Des légendes se tissent qui trouvent leurs origines dans les vies agitées et plutôt bien remplies de ces écrivains. Thomas Vinau s’en empare tout en s’en méfiant. Il s’attache d’abord aux textes. Il y repère pratiquement tout ce qu’il cherche. Ce sont eux qui l’aident à esquisser des portraits de biais en remettant en situation les sept bonhommes qu’il apprécie tant. Il honore leur mémoire. Il ne n’égare pas sur des routes trop sinueuses. Il s’autorise quelques balades avec eux. Qu’ils soient en vie, sur le départ ou déjà partis. Il s’arrête à Big Sur. S’étire près d’une rivière à truites dans le Montana. Se gare près d’un resto d’où émane une odeur de sanglier farci qui lui signale que Jim Harrison est sans doute déjà en train de consulter la carte. Ses poèmes sont simples et pertinents. Tous recèlent leur lot de subtilités glanées au hasard des livres. C’est là que se niche la vraie personnalité de chacun des protagonistes d’un ensemble qui incite au voyage et à la lecture.

« Il cueillait les touffes de laine
que les moutons abandonnent
sur les barbelés des clôtures

Le reste du temps
il restait là
les pieds dans l’eau
assis sur un canapé déglingué
près de la mare »

Ce livre est, de plus, superbement édité. Tout est pensé : format, caractères, impression, papier, mise en page des textes et des dessins et couverture cartonnée font des Sept Mercenaires un très bel objet.

 Thomas Vinau : Les sept mercenaires, dessins de Régis Gonzalez, éditions Le Réalgar.


 

mardi 8 décembre 2020

L'obstination du perce-neige

Françoise Ascal tient son journal depuis de nombreuses années. Ne souhaitant pas le publier dans son intégralité, elle choisit d’en extraire régulièrement des notes, qui couvrent une période donnée et qu’elle rassemble ensuite en un volume. Ainsi, après Cendres vives (1980-1988), Le carré du ciel (1988-1996), La table de veille (1996-2001) et Un bleu d’octobre (2001-2012) (tous ces titres parus aux éditions Apogée), voici L’obstination du perce-neige, notes prises entre 2012 et 2017. On y retrouve ce qui fait la force et la singularité de ces carnets de bord, à commencer par une attention constante à tout ce qui l’entoure et la nourrit.

 « L’attention a toujours été au cœur de mes projets, l’attention est ma "religion" et je constate tant de zones inattentives, tant d’ombre par ma faute, trop de distraction de l’œil, trop de paresse de conscience. »

Elle aspire à être, autant que possible, en capacité de recevoir ce qui s’offre à elle. Il peut s’agir du dégradé d’un ciel de traîne, de la douceur d’un regard, du frémissement de la prairie qu’elle apprécie tant, d’une réflexion née d’une lecture ou d’un souvenir réapparaissant soudainement. Ces moments fragiles, qui intègrent son quotidien et qui peuvent également venir d’une actualité dramatique ou de la disparition d’un être proche, elle les découpe, les note, les cisèle. Cela se passe là où elle vit, en Seine-et-Marne ou à Melisey, en Haute-Saône, où elle fait de fréquents séjours dans la maison où sont ses racines familiales.

« En ce lieu propice, même sans rien faire, il y a de l’intensité. De la contemplation active. J’écris dans l’ancienne chambre d’Abel, fenêtre fermée malgré le beau temps car passe et repasse l’engin agricole qui fait les andains. Troublant de penser à Adèle, à mon père, qui longtemps firent le même travail, râteau de bois en mains. Ici j’ai l’âme virgilienne. Je suis installée dans un temps d’antiquité. »

Ce lieu reste son havre de paix. C’est là qu’elle s’isole (avec les siens) pour se retrouver, pour faire à la fois le vide et le plein, pour tenter d’apprécier le présent en évitant de se laisser envahir par un avenir qu’elle sait terriblement incertain.

« 2 décembre 2012
Ma rémission aura duré un an et demi. L’année s’achève avec une batterie d’examens. »

La maladie, qui affecte ses reins et qui la contraint à recourir à des séances de dialyse, à l’hôpital ou à domicile, crée en elle un bouleversement qu’elle exprime avec franchise et pudeur. Elle encaisse le coup. Ne se décourage pas. Essaie de tenir. Résiste, accepte la maladie, met en route un lent et long processus intérieur qui passe, inévitablement, par des périodes de doute, de lassitude et de crainte mais aussi par des moments plus apaisés, des sursauts salvateurs où elle sent poindre, au fil des mois, une énergie latente, une forte abnégation et le besoin impérieux de faire, d’écrire, de bouger, de rencontrer, de se lancer dans de nouveaux projets.

« 24 mai 2014
Centrée sur ce que j’ai et non sur ce que je n’ai plus. Traversée par la pensée : "dialyse / tuyau / artifice". Ne pas s’attarder.

Chantier de décapage dans la maison. Cela me soulage et participe de la métamorphose. Vieux planchers pourrissants, pierres noircies de cheminée, poussières incrustées, je veux venir à bout des signes d’abandon et de misère. Travail de renaissance. »

C’est ce travail sur soi, réalisé en s’appuyant sur les autres, en plongeant dans les livres (poésie, philosophie, essais et journaux) où il y a tant à apprendre, en s’immergeant dans l’univers de quelques peintres, en particulier Corot et Constable, en écoutant ses interprétations préférées de Schubert, Bach, Beethoven ou Mendelssohn, en restant sensible aux bienfaits du paysage, en entretenant un dialogue fécond avec ses amis et en poursuivant lectures et rencontres publiques, c’est ce subtil et sinueux cheminement qu’elle nous invite à partager. L’obstination du perce-neige se place, en douceur, avec élégance, du côté de la vie. Depuis toujours, que ce soit dans ses poèmes, ses récits, ses carnets, Françoise Ascal a les mots chevillés au corps. C’est une question de respiration, d’équilibre. Elle leur fait confiance. Travaille, avance en leur compagnie. En gardant intacte en elle – et ce malgré les vents contraires – cette flamme créative qui l’habite et qui éclaire son parcours.

« 9 décembre 2017
Paysage de neige. Ciel dégagé, lumière tonique. Je poursuis la lecture passionnante de Billeter sur Tchouang-Tseu. La proximité qui se révèle avec Montaigne me réjouit. »

 Françoise Ascal : L’obstination du perce-neige, carnets 2012-2017, encres de Jérôme Vinçon, éditions Al Manar.

 

mardi 1 décembre 2020

Nous avons la mer, le vin et les couleurs

La correspondance de Nikos Kavvadias n’avait jamais encore été traduite en français. C’est désormais chose faite. Cette somme épatante – 131 lettres couvrant quatre décennies – révèle la personnalité attachante de celui qui se cache derrière le poète et l’écrivain. Cet homme, qui a longuement sillonné les mers à bord de cargos et de paquebots, ne mettant définitivement pied à terre que trois mois avant sa mort soudaine (en février 1975) a constamment maintenu un contact étroit avec ses proches. Le besoin de partir était toujours le plus fort mais une part de son être restait à terre. Ses lettres en témoignent. Il les adresse à sa sœur Tzénia, à sa nièce Elga mais également à ses amis écrivains (M. Karagatsis, Stratis Tsirkas, Georges Séféris, Marlen Pitta, Thrasos Kastanakis) . Il leur donne de ses nouvelles en leur demandant de lui écrire en retour. Il note ce qu’il fait, ce qu’il remarque, ce qui l’attire lors de ses escales.

« À Tzénia

Cardiff
1er septembre 1935

Dimanche. Pluie et brouillard. Hier je me suis promené toute la journée à Cardiff. Dans les grandes rues, les parcs magnifiques, les immenses magasins de Queen Str., et dans les quartiers maltais où les Maltaises, les Portugaises et les femmes de San Vincenzo offrent une bouffée d’amour pour half a crown. Là, à l’extérieur des Cocos Shops crasseux, déambulent des noirs du Maroc, d’Aden et du Sénégal, avec leurs chapeaux melons et leurs chemises à col cassé. Dans une boutique maltaise, je t’ai trouvé une boîte en métal avec des serpents incrustés. »

Après avoir débuté comme matelot en 1928 (il avait alors dix-huit ans), il deviendra, après l’obtention de son diplôme en 1939, radiotélégraphiste. Il officie à bord du Corinthia, du Cyrenia, du Lydia, du Media, du Romelia... Dès qu’il se pose dans un port, il s’adonne à la rédaction de ses missives. Il a auparavant arpenté les lieux, s’est mêlé aux gens qui vivent à proximité des quais (dans les bars, dans les bordels, dans les échoppes). Il en fait part a ses correspondants tout en revenant sur ce que fut la traversée, sur les tempêtes, les cyclones, les chaleurs torrides ou les froids polaires. Il a ses habitudes dans plusieurs cités portuaires. Il en saisit l’ambiance en quelques lignes. On le suit ainsi à Melbourne, Colombo, Aden, Marseille, Gênes, Venise, Singapour, Beyrouth, Lübeck, Brest, Bergen ou Bombay.

« À M. Karagatsis

Colombo
21 novembre 1949

Mon frère !
Ta lettre arrive à point ! Je viens tout juste de dévaler l’échelle de coupée. Et je suis remonté à bord pour t’écrire. Nous sommes arrivés ce soir et repartons à l’aube. Traversée un peu difficile d’Aden à Colombo. Des quarts pénibles. De la chaleur. Un jour, je parlerai de cette traversée. »

Il fait ici référence à son grand projet. Qui est de consacrer un livre à sa vie de marin en le centrant sur l’histoire d’une traversée particulièrement éprouvante. Avec ses hauts, ses bas. Ses personnages tourmentés. Leurs anecdotes racontées lors des veilles nocturnes. Les aléas météorologiques. Les escales mouvementées. Les maladies vénériennes contractées dans les ports. Les hommes en proie à leurs démons. La solitude et les diverses façons de la combattre ou de la contourner. Ce sera Le Quart, son unique roman. Il le commencera à Melbourne, le 15 août 1951 (il travaille alors sur le Cyrena) et le terminera en mer tyrrhénienne, le 21 décembre 1952, dans sa cabine, à bord du Corinthia. Quand il est publié en 1954, il semble mitigé quant à sa réelle portée. Il faudra plusieurs notes de lecture dans les journaux et les avis enthousiastes de ses pairs pour qu’il l’accepte totalement.

« À Stratis Tsirkas

Melbourne
23 mai 1954

« Le livre... Je ne l’ai même pas avec moi. Je m’en moque. Il m’est venu comme une envie de vomir, et je l’ai écrit. Comment faire autrement ? Maintenant, ce sont les autres qui vomissent en sa compagnie. Je n’ai qu’une envie, c’est de me retrouver le plus vite possible avec Antigoni et toi autour d’une table. »

Kavvadias revient fréquemment sur son lien à l’écriture. Il lui arrive de joindre quelques poèmes à ses envois. On le sent, tout au long de ces années, généralement de bonne humeur, extrêmement curieux, heureux de courir les musées, d’acheter des cadeaux à offrir, s’arrêtant sur ses nombreuses lectures, goûtant intensément le moment présent. Il ne manque jamais de s’enquérir de la santé des siens. Il préfère parler d’eux que de lui-même. Ses amitiés le nourrissent. Il en va de même des ports qu’il explore, des mers qu’il sillonne, des gens qu’il côtoie en mer ou qu’il rencontre à terre, des infos qu’il capte ou diffuse depuis son local radio. Celles-ci le relient aux différents points de l’imparable carte marine qu’il déplie au fil du temps, y punaisant missives et cartes postales qu’il signe de ses différents pseudonymes ou surnoms : Marabout, Kolias ou Mavris...

Nous avons la mer, le vin et les couleurs est un livre précieux. Il fourmille de détails, de précisions, de pistes pour cerner au mieux l’incessant travail de l’écrivain. Il ouvre également une porte secrète. Derrière laquelle se trouve l’homme Kavvadias. Un mètre cinquante-trois. Une énergie peu commune. Un poète d’envergure. Auteur d’une œuvre incomparable au sein de laquelle ces lettres prennent évidemment toute leur place.

« À présent, je ne reverrai plus la minuscule station radio de Surat, ni le phare de Ras al Hadd déchirer la nuit. Je n’entendrai plus de voix éraillées par l’alcool, stard board. Je n’aiderai plus jamais les pilotes ivres morts à descendre l’échelle de coupée. »

 Nikos Kavvadias : Nous avons la mer, le vin et les couleurs, correspondance 1934-1974. Avec dix lettres de M. Karagatsis. Traduit du grec par Françoise Bienfait et Gilles Ortlieb, éditions Signes et balises.

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