Le personnage principal est un traducteur doté d’une grande exigence littéraire. Il a quitté Londres après le décès de sa première épouse pour s’installer pendant plusieurs années à Paris. Il vit désormais avec sa deuxième femme au Pays de Galles, dans une ferme aménagée sur les hauteurs d’Abergavenny.
La vie routinière qu’il mène l’aide à ne pas se laisser déborder par les scènes déstabilisantes d’un passé qu’il ne peut toutefois occulter. Il le revit par fragments, sait ce qu’il peut dire, ne pas dire. Il se revoit à Paris, appréciant pleinement sa solitude. Puis à Londres, dans la rue ou près de la station de métro où il attendait sa première femme quand elle avait fini sa journée de travail. Scènes de vie qui reviennent, s’entrecroisent et à travers lesquelles s’immiscent ce qu’il nomme des "moments de vie alternative".
« La solitude est nécessaire pour découvrir le monde, disait-il, agenouillé près de la platine dans le grand salon avec sa vue splendide sur les Brecon Beacons alors qu’il abaissait l’aiguille sur le vinyle ».
Il écoute régulièrement L’Orfeo de Monteverdi, louant la mise en scène de « ce drame de la perte ». De nombreux extraits du livret ponctuent le roman qui donne également à découvrir des fragments issus des sonnets qui composent les Regrets de Du Bellay sur lesquels il travaille.
Circulant d’un lieu à un autre, et de Monteverdi à Du Bellay, le traducteur évoque ponctuellement des faits précis (ici une noyade, là un incendie) qui semblent ne pas altérer son apparente sérénité. C’est là tout l’art de Gabriel Josipovici. Ne pas en dire trop, suggérer, laisser le roman se révéler, faire confiance à l’imagination du lecteur et initier un subtil jeu de piste en mettant en place les différents éléments qui permettront de s’y retrouver.
Le Cimetière à Barnes est un peu plus qu’un roman. C’est non seulement le livre de la perte (comme dans Orfeo) et des regrets (tels ceux de Du Bellay) mais aussi une belle et ardente méditation sur le cours, tour à tour calme ou tumultueux, de la vie d’un homme qui marche sur le fil tenu de sa mémoire en ne brusquant rien, pour ne pas perdre l’équilibre.
« Il n’avait jamais été du genre à se plaindre, disait-il, il avait toujours accepté les épreuves, même les plus douloureuses, avec une sorte de résignation obstinée. »
Gabriel Josipovici : Le Cimetière à Barnes, traduit de l’anglais par Vanessa Guignery, Quidam Éditeur.
Moo Pack, roman du même auteur (publié en 2011 et traduit par Bernard Hoepffner, à qui est dédié Le Cimetière à Barnes), est réédité en poche, collection "Les nomades", Quidam éditeur.
