lundi 22 décembre 2025

Marche lynx

Olivier Benoit-Gonin est ornithologue et naturaliste. C’est son premier recueil et ses poèmes naissent tout naturellement d’un quotidien fait de longues marches en plaine, dans les vallées, au bord des rivières ou en montagne pour observer les animaux qui y vivent, dans le respect de leur environnement et en étant le plus discret possible. Il connaît l’art du camouflage et les bienfaits de la planque. Il n’est pas là pour déranger.
 
« Seul au milieu du delta j’espère un chemin

L’aigrette blanche crie

Je remonte sur le tronc cassé d’aulne

Au sol
Écrasé d’herbes
Comme une lune
Un nid de rat des moissons »

Corps en mouvement, il se faufile, reste attentif et sait qu’il a toujours à apprendre de ce monde (animal, végétal et minéral) qu’il côtoie depuis longtemps. Il l’arpente patiemment, l’écoute respirer au rythme des saisons et remarque que l’homme laisse, là aussi, comme partout où il passe, des traces indélébiles, saccageant des endroits fragiles, qu’il faudrait tout au contraire préserver.

« Je suis terrifié par les chants fantômes
Des espèces qui disparaissent »

Fort heureusement, des présences souvent peu visibles, telles celle de "la tortue cistude qui creuse avec ses pattes arrières", celle de "l’engoulevent qui relance sa trille" ou encore celles du "torcol fourmilier" ou "du merle noir / Trop possédé de notes / Combattant de l’aube des grives", l’apaisent et le réconfortent.

« Saisi par l’averse et le brouillard
Qui noie les cimes
Tissé de chants d’oiseaux

Un troglodyte répond à une fauvette
Effets de bordure d’une forêt ancienne

Des dizaines d’oiseaux
Je ne suis pas au centre
Je suis dans chacune de leurs notes »

D’autres volent jour et nuit au-dessus des océans pour venir. Ils repartiront plus tard. En attendant, il faut les répertorier, en baguer certains. Cela a lieu dans la réserve naturelle des étangs de Mépieu, en Isère.

« Avec mon bâton j’ouvre les filets japonais
Pour moissonner des passereaux
Je ne suis pas seul
Six heures quinze
Des étudiants

Au milieu des pulsatilles
Je collecte un rossignol philomèle
Une fauvette à tête noire un bruant zizi un geai des chênes
Leur œil me regarde craintif

Silence des deux parties
Le rossignol vit
Traverse les mers
Je suis un voyageur local
Nous avons un rendez-vous annuel
Respect »

Observateur avisé et bon marcheur, Olivier Benoit-Gonin note dans ses carnets du dehors ce qu’il découvre et ressent au cours de ses sorties. Il dit également ses craintes, ses colères. Et y imprime sa quête d’harmonie, sa spontanéité, son dynamisme et la constante mise en pratique de ses convictions profondes.

Olivier Benoit-Gonin : Marche lynx, préface de Luc Jacquet, Éditions Le Clos Jouve

jeudi 11 décembre 2025

éros-phyton

Le mot phyton, peu utilisé, définit, en botanique, l’unité structurelle et fonctionnelle de base qui constitue les végétaux.

Et c’est en effet dans le fabuleux et surprenant monde végétal que nous emmène ce livre. Il faut fréquenter bois et sous-bois, friches, versants montagneux, coteaux abrupts, chemins ombragés ou vallées fertiles, flâner longuement, poser ses yeux au ras du sol, se documenter, se familiariser avec les noms et surnoms des plantes, fleurs, arbres, arbustes et champignons pour pouvoir décrire, écrire et rendre compte du foisonnement et des vies multiples (souvent invisibles) qui peuplent ce monde.

Ce parcours initiatique, Maya Vitalia a dû l’effectuer à maintes reprises. Il lui restait à restituer ses découvertes et à s’inventer une écriture pour les porter vers les autres. C’est ce qu’elle fait avec éros-phyton, son premier livre, long poème en strophes-paliers où transparaît son plaisir de manier les mots avec la même ardeur que celle qu’elle déploie pour parler des plantes.

« parmi le pourpier oblong, lisse, luisant, aux minuscules
fleurs à l’aisselle – qui aime

les cimetières ensoleillés

parmi les succulentes imberbes, char
nues, grasse de la feuille – la Crassulacée juteuse à peau de gre
nouille gicle entre 2 ongles »

Elle sait le vocabulaire facétieux ou ambivalent et prouve ici que si les mots peuvent aisément jouer avec elle, l’inverse est également vrai. Elle les coupe, découpe, détache leurs syllabes, en soustrait des greffons, s’adonne aux boutures, insuffle une rythmique particulière à ses vers afin de donner plus de vigueur à ce grimoire magique destiné à celles / ceux qui désirent en apprendre un peu plus sur les secrets, les légendes et la sensualité des végétaux répertoriés.

« Inhale avec prudence l’a
mère fumeterre en décoction ou fiel de terre – idem la pulmonaire
 : sauge de Jérusalem (qui purifie
les voies biliaires, tels bourrache, cresson et mor
elle douce-amère »

ou

« Taquine un tremble, ou bien
un peuplier à pétioles flexibles ; son écorce lisse est parsemée
de lenticelles en los
ange, crevassée avec l’âge »

ou alors

« Chauffe ton squelette au bois de chêne chevelu et chenu
rustique doucier de la demi-ombre,

la cupule de son gland s’horripile de trichomes »

Elle se fait guide, délivre conseils et remèdes, convoque Virgile et Pline l’Ancien, Arthur Rimbaud et Anne Sexton, salue Clément Rosset ("cher ivrogne ou mon drôle de prof") et le musicien Daniel Charles ("mon bien-aimé prof à pensée musicale"), regarde vivre, se frôler, se toucher, s’épanouir plantes et fleurs, s’approche de la ciguë et du chiendent, du "cerfeuil des fous" et de "la garance voyageuse". Tout ce qui vibre l’attire dans l’univers botanique qui a des millénaires derrière lui et qui reste (frivole et sensuel) en constante effervescence.

« Réfugie-toi, sinon, sous la verge d’un tel

poirier ou Beurré Hardy
ou Bon Chrétien »

Ces végétaux l’intriguent et la fascinent. Elle les observe et découvre leurs secrets, leurs fragrances, leurs couleurs, leurs mouvements. Ici frémit la rose "cuisse de nymphe", là-bas l’églantier ("gratte-cul"), plus loin "le nombril de Vénus" et plus loin encore "la verge-d’or à l’épi grossier". Il y a du beau monde là où elle flâne. Et du beau monde aussi dans l’index placé à la fin de son livre. On y croise Dante Alighieri, Denis Roche, Emily Dickinson, Gilles Deleuze, Henri Michaux... éros-phyton est également un éloge de la lenteur. Maya Vitalia a pris son temps (de 2013 à 2025) pour amener à bon port (jusqu’aux belles éditions les murmurations) les 142 pages de ce très riche herbier qui déborde de vitalité.

Maya Vitalia : éros-phyton, éditions les murmurations 

mardi 2 décembre 2025

Comme un mendiant sur un quai de marbre

Comme dans Noces de givre, son précédent livre, publié l’an passé (Éditions Le Réalgar), Raymond Penblanc poursuit avec ce nouveau roman son incursion dans le monde de l’adolescence en s’attachant cette fois au parcours chaotique d’un collégien solitaire, fils unique vivant entre un père violent et une mère avec laquelle il développe peu d’affinités.
Son quotidien s’éclaire quand le nom, la personnalité et l’itinéraire d’Arthur Rimbaud sont évoqués en cours par le professeur de français. D’emblée, la fougue, la liberté et l’esprit de révolte de "l’homme aux semelles de vent" lui parlent. Il ne l’a pas encore vraiment lu mais il le place immédiatement très haut au firmament des poètes. Loin devant Baudelaire qu’un autre ado, qu’il déteste (pas uniquement pour ses préférences littéraires), encense dès qu’il en a l’occasion.

Peu à peu, les deux gamins, jeunes coqs à peine âgés de quinze ans, le beau gosse et le rimbaldien aux cheveux ras et aux oreilles décollées, attirés par la même collégienne, vont se prendre le bec, en venir aux mains et porter leur rivalité jusqu’à l’excès, jusqu’à ce que celui qui s’est récemment attribué un second prénom (Arthur) sorte un couteau à longue lame pour poignarder l’autre. La scène a lieu à l’abri des regards, au fond d’un parc.

« On se dit que celui qu’a commis cette saloperie doit être un infâme jaloux doublé d’une sombre crapule, c’est ce que les flics ont déduit, drame de la jalousie, même si entre jeunes c’est pas si fréquent, les haines d’écoliers ça finit plutôt en coquarts, en oreilles froissées et en lèvres fendues, pas en meurtre et dans le sang. »

L’élève, qui a peut-être bêtement espéré devenir "le grand criminel, le grand maudit" mentionné par son maître dans la Lettre du voyant, s’est évaporé. Reste à le retrouver et à essayer de comprendre son geste. Pour y parvenir, Raymond Penblanc donne la parole à sept protagonistes plus un (la victime) qui reviennent, à tour de rôle, sur le profil plutôt inquiétant de l’ado perturbé qu’ils ont côtoyé. Ainsi s’expriment le professeur, la conseillère d’éducation, la camarade de classe, la mère et, après le meurtre, l’automobiliste qui l’a pris en stop et l’épicière chez qui il remplit son sac à dos. Le gardien du parc, qui a fait la macabre découverte, intervient également.

Le procédé mis en place par l’écrivain est très efficace. En de courts chapitres, les témoignages se succèdent et la personnalité d’un être sensible, buté et emprunté, livré à lui-même, sans repères affectifs, apparaît au grand jour.

« S’il continue comme ça il va finir par affoler tout le monde. Il en fait trop. Quand il rit il rit trop fort, quand il parle il parle trop vite, quand il se déplace il s’agite, quand il s’agite il gesticule, quand il se tait il bouffe sa langue, quand il écoute il siphonne les mots, quand il me fixe comme il me fixe avec ces yeux fous il me fout la gerbe ».

Ainsi s’exprime sa camarade de classe. À la fin du roman, on sait que l’ado en cavale – qui ne se cache pas vraiment – n’a aucune chance de s’en sortir. Sur le point d’être appréhendé, il aura bientôt beaucoup de temps (des années entières) devant lui pour découvrir l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Raymond Penblanc : Comme un mendiant sur un quai de marbre, Éditions Lunatique

samedi 22 novembre 2025

Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes

Thierry Metz (1956-1997) est l’auteur d’une œuvre poétique forte, extrêmement cohérente, à coup sûr l’une des plus abouties des dernières décennies. C’est la publication de Journal d’un manœuvre (préface de Jean Grosjean, Gallimard/L’Arpenteur,1990), qui l’a d’abord fait connaître. Il y décrit, en une suite de textes courts, avec la concision qui est la sienne, ce que sont ses journées de travail sur un chantier ("on a une maison à bâtir") dans le centre d’Agen.

« Du bruit toute la journée. On ne sait pas ce qui se passe. Quelqu’un fait des gestes : il gagne son pain.
C’est tout. »

Ce livre, devenu culte pour beaucoup (Joseph Ponthus, dans À la ligne, dit ce qu’il lui doit), aurait pu faire oublier ses ouvrages publiés avant et après mais tel n’a pas été le cas. L’écriture de Thierry Metz n’a jamais cessé d’être lue. Année après année, des éditeurs indépendants (Jacques Brémond, Opales/Pleine page, Unes, Les Deux-Siciles, L’arrière-pays, Pierre Mainard, Arfuyen) et des revues (notamment Résurrection – qui a édité ses premiers textes – et Diérèse – qui lui a consacré un important dossier – ) se sont relayés pour que ses poèmes continuent de vivre en rencontrant de nouveaux lecteurs. La publication, aujourd’hui, de ce conséquent volume dans la collection Poésie/Gallimard participe du même élan, de la même démarche : faire entendre et connaître une voix qui a beaucoup à nous dire.

Sont ici regroupés six recueils, dont le premier, Sur la table inventée (1989), où s’affirme déjà sa volonté de privilégier une écriture simple, sans artifice. Il s’agit d’aller à l’essentiel, de poser des mots sur ce qu’est – et sera – son cheminement poétique, qui ne déviera d’ailleurs jamais de son propre parcours de vie. Il entend construire un poème où l’on peut entrer ou sortir aisément et qui s’ouvre à la clarté et aux paysages. La similitude entre bâtir un poème et une maison est pour lui évidente. Le fait qu’il exerce une activité manuelle (bûcheron, manœuvre, maçon ou ouvrier agricole) n’y est pas pour rien. Choisir et aligner des vers courts et précis sur la page équivaut à monter des rangées de briques ou de pierres pour construire une demeure habitable.

« Tu sais que toujours
un parmi nous
s’absente
pour habiter sa clarté
sa langue
poète ou manœuvre
convives d’un mot
illuminé »

Chaque recueil est présenté par Isabelle Lévesque qui donne, en préface, des pages précieuses, sensibles et documentées. Lectrice éclairée, elle pénètre dans les chantiers d’écriture du poète en s’arrêtant sur chacune de ses publications. Elle retrace la chronologie des textes. Et montre combien tous s’articulent autour de la vie, du travail, des aspirations profondes à l’équilibre intérieur et à la constante quête de sens qui habitent le poète .

« Je vais par signes
espacés
avec la matière noire du livre

retourner la langue. »

En mai 1988, un drame va venir le percuter, lui et les siens. Ce jour-là, Vincent, le deuxième de ses trois fils, meurt fauché par une voiture sur la route qui passe devant la maison familiale. Rien ne pourra plus être comme avant. L’année suivante, Sur la table inventée sera "offert à Vincent".
L’enfant disparu reviendra régulièrement dans ses poèmes, tout près de la Bien-aimée à qui il écrit, durant un stage effectué afin d’obtenir son CAP de maçon, en 1994-1995, les textes qui seront regroupés dans Lettres à la Bien-aimée (Gallimard/L’Arpenteur, 1995).

" J’ai écrit ces lettres à Périgueux, pendant un stage de maçonnerie qui a duré neuf mois. Des passages plus que des lettres : la journée à l’atelier, la soirée dans la chambre, à cinq ou plus, les couloirs, les portes, un cahier sur une table. Un cahier que je donne à la Bien-aimée. Et à Vincent, notre fils, qui a été tué par une voiture le 20 mai 1988, dans ses huit ans.", Thierry.

« Une petite voix que nous connaissons bien nous rend visite le soir. Une voix d’enfant qui nous raconte ce qui se passe là-bas, comment sont les gens, ce qu’on y trouve. Lentement il nous berce, nous accompagne jusqu’au sommeil, nous ferme les yeux... »

Le dernier mot du livre sera : Vincent.

Et le premier vers du recueil suivant, Le drap déplié (1995) le portera à nouveau vers la Bien-aimée. Ces poèmes aux vers brefs, finement aiguisés, sont centrés autour de son activité de maçon (le seau, la corde, les outils, les gestes précis, les mains grandement sollicitées) et de sa vie d’homme en quête d’apaisement que l’oiseau, la feuille, le vent, les nuages (tous synonymes de légèreté) lui procurent parfois, sans toutefois parvenir à éteindre la douleur et la mélancolie qui couvent et le minent.

« En souriant
dans mes pas
je plonge dans le jour
je ne suis plus qu’une torche
dans la fraîcheur

je me consume »

Pas de pathos mais l’envie, la nécessité d’avancer, d’assumer ses fragilités.

« Je n’ai que ce trajet à bâtir.
Retrouver la mère et l’enfant.
En mourir, peut-être. »

Jusqu’au bout, il cherchera – en écrivant, en étudiant certains philosophes, en affinant sa réflexion, en s’adonnant à son travail – à s’inventer un chemin qu’il sait étroit mais qui peut l’aider à tenir, à se réapproprier sa vie, à s’éloigner de ses démons.

"Je dois tuer quelqu’un en moi, même si je ne sais pas trop comment m’y prendre", écrit-il en débutant L’homme qui penche, journal relatant deux séjours volontaires au Centre Hospitalier de Cadillac, en Gironde (octobre-novembre 1996 et janvier 1997) pour se sevrer de l’alcool, pour "redevenir un homme d’eau et de thé."

La souffrance l’emportera. Thierry Metz mettra fin à ses jours le 16 avril 1997. Il nous lègue sa poésie, ses cahiers, ses notes, ses journaux. Et, avec ce livre, des poèmes vibrants et fulgurants, écrits "dans le déchirement du langage et des choses" (Eric Vuillard), où transparaît "la part respirable des heures qu’il a traversées" (Jean Grosjean). 

Thierry Metz : Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, préface d’Isabelle Lévesque, postface d’Eric Vuillard, Poésie/Gallimard.


mardi 11 novembre 2025

Vint le grand récit

Une récitante s’exprime devant un auditoire composé en majorité de femmes. Elle leur doit beaucoup. Sans leurs voix – qui s’assemblent et dont certaines se font de temps à autre entendre – la sienne n’existerait pas. Leurs vies résonnent également par fragments, par époques, par ricochets, échos et copeaux dans ce qu’elle dit, en un long murmure qui s’amplifie pour devenir lancinant, intense, pénétrant. Elle est debout, pieds nus sur le sable, n’a pas de nom, vient d’aussi loin que les autres, de terres où il ne faisait pas bon vivre.

« Vous avez renoncé à vos maisons d’argile, aux murs que vous aviez couverts de motifs peints d’un bleu céleste, vous avez jeté le sel derrière vous. Vous avez traversé. Vous êtes ici pour poser vos peurs et vos cris sur mes lèvres, pour donner noms aux choses, aux vivants et aux morts. »

Déracinés, toutes, tous se sont trouvés / retrouvés dans un lieu où se dressaient auparavant deux barres, désormais détruites. Ils étaient alors des Amaryllis ou des Mûriers. Cela les ancrait quelque part. C’est là que demeure une part infime de leur être, c’est là aussi qu’ils ont pu tisser des liens, se reconnaître des affinités douloureuses, échanger, retracer des itinéraires tortueux, jeter les bases d’un récit commun.

« Les pères des pères de nos pères ont été importés, comme les oranges, les bananes et les dattes, les ananas plus rares et plus raffinés, les pères des pères de nos pères ont été importés avec les marchandises. Marchandises parmi les marchandises. »

Des voix que l’on croyait éteintes s’invitent, certaines nuits, dans les pages du grand récit. Elles peuvent être elliptiques. Elles appartiennent aux morts, aux disparus dont la trace perdure grâce aux survivants qui ont hérité de leur histoire, de leur accent, de la singularité et de l’intonation de leur timbre.

« Qui parlera pour ceux qui se sont tus, pour celles qui se taisent, pour les bâillonnées des filatures, pour les soudeurs des chaînes de montage, pour celles et ceux qui montent les crosses des fusils qui seront retournés contre eux au premier mouvement de grève, qui parlera pour les morts, pour les vivants à moitié morts, les épuisés, les soumis, les aveuglés. »

Le monde qu’évoque Michaël Glück dans ce poème en prose (qui a sans doute vocation à être lu, scandé, déclamé à haute voix) est évidemment le nôtre. L’auteur alerte. Les lueurs d’espoir qui balisent son texte sont couchées au ras du sol par des vents contraires. Il donne corps à un chant au souffle continu où vibrent les mots de celles qui souffrent, qui témoignent, qui prennent soin de ne jamais convoquer tel ou tel dieu. Elles s’emparent simplement de la parole (un bien précieux) et s’en servent à bon escient.

Michaël Glück : vint le grand récit, Éditions Le Réalgar