« notre horizon est attisé à perte de vue dans un
paysage qui semble acquis.
Je te parle à lèvres verrouillées –
ton regard est l'érection que mon âme désire.
Ce que j'y trouve m'y faufile. »
Le dépaysement est total et presque instantané. Dès la première séquence, Bruxelles, d'où elle est partie, n'est déjà plus qu'un point sur la carte. Place au lac, aux routes sinueuses qui y mènent, aux rivières et aux fleuves qui lui donnent vie, aux courants qui froissent ou colorent sa surface.
Elle n'est pas seule, loin s'en faut. De nombreux personnages l'accompagnent, postés çà et là, vigilants et aux aguets, ils l'aident dans sa quête, dans son désir de mieux appréhender le lac, de ne pas passer à côté du plus infime détail.
Ces présences (l'orgue, le retable de l'autel à christ, le cœur, l'âme, le temps, le clocher, les poupées, la marionnettiste et bien d'autres) parlent et suggèrent. Elles interviennent à tour de rôle, certaines immatérielles et d'autres non. Elles vont monter au lac un grand opéra, et donner au livre une envergure rare.
« derrière chaque virage repose un autre songe
un autre lac, d'un autre vert.
Sous le soleil perpendiculaire
le delta pousse jusque dans les chambres – »
Une polyphonie lumineuse et dynamique se met en place. Les voix se succèdent. Aucune ne veut rester à l'écart. Toutes connaissent le lac à leur manière, selon leur sensibilité et leur fonction. Il convient de les écouter, de retranscrire leurs propos qui ne peuvent se transmettre que par poèmes finement ciselés. Leur timbre résonne. Peu proviennent d'êtres de chair et de sang. À cela aussi, il faut s'accoutumer. Ne pas s'étonner si l'étal de fruits, disposé quelque part sur la route de Ludwisghafen à Bodan, prend tout à coup la parole.
« je suis né d'un camion
qu'on a dévissé puis redressé les parois comme
des volets.
me voici maison sur roues de poids lourd à jantes
rose excentrique. »
Les choses vivent et les fruits actent également leur présence.
« nos fibres chatouillent la muqueuse de votre bouche
qui ne pourra dire ce qu'elle déguste
car nous sommes imprononçables comme tout ce qui
est disponible ici – »
La marionnettiste est l'une des plus loquaces. Ses poupées aussi. Tout comme le saint esprit émettant depuis une église du Bodan.
« c'est dans ma poitrine qu'on conserve la nourriture.
tu sais le calice à vin et la coupe à petites
victimes (hostia). »
La décision longuement mûrie de créer un lac-opéra et l'architecture inventive mise en place pour la concrétiser, afin que cela fonctionne (opère) de façon imparable, procurent au livre une incroyable force d'attraction, portée d'abord par les inattendus relais vocaux qui s'y impriment puis structurée par le tissage minutieux de Elke de Rijke qui dresse ici une scène ouverte à tous les habitants du lieu et de ses environs. Une scène pleine de vitalité, de surprises, de secrets et de sensualité stimulante qui donne réellement envie de se rendre sur place, avec le bel ouvrage rouge à couverture cartonnée en poche.
Elke de Rijke : Paradisiaca. Un lac.Opéra, Éditions MF, poésie commune.
