mardi 13 janvier 2026

Animaleries

C’est le livre d’un homme en colère, un homme blessé par la maltraitance et la terrifiante souffrance que l’homme fait subir au monde animal. Rien ne semble pouvoir arrêter cette folie meurtrière. Elle se décline de différentes manières, se banalise et passe trop souvent inaperçue alors même que chaque nuit des centaines de camions aux remorques pleines de bêtes à la durée de vie très écourtée sillonnent les routes de l’hexagone pour rejoindre les abattoirs.

Certains pourtant ne se résolvent pas au silence. Ils prennent la parole (d’autres la caméra), disent leur révolte, fouillent, documentent et dressent un constat qui ne peut laisser indifférent. Jean-Pascal Dubost est de ceux-là. Il exprime son indignation en utilisant sa propre langue, solide, concrète, qui puise ses subtilités dans un français ancien tout en restant dynamique et actuelle, langue savamment travaillée qui donne à ses textes poétiques une tension accrue.

« or d’admettre me faut qu’impossible m’est de hanter la douleur animale jusqu’aux atrocités les plus ignobles et les plus viles et abjectes dont seul l’homme est généreux de dons de dire amplement la défaite animale

et force alors m’est que je dise cette déploration mortelle et ma déficience en style plein d’émoi »

Du poussin mâle broyé à la naissance (seules les futures pondeuses auront la vie sauve) à l’oie gavée par pompe hydraulique afin que son foie devienne gros et malade (de stéatose hépatique)) et prêt à la dégustation (miam, miam) pour le réveillon en passant par le homard (ou le crabe) jeté vivant dans une casserole d’eau bouillante ou par le veau anémié (pour garantir une viande blanche) et par le cochon bouclé et castré à vif, puis engraissé et piqué aux antibiotiques, qui ne verra le jour pour la première (et la dernière) fois que coincé, à l’étroit contre ses frères de misère, dans une remorque grillagée à double ou triple pont, la liste est longue des cruautés dont l’homme est capable vis à vis de ceux qui, comme lui, sont pourtant considérés (depuis dix ans seulement) comme « des êtres vivants doués de sensibilité ».

« Il oublie son chien attaché à l’arrière de sa voiture à Montauban oublie ses deux chiens attachés à l’arrière de sa voiture à Charleville-Mézières oublie son chien attaché à l’arrière de sa voiture à Sedan oublie son chien attaché à l’arrière de sa voiture à Carignan oublient à Grisolles leur chienne attachée à l’arrière de leur voiture parce qu’eux échauffés d’alcool et l’usage de raison perdu par yvraison la laissent morte peau écorchée chair arrachée os râpés »

Pour le bien-être animal, il faudra repasser, note-t-il en donnant moult et peu glorieux exemples qui vont, hors pratiques courantes et domestiques, de la chasse à courre à la corrida et des safaris aux sacrifices rituels.

« Pensée pour volailles ovins caprins abattus à date fixe au nom de dieu miséricordiable fors pour l’animal c’est agréé par l’humain sanglant maudit. »

Dans une séquence baptisée Un petit champ de massacres en phrases.net, il reprend en les versifiant quelques dizaines de phrases glanées sur Internet pendant l’écriture de ses Animaleries.

« Les museaux d’élans ont
la réputation
d’améliorer l’immunité et
de prolonger l’espérance
de vie »

(holidogtimes.net)

« Coronavirus :
La Chine autorise un
médicament à
base de
bile d’
ours »

((natura-sciences.com)

D’autres citations suivent qui montrent la détresse de l’animal dont on a détruit, au bulldozer ou lors d’un méga-feu, l’habitat naturel. Quelques sites dénoncent le peu de scrupules des influenceurs et artistes qui utilisent des animaux (exotiques ou pas) pour attiser la curiosité des visionneurs. Hommage est également rendu à Alexander, le poney du théâtre Zingaro euthanasié après une violente chute survenue lors d’une représentation.

« Maltraitance animale :
80 %
des personnes
mises
en cause
sont
des hommes »

(lavoixdunord.fr)

Jean-Pascal Dubost ne lève qu’un coin du voile. "Xuis au regret de ne pas tout dire du pire". Il l’admet (le contraire n’est d’ailleurs pas envisageable) : l’écriture de son livre lui fut douloureuse. On ne peut mentionner la grande et gratuite cruauté de l’homme dit civilisé envers les bêtes (et bien sûr envers ses semblables, auxquels il attribue alors des noms d’animaux) sans en être profondément affecté. Déstabilisant, cet ensemble l’est aussi pour le lecteur. Il n’en reste pas moins nécessaire. Comme l’est la saine colère qui s’exprime en ce saisissant et percutant bestiaire.

Jean-Pascal Dubost : Animaleries L'Atelier Contemporain.

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