mercredi 23 septembre 2026

Compagnie de l'animal poème

Les animaux ont toujours été présents dans les poèmes de James Sacré, et tout particulièrement ceux qu’il a longuement côtoyés dans la ferme familiale ("une vingtaine d’hectares quelque part au Bas-Poitou") quand il gardait les vaches, voyait les brebis mastiquer l’herbe rase et les chèvres les ronces et les broussailles, quand il assistait à la mise à mort du goret, se méfiait du taureau, louait la force du cheval tirant la charrue, notait la mélancolie de l’âne et écoutait le voisin chasseur raconter "le cul levé, cœur battant" du lièvre qu’il avait stoppé net, d’un simple coup de fusil, dans un champ de luzerne. Tous ont traversé, et traversent encore, sa poésie. Questionner leur présence en continu dans son chemin d’écriture l’amène à se demander si son poème ne serait pas devenu, au fil du temps et sans qu’il s’en aperçoive, un animal lui aussi.

« Quand le garçon, qui vieillit, cherche à comprendre comment et pourquoi s’ébrouent ainsi ses poèmes qui lui échappent, ne laisse-t-il pas sortir de ses ignorances et de ses efforts pour les maîtriser un nouvel animal, grave et rieur, narquois (mais sans vraie méchanceté), un livre animal qui rassemble ce troupeau de mots et de figures bestiales rêvées. »

Rien de mieux, pour espérer trouver réponses à ses questions, que d’engager un dialogue avec ce poème qui lui échappe, montre les griffes, se fiche de l’homme qui lui a donné naissance et entend vivre sa vie en faisant ce que bon lui semble, ne s’en remettant qu’aux lecteurs. Il le tutoie mais ne le rudoie jamais, lui fait part de son étonnement, de son agacement parfois, et cherche à savoir comment ils en sont arrivés là.

« Je t’écoute poème et j’entends (je comprends) que c’est toi, souvent, qui me conduit par tes rythmes, par ton allure gagnée à force de livres écrits, tu m’emportes avec ta grammaire un peu bousculée, ton phrasé plus ou moins parlé qui emmêle de l’ignorance et des maladresses à du savoir, à la maîtrise somme toute encombrante de tes acquis.
Mais quand même tu n’es pas seul à décider de ton écriture : toi et moi sommes pris l’un et l’autre et ensemble nous construisons peut-être notre prison de langage. »

En réalité, c’est son art poétique tout entier que James Sacré interroge dans ces pages où se mêlent vers et proses. En admettant que le poème publié est bien un être vivant et autonome, il retourne à la source, au moment où l’écriture a jailli, à la venue des mots, des sonorités, des voix, des paysages, autant d’éléments qui, ajoutés à son savoir-faire et au lent pétrissage du langage, le mènent (surpris) là où il ne pensait pas arriver.

« Écrire c’est comme beaucoup de chiens lâchés
D’aucuns se précipitent après tu sais pas quoi
D’autres s’affairent et reniflent et prennent le temps
De lever leur patte au coin d’une broussaille de métaphores. »

C’est une longue réflexion qu’il mène patiemment, n’occultant rien, analysant (sans théoriser) sa poésie, disant ses incertitudes, ses doutes, son sens de la nuance, son recours au patois poitevin, aux noms propres et de lieux et à l’oralité, ses parenthèses emplies de détails, ses choix forcément aléatoires mais dictés par un besoin de toucher juste, de rendre perceptibles les habitudes, les singularités des vies multiples (flore, faune et êtres humains) destinées à occuper un même territoire, celui où il se trouve, et d’où il écrit. Certaines scènes, revenues du fond de sa mémoire, mêlent fragments autobiographiques, brèves illuminations et émotions furtives.

« Il me semble que je ramasse au bas d’un champ juste roulé (auprès ne bouge pas le buisson) et c’est l’heure que les luzernes sont fraîches, il y a des bruits de chevaux qu’on dételle, une caille, le soir est envahi d’arbres sombres, dans un peu d’herbe (chiendent terreux, plantain) mon cœur. »

C’est un drôle d’animal, évoluant en zigzags entre passé et présent, que James Sacré suit dans son livre. Il a la forme d’un poème chargé de grande énergie. Il cohabite avec tous ceux auxquels le poète a donné vie et qui, faisant valoir leur part animale et leur fougue initiale, deviennent par nature insaisissables.

James Sacré : Compagnie de l'animal poème, Éditions Fario 

Pas d’animaux, pas même "Un lapin caché / Dans les branches d’un arbre" mais des morceaux de paysages de la région de Montpellier (des toits, des arbres, des collines, une croix, un front de mer), des couleurs et à nouveau des retours dans l’enfance en Vendée dans Si la simplicité nous a quittés ?, un ensemble de dix-sept poèmes écrits par James Sacré à partir de plusieurs linogravures peintes de Raphaël Segura (quelques-unes sont reproduites dans le livre).

« On se dit qu’il faudrait
S’en tenir à des mots de tous les jours
Pour dire un peu :

Le mot bleu par exemple, ou vert
Rouge peut-être, mais quel rouge
Quel bleu ? Le vert de l’herbe :
Jeune luzerne ou foin juste coupé ?
Les mots simples sont compliqués,
Tu les dis, tu sais jamais
Ce que tu dis. »

James Sacré : Si la simplicité nous a quittés ?, (dix-sept poèmes à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura), Éditions Potentille.

 

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