lundi 14 décembre 2015

En-dehors

Cela fait un bon bout de temps que la vie au dehors n’existe plus pour eux. Ils sont détenus à la prison de la santé et c’est dans son enceinte qu’Angela Lugrin les retrouve une fois par semaine. Elle y enseigne la littérature et les prépare à passer le diplôme d’accès à l’université. Ces hommes, jeunes pour la plupart, ont connu jusque là des parcours chaotiques. Chacun a sa personnalité. Ils peuvent être fringants, timides, séducteurs, arrogants, rieurs, effacés. Tous sont momentanément rejetés sur le bord de la route, ne s’y complaisant pas mais s’y adaptant néanmoins à leur manière, avec en eux une flamme qui les portent à étudier.

« Le corps de ces hommes dit l’absence. Leurs mouvements ralentis. Une nonchalance angoissée. Une sorte de mollesse dans les muscles qui saillent. Des pas chaloupés. Des yeux fatigués. Un point aussi dans le ventre autour duquel le corps s’organise. Un centre d’équilibre. Vital. »

Évoquant ses cours, l’étude du Cid ou des Liaisons dangereuses notamment, elle note la façon qu’ont ces détenus d’appréhender les textes, de les commenter, de se moquer aussi de ces personnages littéraires qui leur semblent, de prime abord, très décalés. Elle les aide à entrer dans ce monde secret, à laisser de côté leurs a-priori, à exprimer et à expliquer leurs points de vue. Elle parvient, au fil des séances, presque toujours en douceur, à cerner la sensibilité de chacun, dessinant au final une série de portraits précis et attachants.

Elle sait qu’il lui faut en permanence garder une certaine distance, ne pas céder à l’empathie, et pas plus à la compassion. Être à sa place et s’y tenir. On la sent, au fil des chapitres qui s’assemblent en suivant la chronologie de l’année, totalement investie dans sa mission, au point d’en rêver parfois la nuit.

« Ce n’est pas un monde idéal, évidemment. Juste un monde à l’abri du dehors. Une sorte de forêt obscure et envoûtante de contes de fées. Pour moi, qui en sort toujours. Pour eux, c’est un enfer où les heures ont cessé de couler. »

C’est un récit posé et captivant que propose Angela Lugrin. Elle accompagne ses étudiants jusqu’à l’examen (plusieurs vont le réussir), rappelle l’âpreté de la vie en détention (vétusté des cellules, fouilles, brutalités, suicides, nuits sans sommeil) et ne se réfère jamais aux faits qui les ont amenés là. Son propos et son travail se situent ailleurs. En prison certes, mais légèrement "en-dehors", dans une salle de cours qui s’ouvre pour donner une autre respiration (et un peu d’air venu de l’extérieur) à ceux qui vont s'y retrouver durant l'année.

« Jean me dit que les personnages des Liaisons dangereuses sont des "vicelards". Je lui dis qu’on s’en fout, qu’on n’est pas là pour porter un jugement moral sur eux, mais juste pour observer les recoins de la langue, soulever quelques pierres et regarder si la terre est humide, brûlée, fertile. »


 Angela Lugrin : En-dehors, éditions Isabelle Sauvage.

dimanche 6 décembre 2015

Louis-François Delisse

L’œuvre de Louis-François Delisse –  né en 1931 au hameau de Gibraltar, près de Roubaix – a beau être imposante, elle reste pourtant, aujourd’hui encore, trop peu connue. Ses publications discontinues, marquées par de longs silences (rien par exemple entre Le Vœu de la rose, G.L.M., 1961 et Hymne d’I, Ecbolade, 1979) y sont sans doute pour quelque chose. 

Delisse, célébré dès les années 50 par René Char, Michaux, Queneau (qui ne réussira pas à faire éditer Les Lépreux souriants chez Gallimard), a quitté la France à la veille de la guerre d’Algérie pour s’établir au Niger où il vécut jusqu’en 1975. L’arrêt de toute publication correspond à cette période. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’écrivait pas. Bien au contraire, et c'est ce que démontre Laurent Albarracin qui retrace le parcours du poète en saisissant parfaitement la longue période africaine, la plus féconde, celle qui permet à l’ensemble de l’œuvre de trouver son assise, son centre, sa clarté, ses ciels voilés, ses puits d’eau ou de lumière. C'est également là-bas que son écriture s'affine et se pose, se dotant d'un lexique adapté, d'un "lyrisme sec"  et d'un surprenant sens de l’ellipse et de l’image qui jaillit toujours à l’improviste, avec une belle régularité.

L’amour, le corps, le désir (« du désir d’entrer en désir ») et la sensualité sont des constantes chez lui. C’est ce qu’explique, exemples à l’appui, Albarracin en s’arrêtant longuement sur Les Lépreux souriants (récits publiés 50 ans après avoir été écrits) et en faisant de fréquents détours vers les poèmes dans lesquels l’auteur n’a pas besoin d’user de longues phrases pour aller là où il aime se perdre ou se retrouver  : « je me suis retourné / dans ta bouche / avec tes cuisses ».

En cinquante pages, Laurent Albarracin éclaire le trajet de L.F. Delisse en y dégageant les thèmes forts (l’érotisme, la présence constante des fleurs, l’idée de l’oiseau, le soleil, l’attrait pour la maigreur, les voyages, la mort, la noirceur sans cesse éloignée). Suit un choix de textes qui court sur  les différentes décennies traversées par un poète essentiel, hors circuit et évidemment actuel.

" triste panier d’amour
est au marché

il passe sur toutes les têtes
il a des pagnes sur tous les ventres
mangez l’amour

l’amour a les piments de sa bouche
et l’amour est un concombre dans ses
hanches

mangez l’amour "
(Soleil total, G.L.M. 1960)

Louis-François Delisse par Laurent Albarracin, éditions des Vanneaux, 2009, collection « Présence de la poésie ».

Tous les jours, du 16 au 20 novembre dernier, Jacques Bonnaffé a lu la poésie de Louis-François Delisse sur France Culture. Ci-dessous les liens pour réécouter ces lectures :

16/11/2015
17/11/2015
18/11/2015
19/11/2015
20/11/2015

Louis-François a publié Le Logis des Gémeaux aux éditions du Corridor Bleu en 2011. On peut également le retrouver aux éditions Apogée, Atelier de l'agneau, Les Vanneaux,
De fleur et de corde, éditions Wigwam 2006, est toujours disponible.




dimanche 29 novembre 2015

Victoria n'existe pas

Il monologue à tout va. Parle de son quartier (Victoria) à Athènes. Dit que s’il ne le reconnaît plus, c’est parce que trop d’étrangers s’y côtoient et y vivent, passant l’essentiel de leur temps dehors. Ceux-là, il les déteste. Il leur attribue tous les maux. C’est à cause d’eux que les pauvres comme lui galèrent et ne trouvent plus de travail.

Celui à qui il s’adresse est assis en face de lui dans un train qui file vers Athènes. Il n’a pas besoin de l’écouter longuement pour savoir de quel côté penche cet individu dont la parole chargée de haine ne mollit jamais. Il la reçoit tout en pianotant sur son ordinateur. Ose à peine en placer une. À chaque fois qu’il essaie, l’autre reprend la balle en assénant toujours   un peu plus ses propos xénophobes, égrenant les solutions radicales (et finales) qu’il préconise. Pour lui, la méthode appliquée par le Japon pendant la guerre qui l’opposait à la Chine mérite d’être étudiée de près.

« Qu’est-ce qu’ils mangent les Chinois ? Ils mangent du riz. Quand ils leur faisaient la guerre, les Japonais leur balançaient des jarres de riz par les avions. Des milliers. Sauf que le riz avait des puces, et les puces avaient la peste. T’as compris maintenant ? »

L’arme qui lui semble la mieux appropriée serait du pain empoisonné déposé dans un sac plastique à proximité des poubelles.

« On l’attache au bac à ordures comme des honnêtes gens, le petit Paki le prend, raide mort le petit Paki, cette fois t’as compris ? »

Il énonce cela sans sourciller et sans que les autres passagers du train bondé ne trouvent à y redire. Il poursuit. Fait partie de ceux qui pensent qu'un territoire n’appartient qu’à ceux qui y ont tissé des liens depuis de nombreuses générations. Les autres, y compris ceux qui arrivent d’un quartier situé à trois ou quatre rues de là, doivent déguerpir.

« Moi j’habite à deux pas d’Aghios, et à un feu de la place, donc j’appartiens à la place. »

Yannis Tsirbas, dont c’est ici le premier livre, entrecoupe le discours brutal de l’inconnu du train par quelques séquences où des anonymes  évoquent des épisodes de leur vie passée au cœur du quartier. Son texte est dense, âpre, sans concession, prompt à susciter le malaise tout en nommant clairement les choses. Le lecteur se retrouve au centre d’un ring improvisé qui est, hélas,  loin de lui être inconnu. Il y a d’un côté celui qui cogne à coups d’arguments usés mais difficiles à contrer et de l’autre celui qui sent qu’il n’a pas la force (ni l’envie) de répliquer. S’il intervient, l’autre le rabroue aussitôt, ajoutant invective et prestance physique à ce racisme ordinaire qu’il sait très en vogue et sur lequel il surfe avec aisance. Le face à face n’a pas lieu. Le causeur garde la parole puisque personne ne la lui conteste. Constat sans appel. Placé au cœur d’un livre nerveux, solide, implacable. Qui vise et tape là où ça fait mal.

 Yannis Tsirbas : Victoria n’existe pas, traduit du grec par Nicolas Pallier, Quidam éditeur

mercredi 18 novembre 2015

Bistrots, rades et comptoirs

Novembre, décembre. La pluie crépite sur le pare-brise d'un camion qui sillonne les routes de Bretagne à bon rythme. Il y a deux hommes à bord. Ils ont à peu près trente ans et se sont promis d'aller à la rencontre de ce qui se fait de mieux, autrement dit de plus convivial, authentique, tonique et chaleureux, en matière de vieux bistrots dans la péninsule. Celle-ci traîne, comme souvent à pareille époque, une pénurie de lumière susceptible d'alimenter, si l'on n'y prend garde, cette satanée mélancolie qui erre dans les parages. Il faut faire attention. Ne pas se laisser envahir par ce lierre mental qui ronge les sangs et use les neurones.

Pour garder intacte, en ces mois noirs, la fragile petite loupiote intérieure que chacun porte en soi, on peut par exemple, à l'improviste, abandonner un temps ses pénates (et télé, chats, charentaises) pour retrouver l'ambiance d'une buvette de proximité où l'on pourra, entre autres bienfaits, frotter sa solitude à celle des autres. Le remède est simple et efficace. Les deux qui longent d'abord la côte, puis s'aventurent dans les terres avant de pousser leur véhicule à l'assaut des montagnes râpées, le constatent dès le premier arrêt. Et ce qui se passe Au Maëva, sur le port du Légué à Plérin, tout en bas de Saint-Brieuc, va se reproduire partout où ils vont se poser. Chez Paulo, Chez Anza, Chez Mimi ou Chez Josette, dans tous ces rades de fortune où l'on parvient aisément à se réchauffer le cœur, la tête et les tripes en même temps, prédominent la même attention à l'autre, la même envie de s'exprimer, de mieux se connaître et de partager des moments de convivialité. Le régime qu'ils se sont auto-prescrits (au minimum un bar par jour - avec station prolongée au comptoir, tous les sens en éveil, curiosité de rigueur et discussions impromptues avec les tenanciers, tenancières et habitués) dure un peu moins de quarante jours. C'est une sorte de carême à l'envers et en saison creuse. Ils le mènent avec une certaine gourmandise. Y laissent parfois, à force d'écluser, un peu de santé mais cela est normal : tout sacerdoce à un coût. Et celui-ci, ce tour des havres chauds nichés entre bourgs et bourgades, vaut bien quelques gueules de bois puisqu'il va leur permettre de découvrir bien plus que ce qu'ils espéraient. À chaque halte, ce sont des îlots de résistance et de liberté qui s'ouvrent à eux. Il suffit de pousser une porte, de saluer la compagnie, de dire d'où l'on vient et ce que l'on veut, pour que le dialogue s'enclenche, pour que les tournées se multiplient, pour que les langues claquent et se délient, pour que l'histoire du lieu se dévoile et pour que la bonne humeur et l'humour s'installent et rayonnent dans la pièce toute entière. Attirer la sympathie ne va pas forcément de soi mais chez ces deux-là, on la sent d'emblée, et naturellement, ancrée. Elle est communicative. Ils aiment les gens. Qui le leur rendent bien.

Sylvain Bertrand tient le clavier. Il restitue à sa manière – qui est simple, vive, alerte, proche de l'oralité – les bribes, brèves, histoires, légendes et anecdotes glanées au fil du périple. Il explique au préalable comment le projet a pris naissance. C'était à Lannion, après une escale à La Porte de France, où ils s'étaient aventurés dans le but de déguster une Suze. Il raconte leur passage au bar en brossant avec finesse et légèreté le portrait de la patronne à la voix chevrotante qui avait, ce jour-là, profité de leur écoute attentive pour se délester de quelques fragments de mémoire. Il sait tenir son lecteur en haleine, n'essaie pas de bien écrire, saisit simplement l'ambiance des lieux, rappelle l'imminent rôle social que joue le bistrot. Le regard vif de Yann Lestréhan, son compère photographe, capte à l'instant T ce qui se trame à contre-jour ou à mi-pénombre, au hasard d'un reflet de table, de verre, de bouteille ou de vitre embuée. Il fige ainsi, en une demi-seconde, une scène fugitive ou un détail du décor que tous deux pourront revoir après la fermeture. Leur duo a fière allure et tourne telle une horloge impeccablement réglée. Leur camion (avec sacs de couchage et provisions de première nécessité entreposés à l'arrière) ronronne sur les routes départementales et chemins vicinaux et finit parfois sa route en balayant à coups de phares les graviers d'une cour de ferme où ils débarquent, répondant à une invitation qui leur a été faite, un peu plus tôt dans la soirée, au bar du coin. L'imprévu colle à leur tempérament. Vivre le moment présent avec intensité requiert une disponibilité d'esprit qui ne leur fait jamais défaut.

Sylvain Bertrand et Yann Lestréhan : Bistrots, rades et comptoirs, récits d'un tour de Bretagne, éditions Goater.

mercredi 11 novembre 2015

Jours de liesse

C’est dehors, au milieu des autres, dans l’incessant flux des piétons qui vaquent, se croisent, se heurtent, participant lui aussi à la grande bousculade, y happant des odeurs suaves, froides, enivrantes ou surannées, celles qui émanent des corps, des caniveaux, des chiens mouillés, des poubelles, des pots d’échappement, des cuisines ouvertes, c’est dans le brouhaha, dans l’agitation quotidienne, brutale et sauvage des rues animées que Saïd Mohamed va puiser l’étonnante vitalité qu’il diffuse ensuite sans compter dans ses poèmes. Il est ici en pays de connaissance. Il se mêle à ceux qui lui ressemblent et qui éprouvent l’impérieux besoin de côtoyer la foule plutôt que de s’isoler en chambre close. Cela se passe dans certains quartiers de Marrakech, de Paris, d’Istanbul ou de New York, dans des artères populaires que sillonnent des milliers d’anonymes souvent immigrés, réfugiés, délaissés, exclus, déclassés. Chacun d’entre eux porte une histoire particulière (qui a à voir avec la pauvreté, la douleur, la guerre) et un présent qui prend des allures de survie en terre hostile.

« A Bab Doukala il faut s’être roulé dans la boue, les déchets des légumes et les couleurs emmêlées des montagnes de carottes, d’oignons blancs, de patates, de citrouilles, d’oranges, de bananes, de tomates, de courgettes, d’aubergines.
Y avoir entendu les cris des charretiers, les insultes des acheteurs.
Ainsi à Bab Doukala va le peuple qui patauge dans la richesse et l’indigence.
Peuple, sombre, de gueux fiers. Foule laide et grouillante, de noble et de mendiants mélangés. »

Arpentant l’espace urbain, il note plus ce qu’il ressent que ce qu’il voit et en profite pour mettre en route son imaginaire. Celui-ci le propulse dans des territoires où la réalité perd de sa rudesse. Quand il desserre l’étau quotidien, c’est pour y ajouter une dose de fantastique plus ou moins relié à certaines coutumes et légendes.

« L’ouvrier maçon, père de famille affamée, a bu le lait d’une femme enceinte, respiré l’encens, laissé couler le sang d’un coq noir sur la terre.
Il a suspendu une tête d’agneau au porte-bagages de son vélo et fait sept fois le tour des remparts dans le sens du soleil.
En rentrant chez lui après son labeur il a vu qu’un festin et un palais l’attendaient.
Sa tête envoûtée résonnait, des coups la frappaient drus, telle la peau de chèvre polie d’un tambour. »

Il y a chez Saïd Mohamed un souffle (l’oralité n'y est pas étrangère) qui tend, à l’extrême, chacun de ses textes. Ce souffle-là est porteur d’une énergie rare. Qui doit, de temps à autre, on imagine, l’épuiser.

Saïd Mohamed :Jours de liesse, illustrations de Coline Bruges-Renard et préface de Jacques Morin, Les Carnets du Dessert de Lune.