Cette fois, c’est à Sam, une jeune journaliste partie vivre en ville, qu’échoie la pénible besogne de convoyer le cadavre de sa grand-mère jusqu’au lac. Elle a beau avoir pris ses distances avec les traditions en vigueur chez les Dallols, la mort de celle qui l’a élevée (après l’accident industriel qui a coûté la vie à ses parents) est un cas de force majeure. La voilà donc, deux jours après le décès, au volant de la vieille Buick familiale avec la grand-mère dans le coffre.
« Nous roulons en direction de la forêt et il me semble déjà percevoir la glace, son odeur de foin coupé. Entre les montagnes scintille le basalte dégringolé des sommets. Nous croisons quelques voitures puis plus rien. »
Brusquement, le décor change : des amas de cendres recouvrent la route, des voitures calcinées ont été abandonnées sur les bas-côtés, la montagne offre un paysage de désolation avec ses troncs calcinés et l’odeur âpre qui s’échappe de ses versants brûlées par un incendie dont la conductrice n’avait jamais eu écho. Son voyage de deuil dans ce décor où "les reliefs sont abrasés" tourne au cauchemar. Bientôt, la voiture cale. Ne repartira pas. Seule l’aide d’un ancien prêtre qui vit avec son chien dans une maison isolée lui permet de poursuivre le chemin. Il lui prête l’animal ainsi qu’un traîneau sur lequel il installe la grand-mère.
« J’ai mon sac en bandoulière et sur le traîneau, à la place des bûches, l’écorce rigide enveloppée de soie et de lin qu’a été ton corps et dont je ne m’approche pas. »
D’autres difficultés l’attendent, qu’elle ne pourra que subir tant sa présence s’avère précaire sur ce bout de terre volcanique où subsistent encore quelques Dallols, qui résistent comme ils peuvent, chasseurs-cueilleurs disséminés dans la vallée.
« La plupart ont dû grandir dans les villages, mais les plus jeunes sont nés ici, dans la plaine. Ils ont fait du déséquilibre une façon singulière de se déplacer, le dos voûté, les jambes un peu arquées. Leurs yeux sont clairs, délavés par un sol noir étincelant. »
L’expédition funéraire se métamorphose peu à peu en cheminement âpre et initiatique. La grand-mère, ou ce qu’il en reste, qui approche de sa destination finale, en est l’instigatrice, rappelant ainsi à sa petite fille d’où elle vient, et combien ce territoire malmené, défiguré, pollué, bat bel et bien en elle, constituant une part essentielle de son être.
Valérie Cibot, en une écriture dense, travaillée et incarnée, donne de l’intensité à son roman. Elle avance à son rythme, ne se laisse pas happer par la narration, pose calmement son texte, évoque la mort mais aussi le vivant sous toutes ses formes, animales, végétales et humaines. Elle sonde avec acuité les divers états d’âme d’une jeune femme qui ne renonce pas, faisant preuve, malgré les épreuves, d’une abnégation salvatrice.
« Une chouette a traversé le chemin, allant d’arbre en arbre. Son regard a croisé le mien, un bref instant, à peine perceptible. Son regard était bien plus profond et plus ancien que le monde. »
Valérie Cibot : Son ciel de cendres, Quidam éditeur.

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