mardi 12 septembre 2023

Ils restent

Ils ne se parlent pas, posent ensemble, côte à côte ou l’un derrière l’autre, regardent l’objectif ou l’évitent, sont au travail dans les champs ou dans la grange, parfois en promenade dans la forêt ou au bord de la mer. Tous apparaissent deux par deux, à chaque fois un père et un fils photographiés par Eric Courtet. Ils sont calmes, ne sourient pas, semblent porter en eux une certaine mélancolie ou tout au moins une tristesse indéfinissable. Ils ne sont pas figés, loin s’en faut. Ces hommes saisis en un moment particulier nourrissent une relation père-fils plutôt secrète et les textes courts de Marie-Hélène Lafon sont là pour nous le rappeler. Pour suggérer, pour inventer aussi.

« Aujourd’hui encore, à presque quarante ans, quand il voit des pères et des grands-pères porter sur le dos ou sur les épaules des petits garçons de cinq ou six ans, il retrouve aussitôt l’odeur de la nuque et des cheveux de son père et il a envie de pleurer. »

Les émotions qu’elle fait passer dans ses proses émanent des fils. L’un n’a jamais osé dévoilé son homosexualité à son père, un autre a choisi de pratiquer le rugby plutôt que le football pour faire plaisir à son paternel, un autre encore a porté, après la mort du père, "sa dernière paire de chaussures montantes, fourrées, chaudes et souples, quasiment neuves et a utilisé aussi les grands mouchoirs à carreaux verts et rouges, une douzaine, marqués à son nom qui se trouvaient dans son trousseau revenu de la maison de retraite."

En quelques phrases, Maie-Hélène Lafon s’approprie, en toute liberté, les photographies d’Eric Courtet. Elle y grave des portraits simples et saisissants, ceux des fils en quête d’une indépendance qu’ils n’acquièrent que difficilement.

« Son père lui a dit, je ne veux pas te voir
à mon enterrement

Il n’est pas allé à l’enterrement de son père
Il a obéi à son père.

Quand on lui a téléphoné pour lui annoncer
la mort de son père, il a dit, au moins comme ça
il fera plus chier personne
 »

Les mères n’apparaissent pas mais leur présence est perceptible dans certains textes.

Cet ensemble (beau format 15 X 25 cm) interroge la relation à la filiation, à la mémoire, à sa fragilité, à sa subjectivité, à sa transmission, à son enracinement dans les lieux où vivent ces hommes..

« Du côté des arbres
Quand ils sont nus, contre le ciel.

Dans la lumière et dans le vent, au bord
de la nuit, en ses lisières. »

 Marie-Hélène Lafon (textes et poèmes) et Eric Courtet (39 photographies couleur) : Ils restent, éditions Isabelle Sauvage

 

dimanche 3 septembre 2023

Georges Perros La vie est partout

Georges Perros aurait eu 100 ans cette année si la maladie ne l’avait pas fauché en janvier 1978. Il n’aura vécu que 54 années pleines. C’est ce nombre de poèmes qu’Hervé Carn a choisi de lui dédier, en un éloge simple et amical, en retraçant quelques-uns des moments forts partagés avec l’auteur des Papiers collés, d’Une vie ordinaire, des Poèmes bleus ou encore de L’Ardoise magique (dont il fut le premier éditeur au sein de la revue Givre).

« Le pli, la traverse, la délicatesse, la finesse. Voilà, tout cela, c’est vous, tel que je vous vois si vivant, si malicieux, si heureux de porter votre triomphant désespoir. J’ai pensé à vous chaque jour depuis votre mort. »

Hervé Carn revient sur les cinq années durant lesquelles il côtoya Georges Perros. À Douarnenez, pour la rencontre initiale, à Quimper, à Brest, à Rosporden, à la Pointe du Raz ou à Paris, à l’hôpital Laënnec où s’est éteint celui qui, né dans le quartier des Batignolles ("Ici naquit Georges Machin / qui pendant sa vie ne fut rien / et qui continue"), s’était épris des ciels changeants et tourmentés d’une ville de bord de mer peuplée d’êtres taciturnes qui lui ressemblaient beaucoup et où il décida de jeter définitivement l’ancre.

« Il en avait assez des Parigots
Qui venaient vers lui pour meubler
Ensuite les conversations au Lipp
Ou au Pont Royal tiens tiens Perros
Vous les avez donc vues sa bouille
Et sa moto comment fait-il
Disaient-ils vaguement honteux
De le demander et de donner
Tant d’importance à ce type
Qui les méprisait de jouer à la marelle
Entre coups de chapeaux et d’encensoir
Et d’articulets ciselés dans l’encre
De la célébration de l’entre-soi »

Ses vrais amis restaient discrets et respectaient son intimité, ses silences, ses jardins secrets. Hervé Carn était l’un des plus jeunes. Les liens tissés entre eux l’amenèrent à fréquenter sa famille, sa femme, ses enfants. Il les évoque dans ces séquences pleines d’humanité où l’on voit peu à peu se dessiner un autre Perros, l’homme du quotidien, de la « vie ordinaire », abandonnant sa mansarde et ses livres, devenant piéton du port de Douarnenez ou motocycliste s’enivrant de l’air iodé du littoral. On découvre celui qui va au match soutenir la Stella Maris, l’équipe locale, qui flâne au marché et qui boit son coup au café du coin.

« Lorsqu’il s’en va serpenter dans la forêt sombre
Assis au pied du vieux chêne je le regardais
Se mirer dans l’eau noire puis il s’éloigna
Et sans le moindre mot s’assit dans la voiture
Se saisit de son calepin où il balança une note
De retour à Ploné il n’est plus tout à fait le même »

Plus qu’un éloge de Perros, La vie est partout est une incitation à relire l’œuvre (notes, poèmes, récits brefs et correspondance) de cet homme pour qui l’écriture était essentielle même s’il savait que l’on "n’écrit jamais que pour personne par personne interposée" (1). De nombreux écrivains traversent le livre. Jeunes ou moins jeunes. Des noms familiers et d’autres moins connus. Tous ont croisé sa route et quelques-uns (dont Michel Butor) ont fait un bon bout de chemin à ses côtés. Ce solitaire, fidèle en amitié, aimait l’échange (ses lettres en témoignent), le silence, la bonne compagnie et le tempétueux vent d’ouest qui le revivifiait dès qu’il enfourchait sa bécane pour aller se changer les idées dans les parages du cap Sizun et de la pointe du Van.

(1) Citation reprise par Thierry Cecille dans l’excellent dossier qu’il a consacré à Georges Perros dans Le Matricule des anges  n°  125

Hervé Carn : Georges Perros La vie est partout, éditions La Part commune.

jeudi 24 août 2023

Le texte impossible

Lire Alain Roussel requiert une certaine disponibilité d’esprit, une sorte de lâcher prise afin de se laisser guider par ce flâneur qui s’aventure, subjugué par les lettres et les mots, dans les lacis et les broussailles de la langue, se demandant ce qu’il fait là, continuant néanmoins de cheminer en mettant sa promenade à profit pour entremêler le réel et l’irréel, le dit et le non-dit, l’imaginaire et l’autobiographie, l’immobilité et le mouvement.
Le Texte impossible naît d’un vide, d’une communication rompue entre l’auteur et l’univers qui ne peut être rétablie que par l’écriture.

« J’ai soudain la conviction que l’écriture, s’insinuant dans le monde, va chasser la banalité. Je vais m’installer à demeure au cœur des choses, vivre dans l’érection du temps. »

Cela se passe à Arles, à sa fenêtre, avec au loin les contreforts des Baux-de-Provence, ou dans les rues de la ville où il aime se ressourcer entre deux séances d’écriture, sa marche l’amenant à faire halte dans un café, d’abord pour se désaltérer en buvant une bière et bientôt pour regarder vivre et bouger les consommateurs qui s’y trouvent. C’est là que son imaginaire s’emballe. Une femme est assise au bar, jupe légèrement relevée au-dessus du genou, avec, près d’elle, son sac à main. Curieusement, il n’observe que cet objet entrouvert « comme une bouche qui murmure », ne peut s’en détacher, en fait le véhicule de sa pensée. Sa vision le propulse ailleurs, autrefois, à Boulogne-sur-Mer (où il est né), porté par cet impérieux besoin d’écrire qui le "déchire comme une décharge électrique".

« Que tout cela ne soit qu’illusion ne m’apparaît qu’après, quand j’ai cessé d’écrire. Mais sur l’heure, j’y crois vraiment. »

Il y a entre Alain Roussel et les mots une belle complicité. Il leur donne beaucoup. Ils le lui rendent bien. Ce qu’il leur demande dans Le texte impossible, en plus de leur survenue déroutante, c’est de l’aider à redonner corps à la femme aimée et, semble-il, perdue. Pour ce faire, le récit va vite basculer et quitter la ville, ses rues, ses remparts pour se resserrer autour d’une absente à laquelle il va désormais s’adresser,

« C’est étrange : écrivant vers toi, c’est tout le procès de l’écriture qui s’accomplit sous mes yeux, l’impossibilité pour le texte de te rejoindre dans la vie même, la défaillance de toutes les métaphores devant l’absolue nudité de ton corps. »

Ce que l’auteur interroge, c’est son incapacité à renverser une réalité douloureuse – l’absence d’une femme aimée, désirée – en essayant de la réinventer par l’écriture. Dans un récent poème autobiographique, que l’on peut lire à la suite du Texte impossible, il revient sur ce récit qui n’a cessé de l’accompagner depuis sa conception, au milieu des années 1970.

« J’écrivis Le Texte impossible à Arles dans la clarté provençale
l’œil rivé sur l’abbaye de Montmajour et la blancheur aveuglante des Alpilles
c’était comme une lettre d’amour et de révolte
à une femme réinventée
celle avec qui je vivais alors dans l’éloignement et dans la perte
j’aurais voulu qu’elle traverse les mots pour venir me rejoindre
qu’elle quitte enfin le grand mutisme blanc
qui l’habitait douloureusement. »

Il termine en précisant qu’il a échoué. Une quête impossible qui lui était alors d’une nécessité vitale. Sans elle, ce texte empli de vie, de vigueur, de visions et d’espoir n’aurait pu exister. Et c’eût été dommage. D’autant qu’il contient déjà en germe la plupart des thèmes que l’écrivain – qui donne la part belle à un imaginaire sensuel et lumineux – n’a, depuis, cessé d’explorer.

Alain Roussel : Le texte impossible suivi de Le vent effacera mes traces, éditions Arfuyen.

dimanche 13 août 2023

Béakoak n°3 / Alain Jégou

 « La nuit tombe et la mer peinarde se laisse dorloter la surface par un soleil hivrnal qui s'est fardé rougeaud pour faire croire à sa bonne santé radieuse. Ne trompe personne. Surtout pas moi qui me caille les miches chaque jour au large de tout.

Alain Jégou, lettre du 13 décembre 1996

La revue buissonnière Béakoak, animée par Gwenn Audic et Jean-Claude Leroy, consacre son numéro 3 à Alain Jégou, décédé il y a maintenant 10 ans.

Témoignages, extraits de lettres, poèmes et brève bibliographie permettent de le retrouver et de réentendre la voix claire, claquante et dynamique de l'auteur de Passe Ouest, de Totems d'ailleurs, de La Suie-robe des sentiers suicidaires (et de nombreux autres titres).

Ayant définitivement largué les amarres, il fait route vers des contrées invisibles, loin derrière la ligne d'horizon, et nous donne, ponctuellement, de ses nouvelles, avec ses livres restés à quai.

Béakoak se lit en ligne et c'est  ici

jeudi 3 août 2023

Projet Delta(s)

Projet Delta(s) est un voyage initié par le poète Pierre Soletti et son frère Patrice, guitariste et compositeur, partis sur les traces de leur grand-oncle maçon Francisco Fito, âgé de 92 ans aujourd’hui, qui, bon pied, bon œil et résolument de bonne humeur, les accompagne du delta de Camargue, où il s’est installé après avoir dû fuir l’Espagne de Franco en 1947 à celui de L’Èbre, où il est né et où vit toujours une partie de sa famille. Les deux frères l’ont embarqué en van dans un road movie poétique, musical et graphique qui donne naissance à un livre, à un cd et à un documentaire.

Pendant le voyage, Pierre Soletti a tenu un carnet et un journal de bord, à la fois écrit et dessiné, saisissant, en griffant le papier avec cette graphie particulière qui est la sienne, en peu de mots, de manière nerveuse et percutante, les différentes étapes de ce périple plein d’humanité où rayonne la présence rassurante de l’oncle Fito.

« Nous lisons la nuit, les étoiles, les frontières, les passages, les cuivres, le vent, pour ne pas oublier la source des racines. Bruits de vie qui s’entrechoquent. »

Peu à peu, au fil du parcours Projet Delta(s) s’affine et devient une création collective qui déborde d’énergie communicative. Livre, CD, DVD retracent un voyage sensible et généreux. Sous le soleil ou la bruine, dans des paysages traversés avec lenteur, pour ne rien rater de l’émouvant retour aux sources.

Pierre Soletti a également, et tout récemment, publié Clap hands, un ensemble de poèmes brefs, intuitifs, dédiés à Tom Waits.

« le chat ébahi
regarde son reflet
dans la glace

comme lui
nous nous
regardons
dans le miroir

étonnés

de qui nous
ne sommes

pas »

En début d’année, publiant Shakespeare dans une baignoire, il suivait d’autres traces, plus lointaines, plus énigmatiques, celles du grand dramaturge en questionnant quelques-uns de ses personnages et en dialoguant nonchalamment, par delà les siècles, avec ses contemporains, se rendant en imagination là où est né, à Stratford-upon-Avon, et enterré celui qui serait mort, dit-on, « après une soirée bien arrosée avec son ami Ben Jonson ».

 Patrice et Pierre Soletti : Projet Delta(s), Musique, Poésie, Vidéo, préface de Serge Pey, poèmes catalans de Laia Claver, Sandra Artigas et Rosa Pou pour la chanson Fil de mar, .Mazeto Square.
Pierre Soletti : Clap hands, a tribute to Tom Waits, Atelier du Hanneton
Pierre Soletti : Shakespeare dans une baignoire, Dernier Télégramme

 

samedi 22 juillet 2023

Plus vivant que la vie

Il y a quelques années, Anna Dubosc racontait, dans un récit intime et palpitant, son quotidien de jeune femme bousculée par la lente dégradation de l’état de santé de sa mère Koumico. Celle-ci perdait peu à peu la mémoire et ses repères. Il fallait lui venir en aide, rafistoler les fils de ses souvenirs, la maintenir debout dans un présent auquel elle appartenait de moins en moins. Le texte, émouvant, donnait corps et vie à une vieille dame énergique et attachante, nullement décidée à s’en laisser compter, et surtout pas par la mort. Mais celle-ci, à force de rôder, et c’est ainsi que débute ce nouveau livre, a fini par gagner la partie. Koumico est décédée.

« Je sais et je ne sais pas que ma mère est morte. Je sais qu’elle est morte depuis une semaine, mais je ne sais pas ce que ça veut dire. C’est fini, elle est morte. J’ai beau me le répéter, ça ne rentre pas. »

C’est dans cet entre-deux que se faufile Anna Dubosc pour dire ce qui n’est plus mais ce qui, pourtant, subsiste toujours, par-delà la mort. L’absente ne l’est pas vraiment et celle qui n’a pas voulu la voir sur son lit de mort la voit désormais réapparaître régulièrement. Elle semble résister à sa propre disparition en confiant aux bons soins de sa fille, qui saura les agencer, quelques épisodes de son passage sur terre. De nationalité japonaise, elle était née en Mandchourie, s’était adaptée à la vie parisienne, aimait le cinéma, les livres. Écrivaine, elle avait publié deux ouvrages et continuait de prendre des notes. Elle s’était, au fil des années, aménagée un univers bien à elle dans son appartement de la rue Ganneron, près du cimetière Montmartre. Elle appréciait les cafés, les rencontres, les voyages.

« Dans Sans Soleil, Chris Marker dit que la cloison qui sépare la vie de la mort est plus fine en Orient qu’en Occident, et que les petits Nippons s’en approchent parfois avec curiosité pour tenter de voir au travers. J’aimerais voir la mort de ma mère avec ces yeux d’enfant, ceux qu’elle a d’ailleurs gardés tout au long de sa vie. »

Ce qu’écrit Chris Marker (qui a, par ailleurs, consacré un film court – Le mystère Koumico – à la femme libre qui l’avait beaucoup impressionné, lors d’une rencontre au Japon, en 1965), évoquant cette fine cloison qui attise la curiosité de ceux qui aimeraient apercevoir ce que personne n’a jamais vu, Anna Dubosc l’expérimente en se servant de son aptitude à quitter momentanément le monde urbain et agité dans lequel elle vit pour s’inventer des escapades dans un passé plus ou moins récent. C’est en ces moments privilégiés qu’elle se remémore quelques séquences vécues en compagnie de sa mère. Elle lui rend ainsi hommage, de la plus belle des manières, en la faisant se mouvoir dans une réalité qui n’est plus la sienne, au contact de ses amis, de sa famille, bougeant dans ses lieux de prédilection ou de passage.

« Parfois, j’en peux plus, j’ai envie de tout arrêter, d’écrire autre chose, une fiction. Puis je me ressaisis ; c’est ma douleur, elle m’appartient. C’est même la chose dont je suis la plus sûre, la seule qui ne se dérobe pas sous mes pieds. »

L’acte(pris hors concours 2016) est réédité en poche chez le même éditeur. d’écrire, de poser des mots justes sur ce qui la fait être intensément vivante, à l’écoute des autres, est questionné tout au long du roman. Anna Dubosc y répond de façon imparable, avec son « parler vrai », l’incroyable dynamisme de son écriture et son envie irrépressible d’être toujours, y compris quand elle revoit des scènes antérieures, du côté de la vie. Elle mord dedans. Et c’est tonique et bouleversant.

Anna Dubosc : Plus vivant que la vie, Quidam éditeur. 

Koumico, (prix hors concours 2016) est réédité en poche chez le même éditeur.

jeudi 13 juillet 2023

Le vent dans les arbres

Il y a de quoi être fortement impressionné, presque sans voix, inquiet quant à trouver les mots justes pour dire le foisonnement, la densité, la richesse d’un tel livre : 400 pages rassemblant des textes écrits entre la fin des années 1970 et le milieu des années 80, une décennie durant laquelle Jean-Pierre Le Goff (1942-2012) n’aura pas chômé.

Le plus étonnant est de voir que l’auteur, rivé à ses pensées, à ses découvertes, à ses interrogations quotidiennes, à ses flâneries intempestives, à ses promenades imaginaires ou réelles, à sa curiosité exacerbée, écrivait et construisait ses récits posément, patiemment, sans éprouver le besoin de les publier. Il en donnait bien quelques-uns aux revues amies, notamment à Camouflage, qu’animait Jimmy Gladiator, mais la plupart restaient dans ses dossiers. C’est dans ceux-ci, conservés à la Bibliothèque des Capucins à Brest, que Sylvain Tanquerel est allé puiser pour concevoir cet ensemble.

Il a exploré le fonds Le Goff, s’est concentré sur le premier versant de l’œuvre, cette période où, fasciné par des objets divers, par les bruits, les bruissements, par ses virées ferroviaires, par la friabilité des ailes des papillons ou par la triste domestication des violettes, il donnait libre cours à sa pensée et aux rêveries qu’il conduisait à sa guise, les guidant en douceur mais avec exigence et abnégation. Cet homme est aux aguets. C’est sa vocation première. Rien ne doit lui échapper. Et tout ce qu’il découvre doit lui permettre d’ouvrir ses fenêtres intérieures et de se propulser là où son cerveau l’appelle. Quand il évoque « Le vent dans les arbres », il se porte instantanément à hauteur de branches, frissonne avec les feuilles, interroge le tronc, les racines, la cime, se demande ce qu’en pense les habitants du lieu, les oiseaux, les fleurs, les fruits et quelles sont les motivations de ce visiteur invisible et aérien aux humeurs si changeantes.

« Selon Léonard de Vinci le regardeur peut voir dans les taches des murs des images qui parlent à son esprit et entendre dans le bruit des cloches des sons que l’imagination interprète ; de même dans le bruit du vent dans les arbres des sonorités différentes se reconnaissent : murmure de rivière, pluie, ressac. »

Suivent vingt pages magiques où il avance, les écoutilles grandes ouvertes, à l’écoute du moindre son, créant, par fragments, un étonnant puzzle de notes avec l’intuition « que les mots sont à l’esprit ce que les arbres sont au vent ».

Il nous invite, dans la foulée, à une marche lente et minutieuse au cœur de la forêt. Le lieu, mystérieux, regorge de surprises. Il les détecte avec une certaine gourmandise et se fait un plaisir de mettre sa pensée et son imaginaire à l’épreuve. Plus tard, c’est en tronçonneur de branches, lors d’un été pluvieux dans le Jura, qu’on le retrouve en train de détecter les traces, les signes, les pictogrammes inscrits sur le bois par des insectes dits « typographes ».

« J’ai appris qu’une personne pouvait retrouver dans ces tracés tout l’alphabet hébraïque. »

De fil en aiguille, poursuivant ses flâneries, il s’empare d’un bâton pour tenir en main un « petit morceau » de forêt. Il emprunte ainsi à l’arbre l’un de ses membres et s’emploie à donner vie à ce bout de bois en l’interrogeant, en cherchant ce qui se cache derrière l’écorce.

« Le bâton semble établir un courant entre le promeneur et le fond végétal dans lequel il baigne. »

Jean-Pierre Le Goff aime également se confronter, avec joie, tout comme le fit jnaguère Francis Ponge, à nombre d’objets ordinaires. Il étudie leur forme, leur physique, leur spécificité. À leur contact, il affine sa pensée et souligne leur incomparable présence, qu’ils soient billes, bols, hélice, cailloux égarés, barque, bouteilles consignées ou bulle de savon.

« La bulle de savon est une sphère. La géométrie démontre qu’il n’y a pas de surface plus réduite que la sphère pour contenir un espace donné. »

Méthodique, facétieux, heureux de circuler dans les spirales de sa pensée, Le Goff apprécie tout particulièrement le chemin de fer. Attendre sur un quai de gare ou se laisser porter par le rythme lancinant d’un train lui procurent des sensations différentes et complémentaires. Cela l’incite à écrire des « miettes ferroviaires » qui glissent sur les pages de ses carnets.

« L’attente est agréable.
Les rails font des écarts.
Les voyageurs ne les voient pas. »

Il y a matière à bouger en soi, à lire, à découvrir, à sentir, à partager dans cet ouvrage aux multiples portes d’entrée. Il est bon de le garder à portée de main. De l’ouvrir au hasard. Et de se laisser happer par l’écriture posée, ample, enveloppante de ce grand discret qui aura passé sa vie à détecter les vibrations infimes qui fondent l’être humain en le rattachant à son environnement immédiat, quel que soit le lieu où il se trouve,

Jean-Pierre Le Goff : Le vent dans les arbres, éditions Le Cadran ligné.