mardi 25 août 2026

Paradisiaca. Un Lac-Opéra

Concrétisation d'un projet de grande ampleur, courant sur plusieurs années, et ponctué par de fréquents séjours près du lac de Constance (ou Bodensee en allemand), Paradisiaca. Un Lac-Opéra est un livre qui captive par l'allant, l'imprévu, la fraîcheur qui en émanent. On se laisse très rapidement happer par la voix claire et posée de Elke de Rijke. Discrète, elle se fond dans le foisonnant décor, observe tout ce qui s'offre à son regard, écoute son corps vibrer et, ainsi aimantée au lieu, nous invite à lire le lac autrement, à en découvrir les à-cotés, à sillonner les villes et villages qui le bordent, à déambuler dans ses paysages, sa géographie, son histoire, sa mémoire vive, ses légendes, ses mythes.
 

« notre horizon est attisé à perte de vue dans un

paysage qui semble acquis.


Je te parle à lèvres verrouillées –

ton regard est l'érection que mon âme désire.

Ce que j'y trouve m'y faufile. »

 

Le dépaysement est total et presque instantané. Dès la première séquence, Bruxelles, d'où elle est partie, n'est déjà plus qu'un point sur la carte. Place au lac, aux routes sinueuses qui y mènent, aux rivières et aux fleuves qui lui donnent vie, aux courants qui froissent ou colorent sa surface.

Elle n'est pas seule, loin s'en faut. De nombreux personnages l'accompagnent, postés çà et là, vigilants et aux aguets, ils l'aident dans sa quête, dans son désir de mieux appréhender le lac, de ne pas passer à côté du plus infime détail.

Ces présences (l'orgue, le retable de l'autel à christ, le cœur, l'âme, le temps, le clocher, les poupées, la marionnettiste et bien d'autres) parlent et suggèrent. Elles interviennent à tour de rôle, certaines immatérielles et d'autres non. Elles vont monter au lac un grand opéra, et donner au livre une envergure rare.


« derrière chaque virage repose un autre songe

un autre lac, d'un autre vert.


Sous le soleil perpendiculaire

le delta pousse jusque dans les chambres – »

 

Une polyphonie lumineuse et dynamique se met en place. Les voix se succèdent. Aucune ne veut rester à l'écart. Toutes connaissent le lac à leur manière, selon leur sensibilité et leur fonction. Il convient de les écouter, de retranscrire leurs propos qui ne peuvent se transmettre que par poèmes finement ciselés. Leur timbre résonne. Peu proviennent d'êtres de chair et de sang. À cela aussi, il faut s'accoutumer. Ne pas s'étonner si l'étal de fruits, disposé quelque part sur la route de Ludwisghafen à Bodan, prend tout à coup la parole.


« je suis né d'un camion

qu'on a dévissé puis redressé les parois comme

des volets.


me voici maison sur roues de poids lourd à jantes

rose excentrique. »


Les choses vivent et les fruits actent également leur présence.


« nos fibres chatouillent la muqueuse de votre bouche

qui ne pourra dire ce qu'elle déguste


car nous sommes imprononçables comme tout ce qui

est disponible ici –  »

 

La marionnettiste est l'une des plus loquaces. Ses poupées aussi. Tout comme le saint esprit émettant depuis une église du Bodan.


« c'est dans ma poitrine qu'on conserve la nourriture.

tu sais le calice à vin et la coupe à petites

victimes (hostia). »

 

La décision longuement mûrie de créer un lac-opéra et l'architecture inventive mise en place pour la concrétiser, afin que cela fonctionne (opère) de façon imparable, procurent au livre une incroyable force d'attraction, portée d'abord par les inattendus relais vocaux qui s'y impriment puis structurée par le tissage minutieux de Elke de Rijke qui dresse ici une scène ouverte à tous les habitants du lieu et de ses environs. Une scène pleine de vitalité, de surprises, de secrets et de sensualité stimulante qui donne réellement envie de se rendre sur place, avec le bel ouvrage rouge à couverture cartonnée en poche.

Elke de Rijke : Paradisiaca. Un lac.Opéra, Éditions MF, poésie commune.


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