« hirondelles-brindilles surface pétillante
arbres pris à revers auréolés de leur verdeur
par un soleil meurtrier
les vipérines séchées traces de bleu
une partie de paradis a fait dépôt ici
ombres posées ombres cassées et convaincantes concomitantes :
"priez pour paix" »
Sensible aux vibrations ressenties lors de ses promenades, Pierre Drogi a appris à saisir le bruissement des branches, les changements de couleur du ciel, de la terre ou de l’eau, le vol, le cri ou le chant de tel ou tel oiseau, la transparence d’une libellule ou le bourdonnement d’une abeille. Il a pour habitude de les situer à l’endroit même (dans le fragment du paysage) où l’infime et sensitive rencontre s’est produite, en exprimant à sa manière ce qui le traverse, autrement dit en ayant recours à l’étrange et revigorante alchimie qui émane de ses mots, de ses vers, de leur entrelacement, des sonorités qui en sortent et des images furtives qui s’y impriment.
Ici,
« des mots à plusieurs obscurités abritent des visages à plusieurs lumières »
là,
« et en l’absence de toute autre image imagine je te prie
un fouillis d’orchis-boucs sur un
talus de loire , toutes langues ou étamines tirées »
Invisible, l’antique marcheur, Spiridon (on lui change « ses souliers chaque année au moment de sa fête ») vaque à ses affaires et ne réapparaît que subrepticement. Il n’est que l’un des nombreux intervenants du livre, souvent masqué par des présences réelles. Celui qui veille ("Il faut que quelqu’un veille. Il faut que quelqu’un soit là", Kafka, cité page 16) les sort volontiers de sa mémoire.
« deux visages au moment de partir
farida l’algérienne éveline de martinique
leur expression / à toutes deux / passe par le silence et le rire
l’une lit presque en tremblant le texte qu’elles ont préparé
étalent sur la table les présents qu’elles nous offrent "pour remercier" »
D’autres (d’aujourd’hui ou d’hier) prennent également place, choisis par Pierre Drogi, dans ces poèmes prompts à guider quiconque souhaite s’immerger dans les taillis de la langue, afin d’y détecter une voix qui émet à proximité, et dont il convient d’écouter le timbre si particulier.
Pierre Drogi : Des souliers pour Spiridon, Les Lieux-dits éditions, 68 pages, 12 € (Zone d’art 2 rue du Rhin Napoléon 67 000 Strasbourg).
