jeudi 20 janvier 2011

Les trucs sont démolis

Les trucs sont démolis permet enfin de rendre la poésie de Paol Keineg lisible dans la durée. En 400 pages, cette anthologie, qui court de 1967 (année de publication du Poème du pays qui a faim, texte qui, d’emblée, le fit connaître) à 2005 (parution de Là, et pas là) montre la force et la belle énergie qui s’affichent (malgré les désillusions, les silences et les pirouettes désabusées) en permanence au cœur de l’œuvre.

L’aventure se situe bien dans la langue, celle-ci étant d’abord déliée, tonitruante, proche de l’oralité puis peu à peu ramassée, concise, serrée tout en restant nerveuse, rageuse et claquante. Aventure au long cours. Keineg s’en explique dans une étonnante (et détonante) préface (« en vieillissant on ne renonce pas : on aiguise ses armes », dit-il). Sans concession, avec une patience d’abeille et, régulièrement, d’inévitables constats, des pieds de nez, des flèches courtes et précises.

« Les poètes d’aujourd’hui doivent s’expliquer. Parfois les explications sont lumineuses ; souvent je les trouve barbantes. »

« Puisque toute vie est un échec, échouons toujours mieux. »

Keineg aime réactualiser le passé à sa manière, transformant Boudica en « pin-up des poids lourds » ou imaginant « georges perros au paradis » emportant « kafka sur sa moto ». Il aime, de même, interroger les mythes. Qui ne s'en sortent jamais à bon compte. Il le fait avec subtilité. Cela lui permet de relier les époques en un éclair et de visiter ce « pays hirsute » où dans les « hameaux à plat ventre, les hommes saouls dorment suffoqués » en notant peu de différences au fil des siècles. Les mythiques Dahut, Taliesin ou Boudica l’accompagnent et traversent à ses côtés de nombreux champs de pommes de terre pour se rendre Chez les porcs, dans cette micro-société qui ressemble tant à la nôtre :

« Je tire mes informations d’un monde disparu où la vie des porcs faisait l’objet de commentaires monotones le soir autour du feu. Comment dire la souffrance dingue des porcs d’aujourd’hui ? Ma lointaine enfance, qui n’est pas celle que vous croyez, je l’ai peuplée du porc universel. »

Le parcours hors norme de Keineg, de Bretagne en Amérique, passant, écrivant, rêvant d’une langue à l’autre, et comprenant aussi que « toute langue est étrangère », ce parcours opiniâtre qu’il ne peut s’empêcher de (sans cesse) relativiser (« ô vous / que la poésie exalte / comme vous avez raison / de me tourner le dos ») devient ici non seulement très perceptible mais également accessible à ceux qui n’ont pas pu lire les premiers ouvrages, tous épuisés. C’est une somme de grande densité que l’on peut désormais partager.

Cela dit, Les trucs sont démolis (l’expression est empruntée à Tristan Corbière) ne représente qu’une partie du travail de Paol Keineg. Il reste, à côté de l’immense bloc poétique, un autre pan à (re)découvrir. Celui de son théâtre. Autrement dit celui du Printemps des bonnets rouges (qui fut mis en scène par Jean-Marie Serreau), celui de Dieu et madame Lagadec, celui de Anna Zéro et de Terre Lointaine (mis en scène par Annie Lucas et le théâtre de Folle pensée).

Paol Keineg : Les trucs sont démolis, coédition Le Temps qu’il fait et Obsidiane.

mardi 11 janvier 2011

Migrante est ma demeure

Principal artisan de la renaissance du joïk, chant traditionnel du peuple same, interprété a capella, parfois accompagné d’un tambour, Nils-Aslak Valkeapää, est également le grand poète de la vaste Laponie (qui s’étend de la Suède centrale à la presqu’île de Kola dans le nord de la Russie).

Né au cœur des montagnes, dans la partie méridionale de la Laponie finlandaise, Valkeapää, fils d’un éleveur de rennes, a vécu, comme tous les siens, le nomadisme de rigueur dans cette région désertique du nord de l’Europe. Il a toujours tenu à y ajouter des mots, du sens et des perspectives. À partir de choses aussi simples que celles-ci : savoir ce que l’on doit au passé, n’empêche pas de vivre au présent. De même, être attaché à sa terre n’exclut pas, bien au contraire, de s’ouvrir aux autres, même si le voyage génère ses propres limites.

« Pour les soucis, tu n’as que l’embarras du choix
le monde entier te tend les bras. »

Cette ouverture, que l’on retrouve dans ses disques (où le joïk se mêle au jazz grâce au saxo et aux percussions qu’il y met), s’inscrit également dans ses poèmes. Il a grandi au rythme de la transhumance. Chaque saison reste pour lui symbole de migration. Il l’écrit. Il en détecte l’éphémère. Et migre, quand il ne peut faire autrement, dans son imaginaire. Avec les Indiens, les Inuits et tous ceux dont il se sent proche.

« Si je ne savais pas
que je suis moi et que j’appartiens à un peuple
je n’aurais pas su
que tu es toi
et tant de peuples du monde à la fois. »

Migrante est ma demeure est une trilogie qui débute par un long recueil, intitulé Les nuits de printemps si claires. C’est le livre des saisons, dedans et dehors, le livre où la nature dicte sa loi et où l’homme se montre ingénieux pour s’y adapter au mieux. Vient ensuite Chante gazouille grelot des neiges, hommage au passé et à l’éphémère qui guette tout un chacun. Enfin, apparaît le dernier ensemble, Une source aux veinules d’argent, écrit dans la proximité de nombreuses populations autochtones, aussi écartelées que les Sames, entre tradition et modernité.

Le livre, superbe, que proposent les éditions Cénomane, permet non seulement d’approcher un pan de l’œuvre écrite de Nils-Aslak Valkeapää (1943 – 2001) mais aussi de découvrir ses dessins, croquis, fragments où figurent herbes, steppes, portraits, animaux familiers, habits, demeures (montées, démontées) d’un quotidien saisi sur le vif.

« L’été nous le passons sur la presqu’île d’Ittunjarga
et l’hiver nos rennes sont dans la contrée de Dalvadas. »

Valkeapää, qui fut également acteur dans un film norvégien (Le Passeur de Nils Gaup) en 1988, est peu à peu devenu un modèle pour de nombreux poètes et artistes sames, Mari Boine étant sans doute aujourd’hui la plus connue.

Nils-Aslak Valkeapää : Migrante est ma demeure (traduction du same du Nord, notes et postface de M.M. Jocelyne Fernandez Vest), éditions Cénomane.

dimanche 2 janvier 2011

Un autre

Un autre, initialement publié en 1999 chez Actes Sud, est disponible en poche depuis 2008. Ce livre, sous-titré « Chronique d’une métamorphose », permet d’entrer de plein pied dans l’univers hors norme de l’écrivain hongrois Imre Kertész. A partir de notes prises entre 1990 et 1995, au hasard des escales qui le mènent là (en Allemagne, en France, en Italie, à Vienne et à Tel-Aviv) où on lui demande de venir témoigner sur l’Holocauste, il s’interroge sur ce qu’il est, et comment, peu à peu, lui qui fut déporté à Auschwitz en 1944 (il était alors âgé de 15 ans) et libéré du camp de Buchenwald en 1945, est devenu « un autre » sans pouvoir, pour autant, dire qu’il est désormais lui-même.

« Tout en moi est immobile, profondément endormi. Je remue mes sentiments et mes pensées comme une benne de goudron tiède. Pourquoi est-ce que je me sens tellement perdu ? A l’évidence parce que je suis perdu. »

Il faut évidemment replacer cet ensemble dans son contexte historique. Suite aux changements politiques survenus en Hongrie et dans les pays de l’est après la chute du mur de Berlin, Kertész, qui vient de passer quarante ans dans l’ombre, écrivant, traduisant, expérimentant sa « métaphysique du renoncement » en opposant sa seule fragilité au « chant incessant des sirènes du suicide spirituel, intellectuel et, pour finir, physique », lui dont le but était pour cela de « rester anonyme », peut enfin quitter son pays et voyager, arpenter les gares, les aéroports, flâner, aller de rencontres en lectures tout en restant constamment lucide et inquiet.

« On ne peut pas vivre sa liberté là où on a vécu sa captivité. Il faudrait partir quelque part, très loin d’ici. Je ne le ferai pas. Alors il faudrait que je renaisse, que je mue – mais pour devenir qui, pour devenir quoi ? »

Durant cinq ans, dans ce journal volontairement désordonné, multipliant les va-et-vient entre Budapest et bien d’autres villes, Kertész va vivre et écrire (et traduire Wittgenstein) pleinement au présent tout en faisant d’inévitables retours sur son passé, revenant sur ses principaux livres (Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Être sans destin, Le Refus), sur les circonstances de leur écriture et sur la douleur qui les traverse en un monologue intérieur où tout apitoiement est exclu.

« Dans le train, quelque part entre Zurich et Berlin, j’ai cru trouver le magma brûlant et gros d’inspiration de la pièce que j’écris : à travers le suicide du personnage principal, je ferai le deuil de mon propre être créateur – de l’individu qui en trente ans de travail secret, productif mais inoffensif, a façonné, bombyx sortant de son cocon, cet autre que je suis maintenant. »

Avec le recul, on ne peut s’empêcher de penser que ce texte en cours est Liquidation, livre (qui se situe entre  roman et  pièce de théâtre) auquel il aura travaillé huit ans et qui ne sera publié qu’en 2003. On ne peut pas non plus, lisant ceci : « Je vivais comme un chien, enchaîné à mes fausses idées solitaires, tout au plus hurlant à la lune de temps en temps. Je croyais que personne ne lisait ce que j’écrivais, que personne ne connaissait mon existence » ne pas songer à l’étonnement qui fut le sien quand un jour d’octobre 2002, il apprit – en écoutant la radio – que les jurés du Nobel avaient décidé de lui décerner leur prix.

L’écrivain que l’on suit, alerte, vif, enjoué, lucide et maniant la dérision avec parcimonie dans cette chronique d’une métamorphose est loin de s’imaginer une telle chose. Plus tard, apprenant la nouvelle, Imre Kertész avouera qu’il fut, tout d’abord, « saisi par la peur ».

« Si un jour j’avais l’impression d’arriver au but, tant ma conscience que mon être périraient dans cette terrible harmonie. En d’autres termes : ma vie est un combat sans merci pour ma mort et dans ce combat – à l’évidence – je n’épargne ni moi-même ni les autres. » 

Un autre (traduit du Hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba), éd. Actes Sud, collection Babel.

dimanche 26 décembre 2010

Julien Letrouvé, colporteur

En ce 16 août 1792, Julien Letrouvé, muni d’une boîte au "couvercle doublé d’un drap fin couleur de sable", entre dans la boutique de l’imprimeur Jean-Antoine Garnier, rue de la Monnaie, afin de s’approvisionner en petits livres bleus qu’il aura bientôt en charge d’aller proposer là où ses pas le mèneront.
L’époque (la Terreur est toute proche et les prussiens marchent sur Paris) n’est pas précisément propice à la lecture des Mélusine, Till l’espiègle, La Farce de Maître Pathelin ou La Jalousie du Barbouillé qui prennent place dans la boîte du colporteur.

« Oubliant son propre intérêt, M. Garnier demanda à Julien Letrouvé s’il lui paraissait très raisonnable d’entreprendre par des temps aussi peu sûrs une tournée. Il en viendrait de meilleurs tôt ou tard, les livres attendraient, en sécurité quant à eux sur les planches de la librairie. »

De cet argument, comme de tous ceux qui viseraient à le dissuader de partir, le colporteur, visiblement peu au fait des dangers qu’il court, se moque. Il a une seule idée en tête : aller porter les livres et propager ce qu’ils recèlent de bleu, de ciel, de sagesse et d’histoires dans des lieux où ils sont d’ordinaire absents.

Ces livres, lui, l’enfant à la rousseur d’écureuil, abandonné puis trouvé (d’où son nom) "à la corne d’un champ de seigle", a appris à les aimer auprès d’une fileuse qui lisait tout haut dans "l’écreigne" (une galerie souterraine) où il fut recueilli et élevé, au milieu des femmes, avant d’en être exclu pour cause de puberté.

Sorti de "l’asile tellurique", c’est désormais sur les routes, "laissant Reims à sa gauche, Rethel étant déjà en vue", que l’on suit le colporteur. Il passe Vouziers, Suippes, Vitry Le François. Multiplie les retours en arrière. Se souvient de l’écreigne. Profite abondamment du présent. Et ce faisant, se dirige droit sur le champ de bataille de Valmy. Où l’attend des rencontres décisives. À la fois brutales et enivrantes. Celles de deux solitudes. L’une en fuite (celle de Voss, un déserteur prussien) et l’autre (la sienne) cherchant l’échange. Vient ensuite l’âpre, l’inévitable rencontre avec la réalité de la guerre.

Pierre Silvain, à qui l’on doit, entre autres récits incisifs et inspirés, Le Jardin des retours (autour de Loti, chez Verdier en 2000) et Le Côté de Balbec (sur les pas de Proust, à L’Escampette en 2005), nous invite cette fois à suivre l’itinéraire d’un passeur de livres - qui ne sait pas lire - en temps de grandes turbulences. Il le fait en convoquant, outre les paysages traversés et des bribes de l’histoire en mouvement, quelques figures emblématiques. Ainsi Frédéric Le Grand assis près de ses setters sur un fauteuil "tendu de damas vert"... Ainsi Voltaire jetant de la brioche aux carpes lors de ses promenades quotidiennes...

L’écrivain Silvain (qui a publié son premier livre, La Part de l’ombre, éditions Plon, en 1960 et qui est décédé en octobre 2009) a poursuivi dans la discrétion une œuvre au long cours qu’il est sans doute temps d’aller enfin visiter de plus près.

Pierre Silvain : Julien Letrouvé, colporteur (éditions Verdier).

lundi 20 décembre 2010

"On ne tient jamais la vie ! " (Jules Mougin)

Jules Mougin n'aimait pas novembre. Il s’en est allé le mois dernier. Il avait 98 ans. En 2005, la Médiathèque du Pontiffroy à Metz lui avait rendu un bel hommage en organisant l’exposition « Jules Mougin, la révolte du cœur » et en publiant, pour l’occasion, le très beau catalogue Bien des choses du facteur. On y retrouvait, à côté des lettres, dessins, peintures, poèmes et témoignages, de précieuses notes biobliographiques signées par son ami Claude Billon, facteur tout comme lui.

« Je sais lire et écrire (j’ai d’ailleurs ce qu’on a bien voulu me donner). C’est tout. Il a fallu me débrouiller tout seul. Avec le certificat d’étude je suis entré en plein dans la vie, en août 1926. Je gagnais deux cent cinquante francs par mois, plus trois sous par dépêche portée ».

Facteur, Jules Mougin sera resté proche du monde postal durant toute sa vie, n’hésitant jamais à donner de ses nouvelles à intervalles réguliers, ornant ses lettres de l’habituelle mention « Merci facteur », celle-ci servant d’ailleurs de titre aux échanges épistolaires Mougin / Billon publiés par la revue Travers (n° 47) en 1993.

« On va tous à la mort ! En l’attendant, les dents tombent d’elles mêmes ! Nos manques de mémoire arrangent nos sales petites affaires ! Où on va ? On quitte l’enfer ou on y va ? »

Mougin n’appartenait à aucune école. Il se sentait simplement proche de ceux qui, à son image, tentaient de se glisser dans les ruelles de la littérature laissées vacantes par ceux qui avaient d’autres chats à fouetter. Là, il pouvait croiser Giono (qui compta beaucoup pour lui), Poulaille, Chaissac, Ragon, Dubuffet, L’Anselme, Vodaine, Robert Morel (l’un de ses principaux éditeurs) et quelques autres.

Ce qui le révoltait de façon permanente, ce qu’il aura combattu d’un bout à l’autre, avec ses mots, sa colère, sa dérision, c’est la guerre. Il ne se trompait jamais de cible. Il savait que les boucheries sont préparées puis soldées avec zèle par les longs bras de la politique.

« Toutes ces jolies petites croix sur les assassinés ! Ces rangées si bien rangées ! Ces alignements si bien alignés ! La guerre, cette immonde dégueulasserie, soigne bien ses morts ! »

En 1999, la revue Travers (10 rue des jardins – 70220 Fougerolles), dirigée par Philippe Marchal, a consacré son n° 53 à Jules Mougin. C’est l’une de ses dernières publications. Intitulé 1912 : Toutes les boîtes aux lettres sont peintes en bleu ciel, l’ensemble rassemble un choix de lettres, dessins, notes et extraits d’agenda adressés au facteur messin Claude Billon.

« Je voudrais ne pas crever idiot ! Pouvoir aimer, encore, après ma mort ! »