lundi 3 septembre 2012

Le Crieur de Saint-Herblain

Sillonnant la ville à pied, en voiture ou en triporteur, s’arrêtant chaque jour à heures régulières en différents lieux stratégiques (à la gare, au marché, dans la rue, près d’un bar ou en bas d’un immeuble), Claude Andrzejewski a été, au sein d’une compagnie spécialisée dans le théâtre d’interventions urbaines, crieur à Saint-Herblain de mars à juin 2006. Des boîtes aux lettres, disposées dans la ville, permettaient aux gens qui le désiraient de déposer des messages qui étaient ensuite récupérés puis criés publiquement en même temps que d’autres nouvelles, ponctuelles et locales, auxquelles s’ajoutaient une partie écrite par le comédien et diverses infos aléatoires allant des pronostics du tiercé à l’horoscope pour finir par la Phrase du jour.
Claude Andrzejewski a tenu le journal de cette expérience où il a dû affronter des situations parfois délicates. Il ne devait pas seulement faire face aux intempéries et ménager sa voix qui se fragilisait mais également tenter d’éviter les projectiles (des œufs, des yaourts et des oignons) lancés par des « snipers » camouflés dans les étages, ou remettre à leur place les vigiles du centre commercial et répliquer sans perdre la face à ceux qui l’interpellaient sèchement.

« Ce doit être exactement ça, le boulot : accepter que la vie submerge le théâtre, et que l’on s’y perde, et que l’on s’y trouve, d’instant en instant, en courant les rues. »

Entre coups de blues et regains d’énergie, il retrace son épopée avec humour et sagesse, expliquant ce qu’il doit à ceux qui, sur place, lui ont permis de donner du sens à son séjour en l’accueillant chaleureusement et en l’invitant à partager quelques unes de leurs soirées au bistrot ou en famille. Il dit aussi, et plus tristement, ses doutes, ses colères et la peur qui, lors de certaines criées, ne le lâchait pas. L’intervention en milieu urbain, en faisant en sorte que certains endroits de la ville, souvent les plus "sensibles", se transforment à l’occasion en scènes de théâtre, n’est pas du goût de tous. Le comédien l’a plusieurs fois appris à ses dépends, se trouvant, bien malgré lui, confronter (en plus des velléités des habituels détracteurs) à des événements imprévus, parfois bienvenus (les grèves contre le CPE) ou dramatiques (le 28 avril, Mustapha, vice-président du centre socioculturel s’est jeté du 16ième étage) auxquels il devait s’adapter le plus rapidement possible.

« Il nous faut pour ça une dose de folie altruiste, une espèce d’héroïsme vain, désespéré, l’âme chevillée au corps. Et pour le coup, il y a aujourd’hui du jeu en moi, comme entre le battant d’une porte et son chambranle de guingois. “Nous faisons déjà partie des morts”, me rétorque mon metteur en scène, citant le dramaturge Kantor. »

Le témoignage de Claude Andrzejewski est spontané et plein d’humanité. Il est conscient du côté éphémère de ce rôle de crieur dans lequel il s’est totalement investi. Le suivre, quelques années plus tard, nous permet, de plus, de retrouver, après huit ans de silence, l’auteur du recueil de nouvelles Du vin, du vent (La Dragonne, 2004) où, entre flâneries, verve, malice et nonchalance, on percevait déjà, tout comme ici, le sens du contact, le don de soi, le besoin de tisser des liens et la volonté de rompre les solitudes qui restent, indéfectiblement, ancrés en lui.

Claude Andrzejewski : Le Crieur de Saint-Herblain, éditions La Dragonne.

mardi 21 août 2012

Anaïs ou Les Gravières

Habitué à remplir des pages dédiées aux faits-divers anodins et aux manifestations locales pour un quotidien du Poitou, un journaliste récemment frappé par un deuil brutal (« chacun – lui, elle – était enfoncé, bien calé dans son siège, après avoir du crâne percuté le pare-brise ») exhume, pour essayer de rompre la monotonie d’une vie de plus en plus désolante, le seul événement exceptionnel qui ait réussi à secouer la région ces dernières années. Il s’agit d’un assassinat presque oublié de tous : celui d’une lycéenne de 17 ans,
« Anaïs par sa mère retrouvée dans l’entrée de leur appartement, tuée d’un coup d’arme blanche portée dans le cœur ».
C’est de ce meurtre, que la police n’est pas parvenue à élucider, ne dénichant pas plus l’assassin que l’arme du crime et son mobile, que s’empare le journaliste insomniaque et désenchanté. Cela suffira-t-il pour pimenter son existence et atténuer sa propre douleur ? L’optimisme n’étant pas son fort, il en doute mais tente néanmoins sa chance, notant, annotant, se glissant même, de temps à autre, dans la peau d’un écrivain capable de redonner vie à une histoire en se portant au plus près des morts.

« Vers minuit, c’est dans les villes un grand silence.
Puis l’éclairage municipal rend l’âme.
Alors il n’y a plus grand chose à faire. C’est l’envahissement des morts.
Il y en a, des morts, qui tiennent au corps plus que d’autres ; des morts de réelle influence. Il suffit d’un verre de Jack Daniel’s pour les mettre en émoi. »

Il y a sa morte à lui. Et Anaïs, qui est la morte d’une autre. Qui, comme lui, ne s’en remet pas et qu’il va, peu à peu, approcher puis visiter de plus en plus souvent. Il écoute parler la mère de l’absente.

« Elle n’attendait que ça, la Mère : rendre la flamme.
Elle m’accueillit comme qui, devant le feu mourant, n’a de cesse qu’on lui tende l’éventoir ».

Il ne joue pas au détective. Il souhaite simplement remettre l’histoire d’une vie brève (et, ce faisant, la sienne) en marche, allant, pour cela, à la rencontre de quelques personnages singuliers, ici un peintre bavard, là un conducteur de bull, ailleurs un ancien légionnaire, tous coincés dans un même territoire, entre ZUP, sablières et ruralité morose, tous aussi solitaires que lui, tous en froid avec un passé qui les entrave et dont il ne pourra glaner que quelques brindilles, donnant (bien obligé) en fin de compte carte blanche à son imagination pour résoudre ce qui restera sans doute à jamais, pour les autres, une énigme.

« Au fil de mon errance, je me suis mis à écrire.
À écrire dans ma tête ce que je pourrais écrire si, plutôt que de déambuler, bousculé par des voix au point de manquer de tomber, je me confiais à mon ordinateur ».

On arrive ici au point de jonction entre Lionel-Édouard Martin et son narrateur. L’écrivain tient bien les rênes. De temps à autre, il lâche la bride et prend des chemins de traverse. Il imbrique des séquences précises, que l’on pourrait croire, à tort, annexes, à l’intrigue initiale. Il apprécie les zigzags aux alentours de la ville et les retours au passé.

On retrouve avec une réelle délectation cette langue qui est celle d’un styliste ne cherchant pas (ce n’est pas si fréquent) à séduire. Sa langue est juste, imagée, incarnée parfois, rugueuse quand il le faut, sachant, successivement, se détendre ou se compacter en restant toujours énergique et efficace.

Lionel-Édouard Martin : Anaïs ou les Gravières, les éditions du Sonneur.

À découvrir également, du même auteur, Bruegel en mes domaines, « petites proses sur fond de lieux », de la Bavière au Maroc en passant par Haïti, le Poitou ou la Martinique, aux éditions Le Vampire Actif et Avènement des ponts (Tarabuste éditeur), proses et poèmes qui jettent bien des passerelles entre les vivants et les morts mais aussi entre l'être et son environnement immédiat, mobile, habité, visible ou invisible. On y découvre notamment Entre mondes, en très bel hommage à Édouard Glissant.



jeudi 9 août 2012

En route pour Haida Gwaii

Suivre pas à pas Jean-Claude Caër dans ses périples de l’autre côté de l’Atlantique, en prolongeant parfois, comme dans ce livre, la route jusqu’aux bords du Pacifique, c’est se préparer à percevoir ce qui trop souvent nous échappe. Ce peut être « un petit caillou en forme de baleine », ou le souffle du vent qui s’engouffre « avec le ciel au loin entre les gratte-ciels », ou encore « le sable, l’écume, la lande, les oyats ». On le sent constamment aux aguets, prêt à saisir ce qui s’attache au lieu vers lequel il se dirige, disponible, ouvert à toutes les surprises, sensations ou visions brèves qui vont jalonner son chemin.

« Me voici fourbu
Dans le greyound parmi les coréens
Qui tombent de fatigue alors que la nuit transperce l’Empire State Building,
Franchissant le tunnel Lincoln,
Dans la vase d’un ciel incertain, entouré d’usines et d’autoroutes. »

Sa curiosité reste en alerte. Ses voyages – réels ou imaginés – sont portés par un cheminement intérieur où tout ressenti doit être filtré et donné de façon juste, avec simplicité, sans le moindre épanchement. Ses lentes flâneries permettent de desserrer bien des étaux en insufflant plus de légèreté à une réalité qu’il ne néglige pas mais sur laquelle il ne veut pas venir buter. Ses envies de rencontre le portent ailleurs, vers des êtres dont les livres l’accompagnent depuis longtemps et auxquels il souhaite rendre visite, la plupart du temps devant le carré d’herbe ou le marbre de leur dernière demeure.

« Nous cherchons le Sleepy Hollow Cimeterry
où reposent Emerson, Thoreau, Hawthorne
et Louisa May Alcott, l’un près de l’autre mêlés. »

Son cheminement se fait par étapes, au fil de la construction du livre. Avant d’arriver là où il souhaite s’attarder, il lui faut sillonner d’autres espaces, garder à l’esprit ses points d’ancrages en Finistère, traverser le Maine, se remémorer des balades éparses dans divers pays ou de simples soirées parisiennes...

La dernière partie du recueil, qui donne son titre à l’ensemble, est une immersion dans le quotidien (le climat, les travaux, les coutumes, les paysages) des indiens Haida qui vivent dans un archipel situé sur la côte Nord-Ouest du Canada, sur ces bouts de terre rugueux qui s’appelaient encore, jusqu’en juin 2010, les îles de la reine Charlotte et qui se nomment désormais Haida Gwaii. C’est ici que Jean-Claude Caër nous invite. Sa parole fluide et maîtrisée est propice au partage immédiat. Il s’agit de mettre, comme lui, nos pas dans ceux des « ombres présentes » qui habitent près des « rouleaux de l’océan » et de glaner des instantanés de vie simple, lointaine, immémoriale...

« Désormais je pose blessé près du totem de Bill Reid à Skidegate.
Je ramasse une plume d’aigle parmi les tombes anciennes
Le marin Watson mort en 1899
Stèle ornée d’un goéland.
Jane Shakespeare morte en 1904, 70 ans,
Un petit ours.
Tom Stephens, mort en 1902, 65 ans,
Un ours noir.
Chief Skidegate, mort en 1902,
Sans nom, du clan du Corbeau. »

La pluie et le vent accompagnent le discret J.C. Caër en permanence dans ses escales, le long d’une côte haida où les morts (connus – tel Nicolas Hughes, le fils de Sylvia Plath et de Ted Hughes qui se pendit dans sa maison en Alaska en avril 2009 – ou inconnus) ne le sont pas vraiment puisque vénérés, visités, honorés par celui qui sait ce qu’il leur doit, ce qu’il accepte de leur prendre afin de mieux se connaître et de poursuivre la route en portant un peu de leur savoir vivre et mourir avec lui.

 Jean-Claude Caër : En route pour Haida Gwaii, éditions Obsidiane.

mercredi 1 août 2012

C'est à dire

Il sait que le chemin aux pavés disjoints sur lequel il se trouve, parfois à son corps défendant, marcheur qui tombe et se relève, s’obstine, replaçant d’un coup d’épaule et de nuque le sac rempli des cris vifs de l’enfance sur son dos, il sait que ce chemin caillouteux, s’il s’étrécit de plus en plus, reste le seul vraiment praticable pour espérer poursuivre le quadrillage minutieux des territoires de l’angoisse et de la mémoire qu’il mène depuis si longtemps.

« les ramassant en vrac,
je tentais
d’enfouir mes souvenirs, ces témoins
de souffrance(s)
dans ces sacs noirs
de deuil & pleurs
pour
à la mer haute, les jeter, qu’ils s’y noient »

C’est sur ces travées instables que l’on retrouve Franck Venaille. Il avance à son rythme. Il arpente des paysages que sa propre histoire a peu à peu gravé en lui. Ceux des monts, des dunes et des ornières côtoient ceux qui ont à voir avec le sable du désert, « les chiens de guerre », « la corvée de bois » et d’autres encore, qui vont aux lagunes, aux canaux et aux îles. Tous touchent, à leur façon, des Flandres en Algérie en passant par Venise, les fils dénudés d’une enfance mal vécue dont il réactive ou invente, à rebours, de brefs fragments où perce une fugace acceptation de vivre. Il va la puiser dans les gestes souples d’anciens corps heureux que sa mémoire convoque, ravivant ici un rien d’insouciance, là une « part d’animalité », ailleurs les jeux adroits et naïfs de ceux qui n’ont toujours pas été touchés par la tristesse.

« J’étais un homme aimant et fragile
j’étais celui-là
fuyant l’ancien enfant demeuré en lui ».

Ne jamais opposer ce qui relie ce qu’il fut et ce qu’il est (« j’étais quelques uns à courir », note-t-il), par delà le corps qui s’use ou le réseau des nerfs qui se vrille est une constante qu’il porte avec élégance. Le nord, celui des zones portuaires, des casinos en bout de quai, des digues ouvertes et des plages attenantes où il lui arrive de faire halte, reste, à cet effet, son meilleur allié.

« Je vous regarde rouler à même le sable
enfants de mon enfance triste
quand sur vos bicyclettes d’un beau noir de
Flandres
vous montez à l’assaut des dunes »

Alliant poèmes brefs, proses narratives, lieds et psaumes (subtilement détournés), Venaille se dirige résolument vers celle qu’il nomme « la mer de notre Nord ». Il ne s’embarque pas mais il fait en sorte que les humeurs océanes (ressac, marées aux coefficients divers, houle forte ou avis de grand frais) s’adaptent aux siennes et le préparent à y frotter son corps, son histoire, ses textes. Il la regarde. La toise, la palpe. Teste son sable et son varech intérieurs. L’installe en lui. S’installe en elle. Et la force à remuer, à bouger, à le suivre là où il se trouve, y compris à l’hôpital où « les nuits de trop d’humidité », il la hèle, du fond de sa mélancolie, lui demandant s’il est trop tôt, ou trop tard, pour monter à bord.

« Je suis celui-là.
O Nord !
Je viens humblement vous demander pardon. Je suis l’une de vos mauvaises créatures. Mon âme est sombre et je sombre dans les vagues. Je vous demande de m’accorder au moins votre compassion.
J’exigerai l’impossible plus tard. »

 Franck Venaille : C’est à dire, Mercure de France.

vendredi 20 juillet 2012

À notre humanité

L’histoire est souvent présente dans les textes de Marie Cosnay. Elle l’est également dans ce nouveau roman dont le cœur bat au rythme de la semaine sanglante qui marqua la chute de la Commune, en mai 1871, décimant en grande partie la classe ouvrière de l’époque.

Puisant aux sources, relisant en particulier les témoignages recueillis sur place par Prosper-Olivier Lissagaray, elle bâtit son roman en en éparpillant les séquences, leur faisant parfois prendre l’air d’un autre temps, façon de montrer (en évoquant l’engagement de l’italien Elio Vittorini et celui de l’espagnol Ramon Sender dans leur combat contre le fascisme et le franquisme) que la manière dont fut réprimée cet événement a, depuis, été fréquemment utilisée.

" Vingt sept ans après les événements de 1871, Lissagaray s’explique dans la Revue blanche. L’historien à qui Marx refusa la main de sa fille cadette résume ainsi les causes de la chute de la Commune : n’avoir pas occupé le Mont Valérien. Avoir attendu le 3 avril pour marcher sur Versailles. Avoir laissé le comité central s’ingérer dans les affaires après les élections. Légiférer et légiférer alors qu’il fallait combattre."

Ce que décrit Marie Cosnay, c’est l’avancée, sur tous les fronts, des soldats des troupes versaillaises qui ont en charge de réprimer la Commune en ne faisant aucun prisonnier. Les insurgés résistent comme ils peuvent. Les autres avancent. On tue à tour de bras. On exécute au Père Lachaise, à Montmartre et aux Tuileries.. On fusille au Luxembourg, dans la cour du Sénat ou le long du mur de la prison de la Roquette. « Boulevard Malesherbes, les Versaillais tirent sur les fédérés qui tombent les uns après les autres ». L’un d’entre eux affronte le feu des balles en criant « à notre humanité ». La Seine prend des teintes de plus en plus rougeoyantes. Là où les barricades brûlent, des centaines et bientôt des milliers de morts jonchent le sol. On vide son chassepot sur le corps des gisants qui n’ont pas encore tout à fait cessé de respirer. Ainsi Nathalie, qui se jette aux pieds de son mari Édouard que l’on vient d’abattre contre le mur de la prison. Une première balle a « fait danser » son corps. Le soldat a pitié. Cela ne l’empêche pas de tirer une seconde fois sur la jeune femme qui tressaute et meurt en quelques secondes.

Cette histoire dans l’histoire, celle d’un couple exécuté parce qu’Édouard, le révolutionnaire, l’internationaliste, a été dénoncé par sa propre belle-sœur pour que Emmy, leur fille de six ans, puisse avoir la vie sauve, court tout au long du roman.

" Emmy ne se lasse pas d’entendre, dix ou quinze ans plus tard, sur le bord du canal où ils viennent pour leur satisfaction, les bourreaux en confidence."

L’enfant qui eut la vie sauve en 1871 et qui finira par sombrer dans la folie erre, dans les années 1885, 1890, au bord du canal de l’Ourcq où elle offre son corps aux soldats en leur demandant, en échange, de lui raconter les souvenirs de leur massacre.

" Elle les reçoit. Ils parlent. Elle prend note de leurs confus souvenirs et malheureuse fierté dans un cahier qu’elle appelle registre et qu’elle cache entre sommier et matelas."

L’écriture de Marie Cosnay est sensible et nerveuse. Elle passe de l’âpreté à la douceur et réussit, grâce au souffle qu’elle insuffle à ses phrases et à la belle alchimie qu’elle créé entre ses références et son imaginaire en éveil, à tisser les lambeaux (il ne peut pas en être autrement) d’une histoire qui déborde et dépasse celle qui sert, au départ, de cœur à l'ouvrage.

 Marie Cosnay : À notre humanité, Quidam éditeur.