Bibliothèque Poésie : extraits



Une branche tremble à l'intérieur de la mémoire, des fleurs s'y posent avec un oiseau de papier. Une montagne au loin, de la neige tombera là-haut. Nous aimons retourner l'objet de la vision pour que tombe encore et encore la neige dessus, flocons de réflexion.

Nos enfances marquées à l'encre du scarabée, à la blanche vomissure de l'escargot, à la nacre d'eau claire, à l'usure ardente des pierres.

Un homme à genoux, jette au ciel ses osselets. Un animal sans voix traverse le soleil ineffable, retombe au sol en son ombre tant fidèle, pieds cassés. Fait son bruit de passé dans la poussière. Tout se répète dans la mémoire. Que dire des maisons abandonnées dans les pierres et les miroirs ?

Les points d'interrogation hésitent, aimerait agrandir le capital des notions étrangères. La mémoire s'endort sur elle-même pour la énième fois.


                                                              *  *  *

ça cogne à l'entrée de l'hôtel. La roche est noire, habitée de rampements serviles, de reptations obligées. De promiscuités obscures. L'horizon n'a pas accès aux luminaires assombris de l'emphase au fond du couloir. La partie de cartes est en cours, les navires en miettes. Une créature côtière se penche sur l'inconsolable : le sable, les galets, les goélands désarticulés - peut-être des jambes d'hommes, des seins de femmes, pourquoi pas des mains d'enfants ! Les lames prétentieuses sont réduites aux clapots essoufflés. Défaits les innombrables périmés, gonflés, à l'abandon. Défait l'alphabet de la conscience. Ressac, ressac. Tout redeviendra sans connaissance, au grand air. A la laisse épanouie.

Joël Bastard : Des lézards, des liqueurs (extraits)




                          IX

dans la chapelle où tu guettais la grâce
dans le sous-bois où je goûtais le monde
tout avait pris fin

tu réveillas le désir
le désir d'écrire sur des feuilles mortes
l'envie de fouiller dans l'humus

notre époque s'achevait
la suite de l'histoire dois-je la raconter


                                    X

je ne conterai pas la débâcle des corps
les dogues de la honte nous ont montré les crocs

un jour tu vins m'offrir une série de gouaches
figures de gisants à la couleur de glaise

je voulais te voir nue
tu m'as montré ton mort

on ne revient jamais de certains sauts de pages
il vaut mieux tout quitter

ou partir sur les routes
fuir aux bibliothèques

tu m'écrivis cosa
rappelle-moi de rêver Garde-moi de moi

tu me demandais de t'aider vers l'embardée
d'être bien émeutier

alors sous la pluie cosa j'ai couru vers toi
tu étais introuvable absente porte close

je t'ai cherchée partout dans la cité odieuse
tu avais disparu et l'aube se levait

François Bordes : Cosa (extraits)
Dessins d'Ann Loubert
L'Atelier Contemporain 




Tes robes

Le crêpe sous mes mains
Et ta peau sous le crêpe.
Des plumes pleuvent sur ton regard de nuit.
Quarante-deux robes noires,
Quarante-deux folles ivres de ton parfum,
Quarante-deux pleureuses,
Quarante-deux pendues,
Quarante-deux coupes de larmes,
Quarante-deux chapes de deuil,
Quarante-deux fois toi,
Quarante-deux linceuls qui seront charogneux
Et quarante-deux fois l'éteignoir de la mort.


Offrande d'une poupée végétale

Tu m'as offert la poupée
Pour y ficher des épingles,
Pour y planter du cristal
Et pour la gaufrer au fer.
Tu m'as offert la poupée
Pour la tatouer de pourpre,
Pour onduler ses cheveux
Et pour déflorer ses roses.
Tu m'as offert la poupée,
La grosse poupée qui pleure,
Poupée florale éplorée
Aux voilettes déchirées,
Aux violettes violées,
Tu m'as offert la poupée
Et le palmier du Brésil
Qui refleurit aux miroirs.

Gabrielle Wiittkop : Litanies pour une amante funèbre (extraits)
Préface d'Eric Dussert, Collages de Gabrielle Wittkop
Le Vampire Actif




 midi l'épée
au fond de ton cœur
je veux te pleurer à vif comme
si tu avais encore à
mourir de mort
je monte vers toi cette rue
dans le soleil ta bouche
qui ne mâche plus
les plantes
sont interdites
on ne voit pas pourquoi
rien n'est possible
pas même
l'orchidée minuscule
et mauve
si les deux chambres au bout
sont pour
parler moins fort
ou pas du tout
le bruit
de l'oxygène
dans la gorge
tu n'abandonnes pas
tu dis
ce qu'il y a
c'est qu'il faut
y passer

Sereine Berlottier : Au bord (extrait)
éditions Lanskine



il est tard
très tard
et la rue Hénon conduit à un hippodrome
mal éclairé
où l'on entend des chevaux courir
sans les voir
on sait juste qu'on a parié sur certains d'entre eux
on espère être riche à l'aurore
on se réveille
au moment où l'ordre d'arrivée
est proclamé dans une langue que nous ne connaissons pas

                                                                * * *

de la musique dans l'immeuble
vers deux heures du matin
de la musique classique
du piano
et personne pour se dire
que quelqu'un balade
ses mains sur un clavier
dans l'immeuble
à deux heures du matin
tous pensent à un radio-réveil mal réglé

Frédérick Houdaer : Nuit grave (extraits)
La Boucherie littéraire



chaque maison a son histoire   elle veut entrer en soi
pour que l'on en fasse le récit   écrivez ma vie
et racontez-la moi   car je suis importante   la seule
chose pouvant m'émouvoir est mon propre conte
que j'écoute chaque soir avant de m'endormir

nous sommes deux êtres blessés
contre ton corps avec ton corps

chaque maison a son haleine   une haleine du
matin un peu lourde et acide   mettre sa main
devant la bouche

les hirondelles gazouillent dans ma tête
elles ont chassé les craquements

je suis la table de nuit de mauvaise
qualité et de mauvais augure   mauvaise
tout court   on m'a laissé ici pour que craque la nuit

(quelle activité le matin les oiseaux se pourchassent
jouent et les mouches font de même
absorbées par leur course-poursuite   les oiseaux
les attrapent   le jeu est de manger
et d'être avalées   elles ne volent pas   elles
s'accrochent   se soulèvent   brusquement)

quelle activité la mort
les oiseaux   les mouches

j'ai craqué   les premières nuits exprès
pour que tu partes   mes craquements irréguliers
et nets   malgré toi   te réveillaient
tu les identifiais   tu identifiais leur provenance
c'est moi la table de nuit en formica
et tu me chasses

Camille Loivier :éparpillements (extrait)
éditions Isabelle Sauvage



Ne vivant
qu'une journée d'arpenteur
mais aussi   propre à l'éclat,
par le mot fissuré,
une écriture
sans commerce

allant de soi.

Cela
et quelque chose
n'ayant pas servi,
à emporter :
une feuille
une pierre
ou l'objet sans importance
dressé en un quelconque alignement
entre le lit
et la table

mais supportant
par la main qui le saisit
sa présence
et sa perte
à n'être le témoin
de personne.

Puis n'avoir de souci
que toucher
un peu d'herbe.

Thierry Metz : Entre l'eau et la feuille (extrait)
éditions Jacques Brémond


       Ici

de la cour
de l'hôpital psychiatrique
je me goinfre
durant quelques minutes
d'une pure merveille de ciel

j'ai mal à mon passé récent
mal à mon présent
peur de mon avenir
lâchez les vautours
je crois que je suis prêt



     adoubé par la détresse

une pluie féroce
poignarde le bitume

sur le perron
je fume
face à l'apocalypse



     jusqu'à 23h30 on peut sortir fumer

lune pleine, baies vitrées
cigarette grillée dans le froid
en compagnie du satellite

des Sioux traverseraient la cour
mi herbue mi gravillonnée
sur des alezans lancés au galop
ah ! déguerpir avec tous les presque
dire oui - s'envoler

Jean-Christophe Belleveaux : Pong (extraits)
éditions la tête à l'envers, 2017



       Neige d'août

Dans la nuit, les trottoirs du vieux pont sur la Loire
sont couverts d'un tapis d'éphémères - et encore
il en neige sous les lampadaires - Fouler
la couche si douce de tant de morts si doux,
l'après silencieux d'une si moelleuse guerre -
Entre ivresse et crainte les pas sont partagés
et les voitures passent, lentement, au rythme
des essuie-glaces




       A l'été réunie

Le phrasé de marcher, le swing souple des pas
sur les aiguilles de pin - dans l'ombre irriguée
de lumière, et avec le nuage sonore
de l'été, sa voix concertante - le soleil
flottant loin entre les cimes - la sueur qui
embue ses tempes - l'odeur de framboise cuite
et de fraîche citronnelle des troncs coupés -
l'ombre des branches signée sur sa peau - penser
presque à rien et s'en excuser d'un sourire :
nuages vous reviendrez ? Lentement nuages
vous charger de nous ?

Christian Degoutte : Ghost notes (extraits)
éditions Potentille

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