Ici, c’est Albert (Alberto) qui est le premier à entrer en scène et ce n’est que justice puisque c’est autour de lui que le roman va prendre forme. Albert est très vieux. Il passe ses journées assis sur la terrasse, à l’étage de la maison de son fils Jean-Claude et de sa belle-fille Rolande qui l’hébergent depuis la mort soudaine (rupture d’anévrisme) de sa femme.
Il n’est pas originaire de la région. Il a débarqué avec d’autres, en provenance du Piémont, vers 1925, et a fini par s’installer après avoir trouvé du travail à la fonderie locale. C’est un homme du feu, un type qui a en permanence la gorge sèche, un habitué du fer, de la forge, "pas fondeur pour des prunes, il a encore l’haleine qui brûle malgré qu’il soit en retraite."
Ça bouillonne encore un peu dans son vieux corps mais c’est surtout dans sa mémoire que ça bouge. Celle-ci ne le lâche pas, même quand il est peinard, assis à regarder les voitures circuler derrière la haie de troènes. Mémoire, présent et voix intérieure bourdonnent en lui et c’est la même chose pour ses proches, pas très nombreux, la famille, les voisins, qui s’expriment à tour de rôle dans ce récit composé de longs monologues, chacun y allant du sien avec ses tics de langage, son parler populaire, ses expressions toutes faites, son vocabulaire cru ou policé, le narrateur n’intervenant que discrètement.
« On balbutie des mots, comme pour s’excuser face au pépé, ces canicules l’accablent.
Pourtant l’Italie, hein, lui fait-on.
Le vieux grommelle un langage rocailleux, d’où sourd "au pied des Alpes", c’est là ce qu’on saisit.
Lui demander d’articuler ? Ça fait des années qu’il n’a plus de dents,
bouche en cul-de-poule, a-t-il jamais supporté son dentier ? »
Sa vie n’est pas été de tout repos. Il a dû immigrer, trouver sa
place, se faire accepter, fonder une famille, se frotter au crépitement
et aux éclats du fer incandescent, voir son petit-fils mourir du tétanos
à vingt ans, puis sa femme, et trouver refuge dans une maison qui
n’est pas la sienne.
La perte, le deuil et l’histoire du petit clan familial nourrissent ses
remémorations. Il ne voit plus très bien mais il a encore l’ouïe fine.
Rien de ce qui bruisse dans la maison, tandis que Jean-Claude est au
travail à l’hôpital, ne lui échappe. Pas même les chuchotements, les
frôlements, les gestes amoureux, les corps qui se touchent puis
s’assemblent au sous-sol où sa belle-fille (« la petite cinquantaine »)
et Blaise, le livreur de bière, vingt-neuf ans, ont l’habitude de se
donner du plaisir.
« Elle n’aura pas osé allumer la lumière. Mais je les vois sans rien dans le noir, sur le dessus-de-lit.
Se glisser dans les draps, non, c’est la chose interdite. »
Il ne peut pas leur en vouloir. Jean-Claude, son fils, il le dit lui-même, est un grand sec et mou. Il n’a d’yeux que pour les faisans, faisanes, cailles, poules naines qu’il élève (« juste pour le regard, mes bestioles, mourront dans la volière »). Son grand rêve est d’acquérir un couple de paons.
Albert comprend le besoin de vibrer des corps. Il a été jeune. Svelte, élancé, charmeur, il en a connu des ébats torrides au bord de la rivière (la Gartempe) avec Dédée, l’épicière du quartier, grand-mère de Blaise. Aujourd’hui aussi vieille que lui, celle-ci vit à quelques encablures et se souvient de tout, y compris, et surtout, de leur ultime fois et de ce qui s’est ensuivi.
« Pas eu l’arrogance ou la présence d’esprit de le tirer du terrier, de confier sa glaire à la glaise. »
Les monologues intérieurs se poursuivent. Le personnage principal va bientôt cesser le sien. Il tirera sa révérence sur la terrasse, ratant la voiture blanche qui passait au même moment derrière les troènes et laissant les derniers de sa lignée (connue ou secrète) continuer leurs routes sans lui.
Lionel-Édouard Martin : Ferpent, soleil par terre, Le Vampire Actif.
