Irène partie, emmenée, on imagine (rien n’est prouvé, tout est suggéré)
par une ambulance à destination d’une clinique où l’on tente de réparer
les vies qui dévissent, Nestor s’interroge. Il sort un vieux cahier du
placard et cherche, assis à la table de la cuisine, le dictionnaire
grand ouvert à la lettre v, et plus précisément à la page où figure le
mot vérité, ce qui a pu clocher dans cette histoire d’amour où deux
solitudes, un jour, se sont rencontrées et reconnues. À son avis, les
torts sont imputables à Irène. Qui lui a menti. Par omission ou par
pudeur, peu importe, elle n’a pas joué franc jeu avec cette vérité qui
lui tient tant à cœur et dont il vérifie à nouveau le sens.
« Ça m’a toujours semblé important d’avoir la certitude des mots,
parce qu’il n’y a de vérité que dans la définition et qu’elle est
décidée par ceux qui ont réfléchi. »
Armé de sa quasi bible, Nestor, cinquante ans, désœuvré,
claudiquant, seul, à peu près sûr de lui, s’adonnant au vin rouge,
sujet à une paranoïa bien trempée, de plus un rien obsessionnel,
ressasse et soliloque. Trop terre-à-terre pour pouvoir pénétrer dans le
monde secret de celle qui n’est plus à ses côtés, il navigue entre
amertume et regret, remontant le cours de leur histoire en s’attardant
la plupart du temps sur ses propres déceptions et en s’étonnant de ne
pas vraiment connaître la femme qui partageait sa vie depuis plus de
dix ans.
« Ce que je sais d’elle tient en quelques mots. Une ville, une école,
une université car elle y avait été. Un carnet sur lequel elle
gribouillait. Un paquet de cigarettes. Une robe sans âge. Des bottines à
lacets. Une fixation sur la mer. Rien d’autre ou par recoupements. »
Irène, de son côté, se souvient elle aussi. Sa voix est plus intense.
Son vécu plus intérieur, plus sensible aux odeurs, aux sensations, plus
en phase avec la nature, la forêt, la pierre, le soleil, les mouettes.
Il y a en elle un imaginaire et un élan qui butent inexorablement sur la
réalité. Une envie de partage qui ne collait plus avec cette vie de
recluse à la campagne qu’elle a mené aux côtés d’un homme dont elle
s’est peu à peu détachée.
« Je n’ai pas grande pensée sur les choses mais il me semble me
souvenir d’une gaieté jadis vécue et de ricochets qui ont bondi
longtemps. »
Au-delà des portraits incarnés et ciselés de deux êtres en marge,
qui se dévoilent alors qu’ils sont au bord du
gouffre, (s'y ajoute un regard extérieur mais proche, celui du voisin
apiculteur) la vraie réussite de ce premier roman de Catherine
Ysmal tient dans la densité de son écriture et dans la faculté qu’elle a
de passer d’un personnage l’autre en s’attachant à saisir, par petites
touches, le caractère bien déterminé de chacun d’entre eux. Elle révèle
ce qui ne peut qu’entraver leur harmonie, tous ces manques, ces
retenues, ces réflexes qui les empêchent de s’abandonner totalement.
Tous deux, tous trois même, s’expriment à tour de rôle et à plusieurs
reprises, distillant au fil du texte des détails qui permettent de
comprendre leur psychologie, leurs failles, leur passé et leur
difficulté à se mouvoir dans une société où ils ne trouvent plus leur
place.
Catherine Ysmal : Irène, Nestor et la vérité, Quidam éditeur.
Catherine Ysmal : Irène, Nestor et la vérité, Quidam éditeur.
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