« Il y a trois ans, le campement de l’avenue de Flandre s’est établi. Immense. (...) Ce surgissement dans la ville de personnes en nombre, étendues au sol était incongru, violent, déconcertant. Anormal. »
D’autres campements vont suivre... Et tandis que la "ville lumière" n’offre aux réfugiés en quête d’hospitalité que la dureté de son bitume, d’autres s’organisent, leur viennent en aide, apportent du pain ("il faudrait brandir le sacré du pain comme on agite l’ail au nez du vampire"), de l’eau, du thé, du café, des œufs durs, des gâteaux, des dattes, etc. Ils sont dix, cinquante et bientôt une bonne centaine à s’activer, à écouter, à accompagner, à aménager un espace de vie ("c’est une question de lieu, de sol, de territoire") et à chercher des solutions pour tenter d’inverser le cours des choses. Jane Sautière est l’une de ces personnes. Ensemble, elles ont spontanément initié et mis en place un réseau de solidarité.
« On voit, on croyait voir et là on sait, pour de vrai. Comme si la réalité la plus vraie, la plus intelligible, c’était cette longue file, vos visages fatigués, votre courtoisie. Vivre au sol dans la ville. S’y laver les dents, se soulager, s’abriter. Comprendre où on est, ce qu’on vous dit lorsqu’on vous parle, pourquoi la police vous disperse alors qu’on ne vous indique pas où aller. »
Il ne lui faut pas plus de soixante pages pour dire l’essentiel. Avec des mots simples et des phrases justes, elle décrit dans un récit précis et percutant la situation concrète des réfugiés face à l’indifférence (voire au rejet ou au mépris), face aux regards détournés, face à la Puissance Publique.
« J’ai vu, chez moi, dans cette grande ville riche, passer l’horreur de ce que nous faisons de notre dette humaine d’accueil. Il me reste de cela cette pétrification de ce qui ne peut se concevoir. Vu aussi l’eau coupée aux fontaines. Les évacuations comme on dit du sale. Les pierres mises pour empêcher les corps de s’étendre. »
Jane Sautière sait écouter. Et elle sait transmettre les fragments d’histoires qui lui furent confiées à demi-mots, celles de Karim, de Nur, de Madhiha (qui a vécu l’enfer en Libye) et de sa fille Saare. Certains ne sont plus là. D’autres survivent sous des bâches. Beaucoup souffrent de maladies, visibles ou pas. Tous sont victimes d’une inhumanité qui s’amplifie, comme en témoigne la montée des droites extrêmes ("37 % des sièges du Parlement européen").
Constat implacable d’où naît la colère et avec elle la nécessité de résister, de lutter. C’est là que réside la force vitale de ce récit dont le titre est un vers emprunté à Dante, l’un de ceux que Primo Levi récitait à son compagnon de corvée quand tous deux traversaient "la cour du Lager" avec une marmite emplie de cinquante kilos de soupe.
« Il me semble que tout notre espoir est contenu dans cette scène, portée par deux hommes écrasés, dont toute l’énergie est de rester reliés à l’humanité. »
Jane Sautière : De la terre des pleurs un grand vent s'éleva, Quidam éditeur.

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