mardi 20 septembre 2016

76 clochards célestes ou presque

Kerouac les a croisés sur sa route, dans les bars ou dans les souterrains, chez le vieux Bill Gaines à Mexico ou dans le gourbi que louait Burroughs à Tanger. Il les a vus se perdre, se retrouver, se hisser sur les marche-pieds de la Southern Pacific ou grimper à l’arrière des camions de bestiaux qui sillonnaient certains des grands espaces du continent américain. Il était des leurs. Il les a côtoyés, les a aimés, écoutés et a même fini par leur consacrer un livre si tonique qu’il ne peut que donner envie au lecteur de se porter, illico, sur les traces de ces funambules qui ne tenaient pas en place.

Certains d’entre eux se retrouvent réunis dans la galerie de portraits des clochards célestes qu’a concoctée ces dernières années Thomas Vinau. La plupart passent à toute vitesse, le temps d’un portrait succinct mais assez ciselé et documenté pour bien saisir ce que fut leur vie. Ce sont des hobos, des irréguliers, des dissidents. Des habitués des bords de route. Qui écrivent, peignent, composent. Des êtres qui marchent à l’ombre et qui savent lire la très changeante carte du ciel. Beaucoup d’entre eux ont connu des destins terribles. L’issue fatale de vies cabossées mais pourtant menées tambour battant.

« Thierry Metz a été exclu de la vie par la souffrance. C’était pas un gringalet. D’abord, il a été poète. Non, manœuvre. Non, poète. Non, manœuvre. D’abord il a été poète et manœuvre. Il écrivait avec sa pioche. Une fois la sueur évaporée, l’encre disait la pierre. Et la main. Et le souffle. L’encre disait le rien. La bouteille et la trime. Le temps qui creuse les lombaires. »

« Roger Gilbert-Lecomte est mort seul, pauvre et camé jusqu’aux doigts de pied une nuit du 31 décembre. Son Monsieur Morphée est bien réédité. Dans un de ses poèmes, il écrit : "Je frappe de la tête en sang contre le ciel en creux / Au point de me trouver debout mais à l’envers". »

D’autres parviennent à déjouer les pièges et ne tirent leur révérence qu’à l’approche de leurs cent ans ou presque, tel Jules Mougin qui ne lâchera prise que poing levé face au ciel, histoire de préciser que la cavale et l’anarchie seront aussi de mise là-haut, dans ces contrées astrales où brillent, par intermittences, des étoiles filantes qui se nomment, pour n’en citer que quelques-unes, Jean-Claude Pirotte, Georges Perros, Pierre Autin-Grenier, Arthur Cravan, Jéhan-Rictus, Jack London, Billie Holiday, Elisabeth Cotten, Helno, Chet Baker, Richard Brautigan, Nicolas Bouvier...
Ce sont quelques-uns des phares de la constellation Vinau. Des balises qui aident à naviguer dans les nuits noires.

« De notre belle lignée de clochards célestes, je décide qu’il est le premier. Diogène le Cynique, le clochard-philosophe, ami des chiens et penseur-pervers-pépère du monde antique. Notre père à tous. Habitant de l’amphore et des rues de Sinope, d’Athènes et de Corinthe. L’homme qui n’avait besoin que d’une écuelle pour vivre, jusqu’au jour où il prit exemple sur un enfant pour jeter l’écuelle et boire avec ses mains. »


Thomas Vinau : 76 clochards célestes ou presque, préface et bibliographie déraisonnée d’Éric Poindron, éditions Le Castor Astral.

Du même auteur, vient de paraître, aux éditions Les Venterniers : Ferme ta gueule s’il te plaît, je suis en train de t’écrire un beau poème d’amour, 78 billets amoureux.


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