vendredi 6 février 2026

Les buveurs de bière

La larme à l’œil et le sourire en coin, la barmaid, tel est le souvenir que j’en garde, marmonne et s’active. Elle décoche de temps à autre un regard agile au pélican jaune perché sur socle rouge – porcelaine assez kitsch, cadeau et emblème de la maison Pelforth – qui lui tient compagnie au bout du bar. Du père absent, (du nom gommé, du caveau vide) elle s’en fout. Il y a des lustres qu’il vit coincé dans des bois érodés, du corail sur le menton et des litres d’eau bleue plein les bronches. Il gît, inerte, entre lagons et dunes, dos recouvert d’une peau de morue, peinard, affalé, ventre gonflé au large de la Mauritanie. Évoquer sa présence au sud, entre les plis d’un linge de sable vrillé par le ressac, c’est pour elle, serveuse grise officiant en blouse vichy, l’occasion d’ouvrir une brèche au silence. Ou de décapsuler, si l’on préfère coller au mieux à la mémoire de l’ancêtre, une de ces bouteilles de bière, tremblotante de fraîcheur, sortie de sous les fagots secs de la cave. La vieille tapote le bec du pélican. L’autre garde son œil noir et pétillant.

- Ah, le père, le grand assoiffé, l’homme au gosier en pente, un petit coup de molaire (elle s’esclaffe) lui suffisait pour percer sa cannette !

Elle explique qu’il aimait lover le bock, le caresser, le caler entre sa paume et ses doigts tordus… Goulot doré, argenté… Étiquette alléchante avec anges, tonneaux cerclés, cheval d’écume, Père Noël hilare, moine joufflu ou femme aux seins rebondis aux avant-postes.

- Et de plus, à demi cinglé, dit-elle. Se toquant au houblon, divaguant haut et fort sur la magie amère de breuvages soi-disant brassés dans le secret des longères aux toits de brumes, au fin fond de la Belgique ou de l’Allemagne, peut-être même dans les faubourgs de Londres.

Jacques Josse : Les Buveurs de bière, Quidam éditeur, collection Les nomades.

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