mardi 11 février 2020

Ficelle / Plis urgents

Chaque numéro de la revue Ficelle, créée et animée par Vincent Rougier, associe un poète et un artiste (peintre ou graveur) et se présente sous la forme d’un livret broché, format 10,5 X 15 cm, aux pages non coupées, inséré dans une enveloppe « Mail Art ». L’aventure a débuté en 1993 et le numéro 139 (Le rire et le vent, « poème en vingt-cinq prises » de Claude-Lucien Cauët, gravures de Vincent Rougier) vient tout juste de sortir. Comme à chaque fois, la surprise est au rendez-vous. Une voix se donne par fragments. Le lecteur ne met pas longtemps à se familiariser avec le ressac et la houle qui donnent force, gîte et souffle à l’ensemble. Cauët est un poète rare. On le lit peu. Raison de plus pour ne pas le rater.

« je tempête à la lampe des brisures océanes
échalas de soie et de sang sur un squelette de bois
ma course prend la mer de vitesse
elle qui brasse les paronymes allitère les brumes
sans jamais lever son nez de quartz
je la coiffe sur la ligne d’horizon d’un feutre de gangster
le marin voit la langue d’écume tirée par le père
Égée et devine derrière le drap noir la vengeance de ses frères
il n’est pour demeurer vivant que de s’abîmer en haute saison »

Ce qui caractérise Ficelle, outre le bel objet conçu par V. Rougier dans son atelier, c’est la diversité des voix qui s’y assemblent. De nombreux poètes contemporains figurent au catalogue. Ainsi Serge Pey, Christian Prigent, Werner Lambersy, Thomas Vinau, Joël Bastard, Albane Gellé, James Sacré, Amandine Marembert et tant d’autres, dont le regretté Patrick Le Divenah (1942-2019).

Parallèlement à la revue, l’éditeur publie également, avec la même régularité, la collection Plis Urgents. Le format est identique. La présentation légèrement différente. Chaque titre est un livre broché avec jaquette, tiré à 300 exemplaires numérotés. C’est dans cette collection que l’on trouve Les Moires et Slamlash, deux textes différents d’Alexis Pelletier qui ont, néanmoins, comme point commun d’être conçus pour passer aisément de l’écrit à l’oralité. C’est vrai pour Les Moires, bâti en deux parties (Strophe et Antistrophe) autour de ces trois sœurs issues de la mythologie grecque que les latins nomment Les Parques. Le texte est né d’une commande du compositeur Dominique Lemaître.

« Il y a deux voix qui me viennent souvent ensemble

Ou plus exactement
quand la première résonne en moi
immanquablement la seconde s’allume

Il faut absolument que je les nomme ici
entourés que nous sommes
d’images et d’ombres
de spectres
d’histoires et de formes du passé. »

C’est également vrai pour Slamlash, « rap engagé » qui se frotte au présent, ne s’en laisse pas compter en brossant un portrait incisif de l’inquiétant « Jupiter aux p’tits pieds » et de la ribambelle d’intrigants et d’intrigantes qui lui ont promptement emboîté le pas.

« Je sais que ta pensée
Unique et sans appel
Est le contraire exact
De ce qu’il nous faudrait
Je sais bien qu’elle vit
Sur cette simple idée
Que le peuple est un con
Ça vient de Machiavel
Et de la Boétie
Tous deux tout détournés
De ce qu’ils signifiaient »

Le récent Plis Urgents, Les délices des insectes exquis, est constitué de textes de Gilbert Lascault et de peintures de Pierre Zanzucchi. C’est l’occasion rêvée pour s’attarder sur ces êtres minuscules que l’on voit à peine mais qui sont chargés d’histoires et qui nourrissent bien des légendes. Ainsi la cigale :

« Selon Angelo de Gubernatis (Mythologies zoologiques ou les Légendes animales, 1874), « la cigale renaît au printemps de la salive du coucou et le matin de la rosée de l’aurore ».

Et la mante religieuse :

« La Mante femelle puissante et le mâle, fluet amoureux, s’accouplent. Dans la journée, le lendemain, elle ronge la nuque du pauvret et le dévore à petites bouchées, ne laissant que les ailes. Dans bien des cas, la Mante n’est jamais assouvie d’embrassements et de festins conjugaux. Une même Mante use successivement sept mâles qui sont croqués dans l’ivresse nuptiale. »

Gilbert Lascault va voir du côté de chez Michelet ou  chez Jean-Henri Fabre, il se renseigne, lit Dali, Desnos, Baudelaire, Apollinaire ou la Bible et concocte un ensemble dédié aux fourmis, aux guêpes, aux abeilles zélées, aux papillons, aux sauterelles, aux frelons, aux mouches, aux scarabées sacrés, etc. Tous ont des secrets à murmurer à qui sait écouter attentivement ceux qui les ont étudiés.

« Au XVIIe siècle, on couvrait les ruches d’un drap noir lors du décès de leur propriétaire. Mais pour un mariage, on entoure les ruches d’une étoffe rouge ».

Plis Urgents en est à son cinquante-cinquième titre. La série complète est propice à de belles rencontres. On y croise notamment Jacques Demarcq, Claude Beausoleil, Pascal Commère, Antoine Emaz, Henri Chopin, Yves Jouan, Claudine Bertrand, Christian Cavaillé, Patricia Castex Menier ...

Pour plus d’infos, ne pas hésiter à se rendre sur le site de l’éditeur : c’est ici

Logo : Détail d’une gravure de Vincent Rougier reproduite en couverture du livre d’Alexis Pelletier.

dimanche 2 février 2020

In/Fractus

Entre ce matin, 6h30, où elle découvre, par un texto, que son frère a été victime d’un infarctus, et le lendemain, à la même heure, où, enfin rassurée, elle s’apprête à débuter une journée plus calme, la mémoire d’Angela Lugrin s’emballe.

« Mon téléphone indique plusieurs appels en absence. Je n’ai rien entendu. »

Ce ne sont pas simplement vingt-quatre heures de sa vie qui s’écoulent. Ce sont plusieurs moments de son existence qui refont surface, la ramenant toujours vers ce frère couché dans une chambre de réanimation cardiaque de l’hôpital Lariboisière. Des scènes liées à l’enfance, à l’adolescence et à leur vie d’adulte, au bord du lac Léman, à Bénarès, sur l’île de Houat ou ailleurs reviennent, qui expriment les liens et les complicités qui les unissent.

« Mon frère est là, son grand corps allongé dans une petite chambre qui clignote de partout. Mes yeux se portent sur la fenêtre, une fraction de seconde je crois deviner un parc inquiétant de saules pleureurs. »

Circulant dans le passé, l’entremêlant, au fil des heures, à son présent inquiet, ce sont également les êtres qui l’attirent qui surgissent. Tous ont des parcours assez cabossés mais ce sont eux, et pas les autres, qui lui transmettent un peu de leur colère et de leur énergie. Il y a là Stick , le punk des rues, « défoncé et rigolard », qui assiste aux concerts du groupe de punk-rock qu’elle a formé avec son frère. Ou Bahiya, la jeune noire, toute en révolte, qui a donné du fil à retordre à l’enseignante qu’elle est. Ou encore, sur l’île, le chauffeur de l’estafette blanche aux bras piquetés de trous noirs à cause des seringues qui s’y sont enfoncées. D’autres se joignent à eux pour taper à la porte de ses souvenirs. Son père, sa mère, ses grands-parents, son mari, tous se donnent rendez-vous en ce jour où l’infarctus a frappé.

« Ce matin, le mot "infractus", ce mot des pauvres, des illettrés, des apeurés, je veux qu’il soit un mot puissant et vigoureux comme un chevalier, désignant en toute logique le sentiment d’être brisé du dedans, d’être vaporeux et en lambeaux, sans base distincte. »

Pour réparer ce dedans qui se lézarde passagèrement, Angela Lugrin convoque, en plus de ses souvenirs, ses livres et ses auteurs de prédilection. Ils sont divers et nombreux. Elle parle d’eux avec enthousiasme et émotion et explique avec clarté, en une écriture souple et assurée, ce qui, dans leurs textes, à travers les personnages mis en scène, la touche en l’aidant à recoudre certaines plaies et à bien saisir, mieux comprendre, la complexité des êtres et de leurs vies fragiles.

Angela Lugrin : In/Fractus, éditions Isabelle Sauvage.