vendredi 2 août 2019

Voguer

Chacune des cinq séquences qui composent ce livre s’ouvre par une prière adressée à un personnage dont le prénom apparaît en titre. Les deux premières évocations – celles de Venus Xtravaganza, « fille de la maison Xtravaganza, retrouvée morte dans sa chambre d’hôtel en 1988 » et de Pepper LaBeija, « mère de la maison LaBeija, décédé au Roosevelt Hospital de Manhattan en 2003 », permettent de comprendre ce que le terme « Voguer » exprime ici.

Il fait référence au "Voguing", (la vogue), danse née sous forme de compétitions, en suivant le principe des défilés de mode, chacun/chacune représentant sa maison, dans les bals gays et trans-sexuels organisés par la communauté LGBT afro-américaine et latino à New York dans les années 1980. La caméra de la documentariste Jennie Levingston a capté quelques uns de ces bals pour Paris is burning, film où l’on retrouve Venus Xtravaganza et Pepper LaBeija, qui furent deux des figures emblématiques du mouvement.

Marie de Quatrebarbes a choisi de les célébrer en leur dédiant des pages où se mêlent poèmes et récits et en leur donnant la parole par delà leur disparition. Tous les personnages, les deux premiers comme les autres, à savoir Thérèse, « le garçon disparu à l’angle de l’avenue Pasteur et de la rue Magellan, un soir d’août 2017 », l’amant de Ninetto (Pasolini), assassiné sur la plage d’Ostie en novembre 1975 et Heinrich, en qui l’on reconnaît le poète et dramaturge allemand Kleist, furent des étoiles filantes. Leurs ailes ébréchées les ont portés tant bien que mal. Il en va de même pour leur corps. Tous sont morts prématurément, souvent de façon violente, laissant derrière eux des traces de lumière toujours perceptibles. Ce sont celles-ci que Marie de Quatrebarbes explore en s’aventurant avec tact dans les sinuosités de ces vies menées avec la détermination que possèdent tous ceux et celles qui ne peuvent avancer qu’en faisant coïncider leur corps et leur être intime.

« Je crois que la partie de ma vie qui était la plus secrète, un ruban de peau chiffonné, une citadelle, un cerveau, est à présent refermée

Je ne sens plus cette épine que je portais dans ma chair et qui me faisait pleurer »

Ces vies ont été menées avec vivacité et grande intensité. Elles donnent à voir des corps en mouvement, des corps mus par des pensées, des désirs, des envies de création et de liberté qui ne peuvent s’exprimer qu’en brisant les cadenas qui les ceinturent. Les scellés ont parfois été posées dès la naissance et les faire sauter n’était possible qu’en adoptant une démarche radicale. Afin de pouvoir se glisser dans les failles ainsi ouvertes.

« Ce n’est pas arrivé en un jour, il a fallu pousser lentement, doublement, comme des rameaux se rejoignent au-dessus d’une tombe ou d’un lit, mais il n’est pas indispensable de se sentir extraordinaire pour survivre »

Tous ces parcours, en ce qu’ils ont de plus secret, sont construits avec sensibilité et empathie. Marie de Quatrebarbes n’oublie pas d’évoquer les liens ténus qui relient ces êtres au monde qui les entoure. Non pas à celui qui génère la violence (celui-là, ils l’affrontent en permanence) mais à l’autre, celui qui les aide à se situer dans un environnement (végétal, minéral et animal) plus apaisant. C’est un cheminement existentiel qui s’avère essentiel. Il va de pair avec la plénitude du corps qui se libère de ses entraves.
« Je voudrais me déplacer sur un char tirés par des moineaux fornicateurs, dans la prairie, je voudrais être cette petite fille blanche, riche et gâtée »

 Marie de Quatrebarbes : Voguer, éditions POL


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