« Le Jour dernier est un drame paysan. Mais en secret, mon espoir est bien sûr qu’il est plus que cela. Toute œuvre poétique s’efforce d’atteindre un point hors du milieu qu’elle dépeint.. »
Cette œuvre, qu’il portait en lui depuis longtemps, doit beaucoup aux années qu’il passa dans la ferme de ses grands-parents. Le monde paysan - le travail, les saisons, les coutumes, les champs, les bêtes, les personnes qui y vivent - est profondément ancré dans son intimité et dans son imaginaire. Il était au centre de son dernier roman (Ennuis de noce, 1949) et l’est également ici.
Les personnages sont peu nombreux. Il y a Magnus, un vieux paysan qui a du mal à accepter l’inévitable faiblesse de son corps, sa femme Marta, sage et posée, son fils Lennart, paysan lui aussi, fougueux et débordant d’énergie, sa fille Tora qui travaille aussi à la ferme et Siv, la jeune bonne. S’y ajoutent trois clients (deux hommes et une femme) qui passent acheter du lait.
La pièce, constituée de douze tableaux, se déroule sur une seule journée. Tous les protagonistes se retrouvent face à eux-mêmes, face à leur solitude, à leurs actes passés, à leur façon de les accepter ou de se culpabiliser. Magnus s’en veut de ne pas avoir accompagné jusqu’au bout Matte-la-Farine, qu’il avait ramassé ivre mort au milieu de la route. Il l’a invité à descendre trop tôt de la charrette que tractait le cheval Satan, et le fils du meunier s’est noyé en tombant dans le torrent. C’était il y a plus de vingt ans.
« MAGNUS Oui, je l’ai descendu de là. Il est parti tant bien que mal. Et moi, je suis rentré. Et le lendemain, alors -
MARTA Magnus. C’était pas ta faute. T’y pouvais rien s’il allait dégringoler dans le torrent.
MAGNUS Peut-être bien que non. Peut-être bien que si. En tout cas, maintenant tu sais. Mais Satan, lui, il s’est dérobé dans cette pente jusqu’à la fin de ses jours.
MARTA C’est pas ta faute si un ivrogne s’en va tomber dans le torrent !
MAGNUS Marta ! Si c’était le dernier jour de ta vie – tu voudrais être saoule alors ?
MARTA Saoule ! J’ai jamais voulu ça.
MAGNUS Tu crois qu’il le voulait lui – même s’il était Matte-la-Farine ? Ou alors – si c’était le dernier jour – tu voudrais pas aider un ivrogne à rentrer chez lui ?
MARTA C’est toujours le dernier jour pour quelqu’un, Magnus. Le dernier jour – il tient dans la main de Dieu. Tout comme le Jour dernier. »
Tous les personnages, au cours de leurs conversations, se posent à un moment ou à un autre la même question : "si c’était le dernier jour de ta vie, tu ferais quoi".
Magnus, lui, est bien décidé à descendre au moulin, à condition qu’il ait assez de force pour harnacher son cheval et atteler la charrette. Pourquoi ? Le sens profond de cette décision n’est pas donnée mais on sait qu’il ne s’y rendra pas pour moudre puisque le seigle n’a pas encore été fauché. Dagerman est coutumier de ces énigmes qui s’éclairent au fil des pages.
À sa mère, qui affirme que ce jour-là, elle aimerait tout simplement dormir, Tora, qui ne peut oublier l’enfant qu’elle dit avoir tuer dans son ventre, annonce ce qu’elle fera.
« Je ne me pardonnerai jamais. Le dernier jour de ma vie, je ne dormirais pas. Vous savez ce que je ferais ? Eh bien, j’irais écrire sur tous les murs : Tora – meurtrière. »
La solitude, la peur, la honte et la culpabilité sont, comme souvent chez Dagerman, omniprésentes. Des ombres floues apparaissent dans la haie, dans la grange, sous un arbre. Elles intriguent ces êtres constamment sur le qui vive, persuadés que quelque chose de plus grand qu’eux gouverne leur vie. Cela, l’écrivain l’a perçu durant ses années vécues à la campagne, quand, abandonné par sa mère, il fut recueilli et élevé par ses grands-parents.
Le Jour dernier est traversé par l’inéluctable approche de la mort. Qui viendra bientôt happer Magnus. À la nuit tombée, il sort précipitamment pour se rendre au moulin.
MAGNUS (au loin, un cri de surprise, d’effroi) Matte !
TORA Vous avez entendu ? C’est étrange. Matte – qu’est-ce que ça pouvait être ?
LENNART Oh, lui, il doit avoir des visions – comme tous les autres ce soir. »
Les personnalités de Marta et de Magnus sont en grande partie inspirés par les grands-parents de l’écrivain. L’assassinat de son grand-père, tué de dix-sept coups de couteau par un fou, l’a traumatisé et il n’est pas étonnant qu’ici, face à la mort soudaine du vieil homme, les enfants pensent immédiatement que ce ne peut être que l’œuvre d’un assassin qui rode dans les parages.
Ce qui a grandement stimulé son écriture, alors qu’il souffrait de dépression et se trouvait dans l’incapacité de concevoir un nouveau roman, c’est son séjour en famille dans la ferme de son ami, l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas. Il travaillait la nuit. Cela dura trois semaines, à l’issue desquelles il put enfin lire à la petite assemblée réunie autour de la cheminée chez Vesaas l’intégralité de sa pièce.
« Dans son interprétation, ce drame sombre et intense exerçait un pouvoir saisissant... Nous étions convaincus qu’il avait réussi, et après un silence, nous le lui avons dit. Nous ne pouvions pas savoir ce qu’il en pensait lui-même, il restait simplement assis là avec son sourire enfantin » (Tarjei Vesaas)
Stig Dagerman : Le Jour dernier, traduit du suédois par Kristina Ifwarson et Olivier Gallon, avant-propos d’Olivier Gallon, postfaces de Claude Le Manchec et de Lo Dagerman, La Barque.

