samedi 16 décembre 2017

L'Anglais volant

Fayolle a été le théâtre d’un événement à peine croyable. Un Anglais, venu d’on ne sait où, probablement d’Angleterre, et qui descendait vers le Sud, s’est arrêté en ville. Il portait sur son dos un formidable barda. Un sac de géant qui dépassait d’un bon buste d’homme du haut de son dos. Le soir de son arrivée, il a trouvé à se loger chez l’habitant et est reparti bien avant l’aube, avançant droit devant lui, sans se retourner, disparaissant derrière les forêts et les collines. Il n’a refait surface que le lendemain soir, défaisant son bagage pour offrir un spectacle de marionnettes aux habitants réunis sur la Grand Place avant de passer la nuit allongé sur l’une des tables du café d’en face. C’est le jour suivant que l’incroyable a eu lieu.

« Le premier geste que l’on a eu a été de tendre les bras pour le retenir, pour l’empêcher d’aller se fendre le crâne sur les pierres plus bas, on a fait un bond vers lui mais déjà il avait basculé, c’était trop tard, il s’était élancé, on a crié : Il est fou ! ».

L’Anglais, en présence de nombreux villageois qui l’avaient accompagné jusque là, venait de s’élancer du haut du plateau au bord duquel il s’était figé. Tous ont préféré fermer les yeux à cet instant précis et ne les rouvrir que pour se pencher face au vide afin de voir ce qu’il en était de l’homme démantibulé qui devait s’être écrasé en contrebas.

« On l’a aussitôt cherché vers le bas, certain de voir son corps emporté dans le vide ou rebondir contre les rochers, immobilisé dans un creux ou brisé contre l’arête d’une roche. »

Ne voyant rien, plusieurs eurent le réflexe de lever les yeux et c’est là qu’ils l’aperçurent pour la dernière fois.

« Il était déjà haut, les bras étendus pour se donner de l’équilibre, il était déjà au-dessus des nuages, on a vu sa silhouette glisser sur le fond des nuages et du ciel. »

C’est cette histoire que se remémorent les villageois réunis dans la salle du café. Tous ceux qui l’ont vu, de près ou de loin, racontent ce qui les a fascinés dans l’attitude de l’Anglais qui est reparti de Fayolle en volant, emportant avec lui ses secrets et ce grand sac qui contenait ce qui, d’habitude, tient plutôt dans une maison. Il y transportait une bibliothèque, des dizaines de livres, des cartes, une table pliante avec des bancs, des ustensiles de cuisine, de nombreux plats, des chaussures, une toile de tente, du thé, des théières, etc.

Le livre de Benoît Reiss se rapproche beaucoup du conte. L’invraisemblable y noue sa légende. Il devient réel. Détient sa part de vérité. Et accueille la fantaisie à bras ouverts. Il y a dans ce roman (réjouissant et plein de surprises) une fraîcheur, une légèreté et des bouffées d’air pur qui stimulent l’imagination, y faisant entrer des rêves capables de prendre de la hauteur pour mieux saisir les morceaux d’un territoire (tout particulièrement le Café de la Place à Fayolle) en train de tisser sa propre histoire en dessous.

Benoît Reiss : L’Anglais volant, Quidam éditeur.

vendredi 8 décembre 2017

Sous les serpents du ciel

L’histoire débute au moment même (au milieu du vingt-et-unième siècle) où les pans du grand barrage qui coupait un territoire du Moyen-Orient en deux commencent à se fissurer. Cela a lieu vingt ans, jour pour jour, après la mort de Walid, un adolescent tué dans des conditions mal élucidées alors qu’il faisait voler son cerf-volant au-dessus de cette frontière imposée. C’est cet événement qui est au centre du livre. Quatre personnes (Daniel, un ancien moine, Mike, le responsable du checkpoint, Djibbril, le "Parisien Volant", chef des Border Angels et Samuel, ancien observateur de l’ONU) prennent tour à tour la parole pour rappeler qui était Walid et quel fut son combat. À ces voix, se joignent celle du disparu lui-même ainsi que le chœur des femmes qui scandent leur révolte.

« Tu es né avec ce siècle, Walid, mais tu n’auras connu que l’ère des serpents d’airain, des voûtes de verre et des vols de bourdons. Tu n’auras pas vu les murs tomber, s’ériger de nouveau, retomber, tu n’auras pas vu revenir dans nos chaumières la peur des barbares, à l’heure où les vieilles frontières se secouent telles des chaînes de volcans mal éteints. »

Walid Al-Isra est devenu au fil du temps, et par delà la mort, une figure de cet archipel qui regroupe de nombreux confettis de terre, et autant de colonies, disséminées derrière le mur. Pour défier les autorités qui furent à l’origine de l’imposante clôture, l’adolescent avait trouvé un moyen plus efficace que les lancers de pierres ou de roquettes. Il s’était mis à fabriquer des cerf-volants qui déployaient leurs formes colorées et leurs messages codés de l’autre côté du grand barrage.

« J’ai cru un instant qu’il était ressuscité. Qu’il revenait sur terre pour exiger l’éclaircissement de cette affaire. Pour obtenir un procès. Walid Al-Isra, oui, le révolté au cerf-volant, comme ils disaient là-bas. Cette graine de terroriste qui nous aura bien roulé dans la farine. Cette petite frappe que le monde entier nous accuse d’avoir pulvérisée. »

Celui qui parle ainsi, c’est Mike, l’officier de réserve en charge du checkpoint, qui se souvient lui aussi, alors que le béton est en train de céder, et qui explique comment on décida un jour de "neutraliser" ce gamin qui se servait de son jouet volant en le transformant en une arme redoutable, dissimulant peut-être en son centre un drone actionné à distance.

« Ce jour-là, les longues heures de traque étaient infinies, tu voyais Walid zigzaguer sur l’écran derrière son machin volant. »

L’explication finale, c’est Walid en personne qui la dévoilera. Mais auparavant les voix (différentes et complémentaires) se succèdent et se libèrent, plusieurs fois de suite, disant la répression, l’impossibilité de vivre dans la peur, exprimant les colères et les violences, notant la montée des fondamentalismes, l’arrivée des "barbuques" et de leur armée noire dans des pays proches, donnant à lire la géographie des lieux et leurs enjeux stratégiques, tout au long d’un roman intense et envoûtant. Emmanuel Ruben développe son texte en lui procurant une grande ampleur. Sa narration monte par paliers. Il fait bouger son récit dans quelques unes des zones les plus sensibles du monde. Il nous offre, de plus, çà et là, des indices précieux pour localiser les lieux où se situe cette épopée pleine de voix vives, de vécus douloureux et de tensions exacerbées.

Emmanuel Ruben : Sous les serpents du ciel, éditions Rivages.

vendredi 1 décembre 2017

Bavards comme un fjord

Escale en Norvège. Dans un paysage saisi par l’hiver. Avec en toile de fond le froid coupant, les toitures et les routes enneigées, les pistes de ski, la cafétéria et la mine. C’est là qu’Isabelle Flaten situe son roman. Comme à son habitude, elle brosse, par petites touches, un portrait incisif des quelques personnages qu’elle suit pendant un certain laps de temps. Ceux-ci se nomment Dag et Swein, qui sont frères, Gunhild, leur mère, Sigrid, la femme du premier (qui aurait sans doute préféré être celle du second) et Alma, avec qui Swein envisage de partir vivre ailleurs.

Tous (à part la mère au regard dur et aux propos blessants) sont plus ou moins contraints de se battre avec (et contre) eux-mêmes. Une situation imprévue peut les déstabiliser. Les plus sensibles (Swein et Sigrid) sont les plus maladroits. Leur être intérieur est tourmenté. Leur manque de confiance peut les faire basculer en une seconde. Et cela, ce point-limite, Isabelle Flaten l’explore avec attention. Elle tourne autour, note les traits de caractère différents, la confusion des sentiments, l’impossibilité de se retrouver sur la même longueur d’ondes.

Swein, qui voit ses espoirs d’envolée en duo rapetisser jour après jour, finit par jeter l’éponge. Quant à Sigrid, en rentrant une nuit de son travail à la cafétéria, sur une route prise par le brouillard et la neige, elle sent un choc, « un bruit sec et sourd, puis une secousse » sous sa voiture et se persuade que c’est elle qui a heurté la jeune fille que l’’on a retrouvé inanimée au bord de la chaussée le matin suivant. Elle va vivre avec cet obsédant sentiment de culpabilité. Incapable de décider ce qu’elle doit faire, et ne parvenant pas à atténuer ses penchants irrationnels, elle colmate son mal-être en allant chercher l’apaisement entre les bras d’un Don Juan local.

L’efficacité de l’écriture (à la fois simple et ciselée) d’Isabelle Flaten tient à sa capacité à maintenir ses personnages dans des situations inconfortables. Elle sonde à la perfection leurs hésitations, leurs frustrations, les déceptions qui les animent et la monotonie de leur existence. Une seule phrase peut précipiter leur chute. Ou, au contraire, les sortir d’une mauvaise passe. Un couperet invisible semble en permanence suspendu au-dessus de leur tête. Il arrive qu’il tombe. À cause d’une parole un peu rude. Ou mal interprétée. Ou inappropriée.

Isabelle Flaten : Bavards comme un fjord, Le Réalgar.

mardi 21 novembre 2017

Chaîne

Paris, fin des années 60, début des années 70. Kanaan, étudiant en droit, venu d’Afrique après avoir séjourné aux États-Unis puis à Alger, réside sur le campus universitaire de Nanterre-la-Folie. À proximité, vivent les travailleurs immigrés logés dans des bidonvilles construits à la va-vite, avec des feuilles de tôle et des matériaux trouvés sur les chantiers. Il ne quitte ce décor que pour rejoindre, de temps à autre, son amie Anna dans l’Yonne. Mais il n’en peut plus. Se sent trop à l’étroit. Et décide de tout plaquer. Pour mettre plus d’intensité, plus de vibrations, plus de liberté dans son existence.

« Quel con j’ai donc été de passer ma vie à chercher des fantômes ! Je cherchais à me purifier, à atteindre le noyau, le diamant, mon centre, là où c’est propre et net. Mais il n’y a rien, le centre est partout et nulle part. Alors en finir. Qui veut voyager loin part de haut, de très haut. »

Il rompt les amarres. Garde en lui trop de rage, de colère, de fougue et d’envies diverses pour se satisfaire d’une routine qui commence à le museler. Il lui faut s’échapper, découvrir les quartiers animés, vivre au cœur de la nuit parisienne, sonder les bas-fonds de la ville, se rapprocher de ceux qui lui ressemblent, tous ces frères en précarité qui sont rejetés, qui subissent le racisme au quotidien, qui sont une proie facile pour les marchands de sommeil et dont certains vont, d’ailleurs, bientôt mourir brûlés dans un foyer d’infortune d’où il sortira lui-même très éprouvé.

« Je me réveille tout blanc. J’étouffe sous les bandages et les pansements qui serrent partout mon corps. Évidemment je suis dans un hôpital. Il y a deux nègres assis au pied de mon lit. Ils ont dû guetter mon réveil.
Bonzour, mon frère ! Dit l’un, le plus gros. C’est le type gros-nègre-très-marrant. Je lui fais un signe de la tête. L’autre me dit bonjour avec un petit sourire. Front large et fuyant, calvitie précoce, un rien d’intellectuel. Mais il n’a pas de lunettes. »

Le salut pour Kanaan – qui erre de Barbès au quartier Latin – viendra du théâtre. De la troupe qu’il va créer peu après l’incendie (qui rappelle celui qui eut lieu à Aubervilliers en début janvier 1970, où cinq Africains trouvèrent la mort) en compagnie de ceux qui, comme lui, entendent mettre des mots sur leur condition de parias et les scander haut et fort en public afin d’organiser une riposte inventive, politique et sociale.

« Sortez, Négraille ! Pas pour hurler votre négritude, cette bavure melliflue autour des lippes de travestis, cette guimauve qui traîne encore sur vos corps. Sortez, pas pour hurler des chefs-d’œuvre en ruine ! Debout, Nègres, immigrés, émigrés de la chaîne. Pas besoin de ces monades d’eunuques. Il y en a qui chantent encore ça, des merlins ! Debout pour leur enfoncer leurs flûtes dans le gosier avec ces sifflements de catins. »

Au fil du texte, le parcours du narrateur recoupe de plus en plus celui de l’auteur. Saïdou Bokoum (Guinéen né au Mali en 1945) est en effet l’une des figures marquantes du théâtre africain. Le groupe qui se nomme "Kotéba" dans le roman s’appelle en réalité "Kaloum tam-tam", dont il fut l’un des initiateurs, qui fut invité au festival d’Avignon dès 1969, se produisant ensuite en Europe puis en Côte d’Ivoire. Chaîne est son unique roman. Publié une première fois en 1974 chez Denoël, il l’a, depuis, entièrement réécrit. Décrivant la misère, mais aussi l’espoir, dans une ville arpentée jusqu’en ses recoins insoupçonnés, il offre une lecture imparable de la vie des étudiants ayant quitté l’Afrique pour le Paris (tout juste) post-colonial de la fin des années 60. Son cri vient de loin. De bien plus loin que lui. Il le fait résonner, lui donne une grande ampleur et le dote d’échos multiples, qui se répercutent au cœur de cette nuit urbaine qui en est le centre de gravité. C’est là, au creux des zones mal éclairées, dans les cafés où il va puiser son énergie, au contact des femmes qu’il aime aimer, que naît ce chant profond porté par une langue audacieuse, enflammée, fougueuse et incantatoire.

 Saïdou Bokoum : Chaîne ou le retour du Phénix, postface de Nicolas Treiber, Le Nouvel Attila.

dimanche 12 novembre 2017

Le camp des autres

Au début du siècle passé, un enfant fuit en s’engouffrant dans la forêt. Il s’appelle Gaspard. Il vient d’abandonner son père mort dans une auge à cochons. Il porte dans ses bras son chien blessé (qui a reçu un coup de fourche lors de la dernière - et fatale - bagarre avec le paternel aviné). Il s’enfonce dans les bois. Sent l’odeur terreuse de l’humus et celle sucrée des tapis d’aiguilles de pins. Il avance péniblement. Taille sa route forestière entre ronces, épines, rochers et incessants dénivelés. Il est mal en point, en territoire hostile.

« Dans le ventre sauvage d’une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n’en finit pas. Un capharnaüm de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés. Gaspard est recroquevillé contre le chien. »

Il souffre, s’épuise. La forêt ne s’appréhende pas facilement. On doit avant tout s’y orienter, s’y adapter, y dénicher des abris et y trouver de quoi subsister. C’est ce que fait l’enfant. Il coupe sa faim comme il peut. Un soir, il découvre un lièvre au cou déchiré par le fil d’acier d’un collet. Du coup, c’est festin improvisé sous le couvert des arbres. Et sans doute en présence dissimulée des animaux nocturnes en repérage dans le coin. Il embarque également le collet. Qui appartient à celui qui deviendra bientôt, alors qu’à bout de force il gisait sans connaissance, l’homme providentiel qui l’hébergera et qui les soignera, lui et son chien.

« Le type rallume sa pipe de gris sans lâcher Gaspard du regard. Les yeux bien droits qui jaugent la viande de haut en bas. Il a des moustaches épaisses qui vont se confondre sur sa peau mate avec des rouflaquettes de loup-garou mal luné. Chapeau haut-de-forme plus ou moins écrasé sur son crâne dégarni, pas très grand, pas très fort, le dos rond comme un chat de gouttière qui ne boit que les dernières pluies. »

Cet homme, c’est Jean-le-blanc. Il connaît le secret des plantes. Sait soutirer du venin aux vipères et extraire le poison de certains champignons. Il concocte des remèdes pour soigner, guérir, endormir. Il braconne, court les bois, a depuis longtemps choisi son camp (« le camp des nuisibles, des renards, des furets, des serpents, des hérissons. Le camp de la forêt. Le camp de la route et des chemins aussi. ») Il est en cheville avec une troupe de gens qui lui ressemblent et qu’il fournit en bricoles et potions de toutes sortes. Ce sont eux que Gaspard va finalement rejoindre. Ils se déplacent en roulottes, viennent de Hollande, affichent différentes nationalités, sont voleurs, insoumis, déserteurs, romanichels, bohémiens, forbans, anarchistes. Ils vivent de rapines et de menus larcins mais ne tuent jamais, ne partageant pas la philosophie prônée par ceux de la Bande à Bonnot. Ils circulent sur les routes de France, s’approvisionnent quand il faut, campent à l’écart des villes. Ensemble, ils forment La Caravane à Pépère. Avec à leur tête, Jean Capello, un ancien bagnard.

« C’est la famille ça mon mignon, la seule qu’on a. La Caravane à Pépère, légion et mère des sans-légions et des sans-mères. Des pirates à la mange-moi ça ! Y’a pires sales gars va t’inquiète pas. »
En choisissant d’évoquer par la fiction l’épopée de La Caravane à Pépère, qui défraya la chronique dans les années 1906, 1907 (Clémenceau leur envoya ses premières Brigades du Tigre), Thomas Vinau rouvre une page d’histoire qui demeure d’une actualité brûlante. C’est celle de l’exclusion. Des roms, des nomades, des réfugiés, des sans-papiers, des sans-domiciles, des apatrides, etc, rejetés et contraints, comme leurs prédécesseurs, de vivre à l’écart, en périphérie, en bidonvilles, sous des tentes ou à même le trottoir.

Ses personnages résistent en prenant la tangente. Ils essaient d’adoucir le présent (le seul temps qui leur importe) en faisant bloc. Tous sont des habitués de la forêt. Celle-ci – grâce au lexique poétique qui lui est propre et qui est ici judicieusement restitué – offre ses odeurs, ses grincements de branches, les secrets de sa faune, de sa flore et le tracé de ses chemins sinueux au fil des courts chapitres de ce roman lumineux. Qui redonne vie et visibilité aux invisibles.

Thomas Vinau : Le camp des autres, Alma éditeur.

samedi 4 novembre 2017

GEnove GE9

S’il n’est pas besoin de connaître Gênes pour circuler dans l’ouvrage que Benoît Vincent consacre à la ville, il est, par contre, difficile de ne pas succomber à l’envie de s’y rendre après lecture. Son exploration des lieux incite réellement à la découverte. Il s’y promène en un texte foisonnant, mêlant érudition, notes précises, cartes postales, escapades en Ligurie, incursions dans la baie, parcours multiples et évocations d’écrivains, de peintres, de navigateurs et d’hommes célèbres dont les traces restent ancrées dans la longue mémoire de la ville.

Il avance dans sa quête en s’adressant au résident qui l’accueille. Tout l’intéresse. Ponts, quartiers, églises, monuments, pionniers, fantômes, cimetières, plages, chants, hôpitaux sont présents. Tous chuchotent des secrets qu’il convient de capter. Pour mieux se perdre dans la complexité d’une ville qui s’ouvre à la mer tout en maintenant un contact étroit avec la montagne.

« Mais quand tu débarques dans une ville inconnue, n’es-tu pas pris de vertige par la variété des noms locaux, et très vite perdu dans leur lecture, leur nomination sur les plans, les réseaux de transports, les panneaux, les bouches des gens ? Il faut accepter de se perdre pour circuler. »

Se perdre pour mieux inventer ses propres points de repères. Qui tournent autour de la géographie, de l’histoire, de l’architecture et des nombreux symboles que recèle la cité. Parmi eux, il y a La Lanterna, « lanterne plus dédiée au ciel qu’à la mer », phare qui semble s’amuser à couper des parts de Gênes à la nuit tombée et au chevet duquel les peintres Rubens, Poussin et Van Dyck ne comptèrent pas leurs heures.

On le sait, c’est de ce port que Christophe Colomb (qui y était né) s’embarqua pour l’Amérique. C’est ici, plus récemment, qu’eurent lieu les émeutes et violences policières du G8 en 2001. Ici également que l’on a désossé le Costa Concordia, ce paquebot qui s’était empalé sur des récifs au large de la Toscane un vendredi 13. Des séquences que Benoît Vincent mentionne (entre quelques centaines d’autres, bien plus lointaines dans le temps) au fil de ses pérégrinations dans l’un des plus grands et plus anciens ports d’Europe. Lieu de départ pour de nombreux italiens.

« Il y eut les Mille de Garibaldi qui partirent de Quarto et vinrent conquérir cette terre nouvelle qui serait la République italienne. Il y eut les centaines de milliers de migrants qui s’embarquèrent à Gênes pour le monde entier, principalement les deux Amériques (New York City et Buenos Aires en tête). »

Cet ensemble – que l’on peut arpenter en empruntant plusieurs itinéraires – n’a évidemment rien du guide touristique. C’est d’abord un ouvrage foisonnant, conçu par un curieux qui ne cesse de noter ses étonnements, de questionner ce qu’il découvre d’une ville trop riche pour qu’on puisse n’en faire qu’une lecture linéaire. C’est à une marelle étonnante, à une imparable parade oulipienne, à une savante déconstruction (pivotant autour du chiffre 9) que s’adonne Benoît Vincent, en inventant Gênes au pluriel, et en invitant le lecteur à en faire de même.

"C’est un texte à part, dans mon travail, qui n’a pour autre ambition que d’accepter de se perdre. Une autogéographie."

Benoît Vincent : GEnove GE9, éditions Le Nouvel Attila / Othello.

vendredi 27 octobre 2017

Faute de preuves

Il y a eu ces guerres en lui, ces humeurs qu’il ne pouvait dompter, cette soif inconnue que nul alcool ne parvenait à apaiser, ce travail harassant qui usait, la fatigue qui étreignait corps et neurones, le blues du dimanche soir, (" l’ouvrier y tient éveillée sa peur du lendemain ") qui le ceinturait jusqu’au matin. Il y avait sur l’un des plateaux de sa balance intérieure un inquiétant tohu-bohu qui ne lâchait pas prise et sur l’autre un besoin irrépressible qui germait, l’invitant à se mettre en route pour découvrir des contrées plus lumineuses. Il fallait rompre avec ce mal du dedans qui se propageait tout autour. Cela, cette période de sa vie, Serge Prioul l’évoque discrètement, sans s’y attarder plus qu’il ne faut. Mais son passé est là, qui existe et qui fonde en partie son présent. Il est morcelé dans sa mémoire et lui dicte des choses qui " ne sont pas dans l’abstrait ". Restait à les dire, à les écrire, à s’en extraire pour aller de l’avant. Cela ne fut sans doute pas simple mais ces mots, qu’il a appelés et qui sont venus, qu’il a appris à manier et à assembler, lui sont peu à peu devenus nécessaires et salutaires.

" Un jour arrive
Où tu écris
Par curiosité
Juste pour savoir
Où va te porter l'écriture "

Le regard constamment aux aguets, tout à la fois curieux et étonné, il a vite compris que les mots, pour peu que l’on parvienne à bien s’en saisir, pouvaient s’avérer tout aussi efficaces qu’un appareil-photo pour restituer quelques-uns des instantanés qui s’offrent à nous quotidiennement. D’ordinaire, personne ne les capte vraiment. Lui, si. Qui note, sans s’épancher, en restant à sa place, en ne prenant jamais celle des autres, au fil de ses déplacements au bourg ou en ville, ou lors de l’une de ses stations en terrasse du Quai Ouest à Rennes, ce que son regard détecte et lui transmet, suscitant à chaque fois une émotion qu’il s’emploie à décrire. Il le fait avec simplicité et justesse. S’il lui arrive de fondre, il s’arrange pour ne pas se laisser submerger. Ses poèmes courts et concis ne s’écartent jamais du motif qui les a fait naître. Faute de preuves fourmille de scènes brèves, de propos entendus et judicieusement repris, de moments particuliers, de fragments de mémoire intime ou collective, de portraits ciselés, de retours sur soi, de dédicaces aux proches, d’adresses au monde ouvrier et en particulier à ses père et grand-père qui furent tous deux tailleurs de pierres. Attentif à la présence des êtres et des choses, Serge Prioul avance en collectant des bribes de réalité qu’il met en forme dans ce livre de bord très intuitif et profondément humain.

(Ce texte figure en préface de Faute de preuves)

Serge Prioul : Faute de preuves, Les Carnets du dessert de lune.

jeudi 19 octobre 2017

Le livre que je ne voulais pas écrire

Il était présent au" Bataclan" le 13 novembre 2015, y a reçu une balle de 7,62 tirée à bout portant, a mis longtemps à s’en remettre mais ne voulait pas y revenir par écrit. Il disait qu’il s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Ils étaient mille-cinq cents dans le même cas. Et plus encore puisque nombre de personnes assises aux terrasses du "Petit Cambodge" et du "Carillon" avaient également été criblées de balles. Beaucoup (130) n’étaient plus là pour en parler. Respecter leur mémoire demandait un minimum de recul et de distance. 

Pendant des mois, il refusa de répondre aux journalistes qui le sollicitaient. Il pensait que son témoignage n’apporterait rien. Se méfiait tout autant de l’imposture que de l’opportunisme et multipliait les arguments pour ne pas s’atteler à l’écriture jusqu’à ce que le besoin et l’évidence ne prennent le dessus. Il pouvait, tout au moins, envisager de partager, transmettre ce qu’il avait vécu, le noter en puisant dans ses souvenirs, décrire, sans mettre sous cloche ses velléités de romancier, ce qu’il avait ressenti, et tenter de comprendre comment le fracas de cette soirée s’était propagé dans sa chair et incrusté dans son cerveau.

« Pendant des semaines, tu es écartelé entre l’entêtement des mots et ta volonté de ne pas faire texte de ta mésaventure, volonté qui capitule quand t’éclabousse une évidence : tu te tiens à la jonction d’une épreuve individuelle et d’un choc collectif, sur le point de bascule du "je" au "nous". »

Il débute son livre en expliquant comment, alors qu’il était encore adolescent, le rock s’est emparé de lui. Il dit l’énergie qu’il emmagasine en s’en imprégnant et le plaisir qu’il prend quand il assiste aux concerts de ses groupes de prédilection. Parmi eux, "Eagles of Death Metal", qu’il a entendu pour la première fois en 2008 avant de les voir au festival Rock en Scène en 2009. Quand il apprend que le groupe va se produire à nouveau en France, au "Bataclan" cette fois, le 13 novembre 2015, il ne tarde pas à acheter son billet. Et ce soir-là, à 20h15, alors qu’il n’a trouvé personne pour l’accompagner, il gare sa moto sur un terre-plein à proximité, fume quelques cigarettes, monte les marches, dépose veste et casque au vestiaire et pénètre dans la salle, heureux de retrouver des sensations qui lui plaisent. Il boit une bière. La première partie vient de se terminer. Les musiciens arrivent et démarrent pied au plancher. « Premiers riffs, premiers larsens, du rock, de l’énergie, putain ce que c’est bon ! » C’est peu après que tout bascule.

« À 21h 40, ou 42, ou 47, ils ne sont pas fichus de se mettre d’accord, bruits de pétards, les musiciens se figent puis quittent la scène en courant, des cris, du mouvement, ce ne sont pas des pétards, "Couchez-vous ! Couchez-vous !"
Je me jette au sol.
Là commence le roman – à moins qu’il n’ait commencé sans me prévenir. »

Ce que raconte alors Erwan Larher est la suite (puis l’après) de la soirée telle qu’il l’a vécue, allongé, blessé sur le sol, seul avec lui-même, au milieu des autres. Il évoque, en précisant ses pensées, ses émotions, la douleur qui le transperce, la silhouette de l’un des terroristes debout dans les parages, les lumières qui s’allument, les coups de feu qui fusent, l’attente des premiers secours, la venue d’un médecin, la main invisible de celui ou de celle qui s’accroche à l’un de ses mollets, l’évacuation vers l’extérieur, couché sur le fer rude d’une barrière métallique transformée en civière, l’ambulance, le trajet bringuebalant jusqu’à l’hôpital Henri Mondor de Créteil, l’entrée aux urgences, la salle d’opération. Il tente d’exprimer le plus simplement possible ce que furent ses réflexes, ses réflexions, ses sensations contradictoires et le cheminement de sa pensée durant ces heures. Il le fait sans pathos et sans se morfondre. Pour tenir, il se répète deux, trois mots et s’y accroche.

« On s’occupe de toi. Tout est sous contrôle. Pendant que tu attends pour le scanneur (ou était-ce avant d’être ausculté ?), un ou deux flics t’interrogent, en prenant des précautions oratoires touchantes. »

Il n’est pas tout à fait sûr de sa mémoire et peu importe. Il sait que cette nuit-là, il n’est qu’un parmi des milliers d’autres. Le drame est collectif. L’impact de l’attentat se propage. Un peu partout, à Paris et ailleurs, beaucoup vivent dans l’angoisse. Les téléphones sonnent (lui, il est parti au concert en oubliant son portable), les comptes Twitter et Facebook sont plus actifs que d’habitude. On appelle, on interroge, on attend des nouvelles, on redoute le pire. 

Que faisaient, et qu’ont fait, durant ces heures interminables, ceux qui n’y étaient pas mais qui se trouvaient très liés avec quelques-uns de ceux qui y étaient ? C’est ce qu’Erwan Larher a demandé à ses proches. Ce qu’ils (amis, écrivains, compagne, parents) ont écrit à ce sujet intervient régulièrement, entre deux chapitres, dans des séquences titrées "Vu du dehors", donnant à ce livre bouleversant, plein de vie, de tact, de pudeur et d’humour, une tonalité plus forte encore.

Erwan Larher : Le livre que je ne voulais pas écrire, Quidam éditeur.

mercredi 11 octobre 2017

Le site des éditions Jacques Brémond

Jacques Brémond a créé sa maison d'édition en 1975. Il avait auparavant beaucoup appris au contact de l'éditeur Robert Morel et lancé, dès 1969, la revue Voiex. Si la poésie tient une place majeure dans son travail, le théâtre et la peinture y sont  aussi présents. Chaque livre est imprimé par ses soins, en typographie, sur de beaux papiers. Avec, à chaque fois, maquette et couverture originales. De nombreux poètes figurent à son catalogue. On y trouve Thierry Metz, Michaël Gluck, Françoise Han, Lionel Bourg, Robert Piccamiglio, Albane Gellé, Sylvie Durbec, James Sacré, Jeannine Salesse, Bernard Noël, Franck Venaille, Évelyne Morin, Marie Huot et bien d'autres. 

Il manquait un site pour pouvoir se rendre compte de l'importance du fonds Brémond. C'est désormais chose faite. Grâce à Pierre Perrin, le poète, l'écrivain, le critique mais aussi le créateur de la revue (et des éditions) Possibles qui reparaît depuis quelques années sous forme numérique.
Les éditions Jacques Brémond viennent de publier des ensembles de poèmes de Christian Vogels (Iconostases), d'André Duprat (Une nostalgie nombreuse) ainsi qu'une monographie de l’œuvre peint de Philippe Garouste de Clauzade par Joseph Pacini (Peindre la lumière) et les rééditions de deux titres épuisés : Sur la table inventée de Thierry Metz (ce fut son premier livre) et Je, Cheval d'Albane Gellé.

On peut retrouver le site des éditions Jacques Brémond ici.
Et pour celui de la revue Possibles : c'est ici.

mercredi 4 octobre 2017

Le jardin sous l'ombre

Paul Le Jéloux est décédé en fin décembre 2015 à l’âge de soixante ans. Il était l’auteur de trois recueils de poèmes marquants, tous publiés aux éditions Obsidiane, dans lesquels on décelait une voix claire et posée, empreinte de douceur et de précision mais pouvant également se montrer âpre et tranchante. C’est ce même timbre, ce sont ces mêmes variations de tons que l’on retrouve dans ce quatrième et (probablement) dernier livre. Il y aura travaillé durant une bonne décennie. C’était son rythme. Il l’avait adopté et initié avec L’exil de Taurus en 1983, suivi par Le vin d’amour en 1990 et Le sang du jour en 2001.

Ce qui étonne chez lui, c’est la profusion d’images qu’il parvient à assembler en un seul poème. Il le fait en partant d’un détail, d’un animal entrevu, d’un souvenir, d’une émotion relayés par un imaginaire qui se heurte parfois à la réalité d’un être en recherche de stabilité. « J’ai la tête malade », dit-il au détour d’un vers, préférant poursuivre le cours d’une matinée agitée en regardant ailleurs.

« J’abrite un arbre, j’ai des raisons de croire à mon phénix.
C’est vraie foison, cette déraison. Les marronniers sont un peuple de citronniers.
Le peuplier régit la table d’hôtes. L’extrême lenteur des cèdres
toujours m’insupporte. J’y vois un mal, j’en ai bien peur.
L’envol des cailles m’effraie chaque fois qu’il fait noir et nul. »

On perçoit çà et là des fragments d’autobiographie et des retours en arrière, notamment dans la douceur de l’enfance, « aux yeux de cendre », où la nostalgie n’intervient qu’a minima, très vite supplantée par l’appel du présent et l’attrait de tel paysage qui l’aide, inopinément, à sortir de lui-même pour s’y frotter et, peut-être même, s’y régénérer. C’est là la force de Paul Le Jéloux. Ce besoin de se donner de l’air en sortant de soi procure une grande densité à ses poèmes, d’ordinaire assez longs, qui puisent dans l’infiniment proche pour s’ouvrir au monde.

« Toujours nous revenons, vivons la solitude,
soulevés dans une tempête à sable d’étoiles, dans le verbe et l’ivresse. »

Tout ce qui vibre et bruisse attire son attention. Et il en va de même pour les choses plus statiques qui fondent son quotidien, l’ancrant dans un pays qui parfois l’exaspère. Il y a le muret, le calvaire couvert de mousse, le talus qui menace de s’effondrer, les ardoises qui luisent sous la pluie, le Dieu que l’on interpelle (il le fait aussi) en espérant calmer quelques douleurs... C’est un décor de Bretagne, là où il vivait, qui semble immuable. Il l’arpente, lui murmure ses incertitudes, le transforme en y ajustant quelques scènes sorties d’un vieux conte, d’une légende ou tout simplement d’un rêve qu’il revisite.

« La patrie est exacte, étouffe, est à rayer,
gonfle dans l’intime, le retourne comme crêpe avec un cri de crapaud
la patrie se renouvelle sans cesse avec clairons, lit d’hôpital,
ciel bleu chez les autres. La rue, c’est là à traverser,
je n’ai pas de frontière ou de boussole dans les reins de sa nuit
la patrie, c’est tous les jours un voyage forcené
qui déroute des cadavres de lueurs, les revenants, mes proches. »

La voix de Paul Le Jéloux vient de loin. Elle porte parfois en elle des bribes dues à ceux qui ne peuvent plus s’exprimer. Elle s’ouvre constamment. C’est une voix rare et lumineuse.

Paul Le Jéloux : Le jardin sous l’ombre, éditions Obsidiane.

lundi 25 septembre 2017

L'os quotidien

Si L’os quotidien reste le dernier ouvrage publié de Gaston Criel, il est également celui qui offre une porte d’entrée idéale pour pénétrer dans l’œuvre de cet écrivain encore trop peu connu. Il faut dire que le poète, qui édita ses premiers textes avant-guerre, ne s’est jamais vraiment soucié de notoriété. Essayer de joindre les deux bouts, vivre au jour le jour en multipliant les petits boulots – ou survivre quand il se retrouva prisonnier en Allemagne entre 1940 et 1945 – lui suffisait amplement.

« On m’envoya au camp. J’étais perché au troisième d’une rangée de châlits, longue de cinquante mètres. Dans ces alvéoles, nous dormions à même le bois afin d’éviter la vermine qui ne nous évitait pas. »

C’est Robert Reynaud, son alter-ego, qu’il met ici en scène et qui raconte ce que fut sa vie durant un peu plus d’une décennie, de 1939 (date de sa mobilisation) jusqu’au début des années 50. Il revient grâce à lui, en mêlant étroitement fiction et autobiographie, sur quelques uns des faits qui marquèrent son parcours.

« Le train annonce le départ. Par grappes les hommes se pressent aux portières criant leurs adieux tandis que le convoi démarre lentement. »

La bande de novices un rien insouciants (« Hitler nous fait rire ! ») qui part vers le front va vite déchanter et devoir faire face à une réalité implacable. Robert et les autres sont rapidement faits prisonniers puis envoyés en camp de travail. Gaston Criel décrit le quotidien au stalag avec le tranchant qui le caractérise. Il y mêle rage et insolence, pointe la noirceur de l’âme humaine mais aussi la solidarité qui peut naître à l’improviste dans des situations extrêmes. Son texte est un flux d’une vivacité et d’une vitalité étonnantes. Il voit et perçoit tout. N’a pas besoin de grandes phrases pour le dire.

« La radio annonçait le débarquement. D’aucuns se voyaient déjà partis. C’était sans compter la ténacité outre-Rhin. Les Allemands se firent menaçants. Brisant les bons rapports, ils multiplièrent les rassemblements dans la neige, des heures durant... Il neigeait toujours mais l’aigle ne baissait pas la tête. La croix gammée hurlait sous la neige qui redoublait. »

Après un long, périlleux et, parfois, douloureux voyage retour, il découvre le Paris d’après-guerre, et tout particulièrement celui de Saint-Germain-des-Prés qui n’aura bientôt plus de secrets pour lui. Il multiplie les petits boulots et les aventures amoureuses jusqu’à ce que la paternité (« hasard d’un sperme égaré en zone dangereuse », note-t-il) vienne secouer sa vie de dilettante mélancolique, rebelle et solitaire. C’est un autre pan – et pas le plus reluisant – de la personnalité de Robert Reynaud qui apparaît alors. Criel n’épargne pas son personnage. Il le met en mauvaise posture. Le montre en train de se dérober, de s’esquiver, de longer les murs, de tenter de survivre en ne se déparant jamais de ce sourire un peu goguenard qui l’aide à se moquer de lui-même.

Gaston Criel (né en 1913 et décédé en 1990) a rencontré durant cette période de nombreuses personnalités connues. Il fut proche de Sartre (qui lui louait une chambre), de Prévert, de Vian, de Cocteau (dont il fut l’assistant sur le tournage de La Belle et la Bête et qui préfaça son livre Swing), de Gide (qui l’embaucha comme secrétaire), de Picabia, d’Eluard (qui, dès 1938, fit un accueil chaleureux à son premier recueil de poèmes), de Paulhan et de bien d’autres. Il connaît les lieux, les hommes et les nuits de ce quartier dont il parle. Celui-ci vibrait au son du jazz qui n’aura cessé de l’envoûter, qu’il vénérait et qui est présent jusque dans le tempo et les variations de son écriture. Ce sont ces années-là qui façonnent son œuvre littéraire. L’os quotidien en est la parfaite illustration.

Gaston Criel : L’os quotidien, Les éditions du Sonneur.

dimanche 17 septembre 2017

Petit traité du noir sans motocyclette

Il fait si noir dans ses alentours qu’il se demande s’il n’est pas tout simplement mort. Qui plus est d’un coup de lame bien effilée dans sa chair. Il se rappelle vaguement du manche. Mais s’il s’en souvient, c’est qu’il ne s’est pas tout à fait absenté du monde. Et ce d’autant que d’autres souvenirs reviennent. Qui ont trait à l’enfance. À « l’épicerie mercerie bureau de tabac journaux » que tenait le grand-père. Aux doigts jaunis de celui-ci. Aux sucettes « Pierrot Gourmand » qu’il lui offrait. Reste ce noir obsédant. Extinction totale des feux. Qui signifie que s’il n’est pas encore mort, il est tout au moins déjà agonisant.

« sombre.
il fait sombre, très, dans mes alentours
alentours potentiels puisqu’en réalité je n’y vois rien. Ne
fais que deviner. Ce qu’il y a. dans les dits alentours. »

Sa diction s’en trouve saccadée. Mais sa réflexion reste posée. Le pré-mortem que Roger Lahu met ici en scène ne s’affole pas. Le réconfort lui vient de ce passé qui semble vouloir revivre, par séquences brèves, sur cet écran très noir qui ne diffuse ses images qu’en intérieur absolu.

« c’est long mais on s’habitue finalement.
ce noir tout
ce noir
ça fait écran. »

Partant de cette situation, pour le moins inconfortable, d’un mort qui se demande s’il l’est vraiment, et qui parvient peu à peu à détecter des indices qui se contredisent les uns les autres, Roger Lahu concocte un subtil traité du noir. Il tourne autour de la couleur fondamentale. Coincé dans ce sas qui lui fait penser à une « salle d’art et décès », le narrateur ne peut s’empêcher de tuer le temps en pensant aux bienfaits de cet entre-deux qui a des allures de clap de fin.

« parfois il semble que le noir pourrait s’écailler, se fendiller,
s’ouvrir, bailler,
comme une huître
et dedans il y aurait une énorme perle
une perle d’un noir si profond si parfait si absolu
qu’on aurait l’impression qu’elle avait – au terme de quelle alchimie de mille ans ? -
concentré en elle toute la lumière du monde.

ça éblouirait »

Ce serait donc peut-être cela la fameuse petite lumière dont parlent ceux qui reviennent d’une agonie ratée ? Lui, en tout cas, ne voit rien venir. Ce qui lui permet de poursuivre sa longue aventure dans l’outre-noir en se repassant un titre de Johnny h ou en écoutant Patti Smith chanter Because the night avec en arrière-plan un type en motocyclette qui disparaît à toute allure sur un invisible ruban de bitume.

« on dirait que le héros tout de cuir vêtu
botté de noir aussi (marlon negro ?)
il chevaucherait une moto noire de grosse cylindrée
et il filerait filerait filerait
sur une route toute noire »

Roger Lahu : Petit traité du noir sans motocyclette (sauf une in extremis), préface de Daniel Fano, éditions Les carnets du Dessert de Lune.

vendredi 8 septembre 2017

Watching the river flow

Il a 15, 16, 17 ans. Se laisse porter par le bus qui cahote de Saint-Chamond à Saint-Étienne. Rêve, les yeux grands ouverts et la joue contre la vitre, à ces points d’appui qu’il a découverts depuis peu, à ces poèmes, ces fulgurances concoctées par de jeunes dynamiteurs de langues venus du hameau de Roche dans les Ardennes ou de la ville industrielle de Paterson en Amérique. Il sait que ceux-là (ce Rimbaud, ce Ginsberg) ont assez d’envergure pour l’aider à s’éjecter d’un univers familial dont la routine et la désespérance le plombent.

« Maman tremblait. Abattue. Furieuse.
Daniel, mon aîné, souriait dans le cadre barré de crêpe qui se détachait sur le papier peint du vestibule, une photo diaphane rehaussant sa blondeur et celle d’André, le cadet, sous un verre où mourait la lumière de la salle-à-manger. Penaud dans mon coin, je me ratatinais. M’étiolais. »

Il sait que ces types qui tordent à leur façon le cou du vieux monde des années 1870 ou 1950, qui hurlent, qui assènent des coups rudes à une poésie trop sage, qui se rebellent, inventent, vitupèrent, invectivent, ne sont pas seuls. Ils ne représentent que la partie visible de l’iceberg. D’où ne peuvent que jaillir, tête froide et sang chaud, beaucoup d’autres. Qui leur ressemblent. Et qui vont l’aider à donner de tonitruants coups de pieds dans ces portes qu’il lui faut ouvrir pour libérer le vent de révolte qui ne cesse de monter en lui.

Parmi eux, sortant du lot, découvert grâce au transistor puis aux 45 tours, il y a ce chanteur ébouriffé à la voix éraillée, un dénommé Robert Zimmerman, né à Duluth, Minnesota, le 24 mai 1941, qui traîne du côté de Greenwich village, qui a débuté au café Wha ?, qui a joué en première partie d’un concert de John Lee Hooker, qui donne voix aux exclus, aux délaissés, aux déclassés, aux révoltés, aux noirs, aux invisibles. Il susurre des textes âpres, taillés au couteau, et des blues lancinants ou énervés. Il s’accompagne à la guitare et à l’harmonica et n’a pas peur de se montrer frondeur et provocateur.

« Il l’avait assez crié, murmuré, miaulé sur les toits et dans les basements, empruntant aux récits bibliques ou à Woody Guthrie, à Melville comme à Kerouac, et à Ginsberg, au Dylan Thomas auquel il devait son pseudonyme, les paraboles et les tournures métaphoriques dont il truffait d’interminables refrains psalmodiés d’une voix râpeuse ou nasillarde. »

Celui que Lionel Bourg suit à la trace, expliquant en quoi de nombreux morceaux créés et interprétés par Dylan lui furent essentiels, le rassurant parfois dans les très bas de son toboggan de vie, a assez de biographes de haut vol pour qu’il s’y mette à son tour. Son propos (qui n’est pas, non plus, celui d’un essayiste) est tout autre. Il s’agit de revenir sur un compagnonnage (qui court sur plus d’un demi-siècle) en notant combien il a compté (et compte encore) pour lui, qui s’en est imprègné tout en gardant son esprit critique intact.

« Des pleurs, des larmes, il y en a tellement dans les chansons de Dylan ! On y va, on s’y rend, là où les gouttes salées tombent »,

là où elles rejoignent le flux de la rivière que Lionel Bourg longe en captant ses tumultes et en gardant ses écouteurs, reprenant, au fil d’un récit où se mêlent fragments autobiographiques et références à de multiples personnages. Les extraits de textes qui jalonnent l’ensemble atténuent ou amplifient quelques uns des épisodes douloureux vécus par l’auteur. Qui mixe cela avec habileté, en un récit exigeant, extrêmement bien tissé, où la présence de Dylan se faufile, en constant fil rouge.

Lionel Bourg : Watching the flower flow, sur les pas de Bob Dylan, illustrations de Olivier Fischer, éditions La passe du vent.

Un autre livre de Lionel Bourg vient de paraître aux éditions Le Réalgar : Demain sera toujours trop tard. Il s’agit d’un ensemble de lettres ouvertes adressées à ses contemporains. Un livre alerte, tonique et réconfortant jusqu’en ses vivifiantes sautes d’humeur.

vendredi 1 septembre 2017

Où j'apprends à ma mère à donner naissance

Née en 1988 au Kenya, Warsan Shire, a grandi à Londres. Les sujets brûlants qu’elle aborde ici touchent à l’identité, aux migrations, aux traumatismes liés à toutes sortes de violences, notamment celles subies par les femmes, et au poids grandissant de la religion, en l’occurrence l’Islam. Elle avance, avec des poèmes très narratifs, chacun décrivant une scène particulière, en s’immergeant dans un monde qu’elle connaît bien. Se sert tout à la fois de faits vécus par ses proches et de son propre parcours, dépassant sa mémoire pour s’ouvrir à celle des autres.

« Sofia la nuit de ses noces a pris du sang de pigeon.
Le jour d’après, au téléphone, elle m’a raconté
comme son mari a souri à la vue de ces draps,

comme il les a rassemblés pour les porter à son nez
fermant les yeux et passant sa langue sur la tache. »

La caisse de résonance qu’elle crée est polyphonique. Ancrée dans le monde contemporain, elle n’en oublie pas pour autant ses racines antérieures. Ses poèmes, simples et cinglants, font mouche en peu de mots.

« Certaines nuits je l’entends dans sa chambre qui hurle.
Pour étouffer sa voix on passe la Surah Al-Baqarah.
Tout ce qui sort de sa bouche ressemble à du sexe.
Notre mère lui a interdit de prononcer le nom de Dieu. »

L’intimité, le désir et la sensualité sont vécues avec fougue ou discrétion, selon le degré d’intensité qui s’empare des corps. La souffrance n’est jamais loin. Pas plus que la mort, qui rôde à proximité des chambres ou des camps (ceux des migrants) qui restent les lieux où se situent nombre des poèmes de Warsan Shire.

« Ils demandent comment vous êtes arrivée ici ? Tu ne le vois pas sur mon corps ? Le désert libyen rouge des corps de migrants, le golfe d’Aden ballonné, la ville de Rome sans veste. J’espère que ce voyage signifie plus que ces kilomètres, parce que tous mes enfants sont au fond de l’eau. »
Où j’apprends à ma mère à donner naissance, est le premier livre de Warsan Shire traduit en Français. Ce bref ensemble (40 pages) est extrêmement percutant. D’une limpidité et d’une force éclatante.

Warsan Shire : où j’apprends à ma mère à donner naissance, traduit de l’anglais par Sika Fakambi, éditions Isabelle Sauvage.

mercredi 23 août 2017

Voltige !

Ses mots s’offrent à l’air libre. Au vent, à la luminosité ambiante, aux tremblements des blés et des feuillages. Aux bruits qui disent les vies presque invisibles qui respirent tout autour. Ils se donnent aux pétales, à la craie, au silex et à la poussière. Et n’hésitent pas à se frotter, instinctivement, syllabes contre syllabes, pour produire des associations (sonores et sensuelles) capables d’exprimer par touches, par éclats, ce que ressent celle qui s’exprime ici.

« Petites entailles, sol sec,
fines poussières collées à nos rires.
L’aurore est arrivée.

Retard, toute la nuit passée,
chant (coq ivre), sais-tu
remonter l’aiguille des pentes vives ?

Veux-tu, pour un coquelicot,
remonter le jour ? »

Le coquelicot qu’Isabelle Lévesque évoque régulièrement dans ses poèmes est bien plus que la fleur sauvage et fragile dont la couleur rouge éclate sur champ doré. Son symbole est plus secret. Et touche à l’intime effleuré, défloré qui ne parle qu’à demi-mots.

« J’ignorais caresse boutons d’or
pudeur -. Tu pris mes lèvres fleurs,
cueillis ma vie passée. Simple.

Caresse du jour. Le sol tremblait,
Chaleur été canicule allongés.
La pente, gouttes perlées
sueur abreuve. »

Ce qui s’invente (et vole, voltige), suivant page à page "l’arc des mots", est subtil, ciselé, suggéré. Il y a clarté, légèreté mais aussi passion, amour, tourments. C’est la mémoire, elle qui relie si bien sensualité et instants troublés dans un décor bruissant de vie, qui assemble ces bribes et ces scènes qui furent haletantes et intenses. Cela se passe dans le secret d’un livre lumineux qui étonne, détonne. Un livre où l’on peut, comme le dit très justement Françoise Ascal dans sa postface, « accepter l’inévitable sans renoncer à frôler l’extase ».

Isabelle Lévesque : Voltige !, peintures de Colette Deblé, postface de Françoise Ascal, éditions L’herbe qui tremble.

samedi 12 août 2017

Un souffle sauvage

Si Jérôme Lafargue excelle dans la fiction, il n’en reste pas moins, comme tout un chacun, relié – par son vécu, ses racines, sa mémoire – à une réalité qui parfois le rattrape, demandant elle aussi sa part d’écriture. C’est celle-ci qui le guide ici, faisant resurgir une histoire personnelle qui se passe dans un coin secret des Landes, entre pins maritimes, dunes mouvantes et océan Atlantique.

« Il n’y a que l’eau et les arbres, et partout autour de soi, cette immense pinède qui virevolte le long de collines dunaires, abritant de minuscules étangs, des chênaies, des aulnaies pour qui sait se perdre et accepter l’embuscade de vénérables dont le tronc s’est raviné, torsadé sous le feu des âges. »

Il prend son temps. Suit ce chemin qu’il connaît bien et qu’il a jadis arpenté en compagnie de son chien. Il s’arrête sur le décor et sur l’étrangeté des lieux avant d’entrer dans le vif du sujet. Ce qu’il a à dire n’est pas simple. Cela est enfoui en lui depuis longtemps et lui rappelle inévitablement son père, puisque c’est là, dans une clairière, qu’il a, en compagnie de sa mère, répandu ses cendres.

« Pourquoi cet endroit ? Parce qu’il aimait s’y attarder, même s’y asseoir quelques instants. Et parce qu’à ma gauche en regardant l’océan, à quelques mètres vers le sud, s’est tenu un événement qui, sans aucun doute, a modifié ma perception de moi-même et des autres. »

Ce qu’il tient à souligner, c’est le désarroi qui fut le sien quand il dut courir dans les bois, un soir entre chien et loup, à la recherche de ce père en cavale, en se demandant s’il le retrouverait vivant ou mort. Celui-ci souffrait de dépression chronique et avait, après une énième dispute, brusquement quitté la maison en emportant un vieux pistolet.

« Je partis bille en tête et rejoignis le chemin. Je ne voyais pas d’autre possibilité. Nous prenions toujours par là. À mesure que je gravissais la première pente qui conduisait au pare-feu, je maudissais mon père d’avoir choisi de se donner la mort dans notre forêt. Ma forêt. »

Il le retrouvera, vivant mais secoué, planqué derrière un buisson de genêts, l’arme pendant au bout de son bras. Ce qu’il ne fit pas ce soir-là, il le fera – exténué, vaincu par l’insidieuse maladie – quinze ans plus tard. C’est ce parcours ardu, ce retour sur des faits lourds de conséquence, avec en toile de fond un paysage qui hante la plupart de ses romans, que Jérôme Lafargue retrace dans ce récit. Il le fait sans pathos. Ouvrant son texte sur la mémoire d’un lieu détenteur de nombreuses histoires. Dont la sienne. Qui y est désormais gravée.

Jérôme Lafargue : Un souffle sauvage, préface de Martine Laval, les éditions du Sonneur.
Jérôme Lafargue vient de publier Au centuple, éditions de L’Attente, cent textes composés de cent mots chacun.

vendredi 4 août 2017

Mangés par la terre

Il y a beaucoup à dire de Copiteau. Le village n’est pas grand mais il s’y déroule des choses étranges. D’abord, il y a les trois frères Goussaint (deux petites frappes et un apprenti poète) qui, non contents de laisser leur père mourir allongé sur une botte de paille dans l’étable, – ils étaient ce jour-là préoccupés par le sort d’une vache qui devait vêler – passent leur temps libre à tendre un filin d’acier sur la route en espérant provoquer un accident. Après chaque mauvais coup, on les embarque à l’asile, où ils s’amusent comme des fous, profitant de la torpeur de Caroline, une autre patiente, placée là par sa mère (qui ne peut plus la voir), pour satisfaire leurs envies sexuelles.

« Les soirs où Patrick et Robert s’occupent d’elle, ils volent des cachets et les lui font avaler de force pour la calmer. Ils aiment bien qu’elle se débatte, mais pour la travailler mieux ils préfèrent qu’elle soit abandonnée. »

Ensuite, il y a Puiseux, le notaire. Il vit seul avec sa servante, lit Chateaubriand, caresse une statue en bronze, s’envoie en l’air de temps à autre avec la femme d’un vieux médecin (la mère de Caroline) avant de reprendre sa lecture là où il l’avait laissée.

« Édouard s’approche d’Agathe, ose cette expérience nouvelle, lire du Chateaubriand en bandant. La cerise sur le gâteau, la poire pour la soif, le spasme retardé de la jouissance. Mais auparavant il plonge ses yeux noirs dans ceux d’Agathe, à travers les verres sales de ses lunettes. »

Et puis il y a Jeanne qui rêve d’Amérique, le maire qui boit beaucoup et qui ne se remet pas de la mort accidentelle de son frère jumeau, la veuve Goussaint qui fait du camping dans un abri-bus, Constant qui s’habille en shérif et quelques autres qui tentent de détourner leur ennui et leur misère affective comme ils peuvent.

Tous forment une petite communauté bien frappée que Clotilde Escalle détaille avec finesse. Son sens de la narration, sa façon de concevoir de redoutables portraits et son écriture, rapide et incisive, y sont pour beaucoup. Ces êtres en marge, qu’elle suit à la trace, sont inextricablement liés les uns aux autres. Leurs rapports ambigus sont rarement désintéressés. Ils fonctionnent à l’instinct, sans affects apparents, guidés d’abord par des pulsions qui les prennent au corps.

« Gabrielle rajuste ses bas. Ils grimpent haut sur la cuisse, bien trop haut, elle s’est trompée de taille. Aujourd’hui, elle ne porte pas de culotte. Quarante-cinq ans, amoureuse du notaire, son Maître, elle sa bonne à tout faire, on appelle ça plutôt gouvernante. Quarante-cinq ans. Le désir ruisselle sur ses cuisses tandis que le civet de lapin mijote. »

Les personnages de Clotilde Escalle ne sont pas nécessairement sympathiques. Dépourvus de générosité, ils restent prisonniers de leurs faits et gestes, condamnés à les répéter et à demeurer insatisfaits. Mais pas question pour elle de s’apitoyer sur leur sort, ce qui leur arrive résultant presque toujours de leur caractère impulsif.


 Clotilde Escalle : Mangés par la terre, Les éditions du Sonneur.


mardi 25 juillet 2017

Ville-songe / Poèmes après les poèmes

Viktor Krivouline est l’un des auteurs les plus importants de ce que l’on nomme la génération des années 1970, celle de l’underground, libre et décomplexée, qui s’exprimait depuis Saint-Pétersbourg et qui n’a cessé, en des temps sombres et difficiles, de faire bouger les lignes à travers revues, éditions, lectures publiques, conférences, séminaires et interventions intempestives.

« Chacun de leurs mots meurt !
Aux fourrés des bibliothèques
l’ivresse des temps révolus
alourdit mes paupières.
Qui a dit : « catacombes ? » -
Nous traînons dans les tripots, les pharmacies !
Et nos destins dans le sous-sol
sont noirs comme des fleuves sous la terre. »

Krivouline décoche dans ses différents textes des flèches subtiles et ciblées. La réalité, l’imaginaire et la réflexion y cohabitent. Son œuvre est vaste et multiforme. Il est à la fois poète et essayiste mais aussi ce chroniqueur au regard acéré que l’on découvre dans Ville-songe. Cet ouvrage, qui regroupe dix essais des années 1990, révèle une écriture minutieuse et un auteur qui connaît remarquablement l’histoire et la mémoire poétique de sa ville. On le suit dans ses déambulations nocturnes. Il embrasse tout ce qui met ses sens en ébullition, saisit ici deux ou trois détails au vol, brosse un peu plus loin quelques portraits de proches en situations parfois burlesques, capte ailleurs des bribes d’un dialogue impromptu. Il sonde les tourments et les espoirs du temps présent. L’érudit qu’il est n’en rajoute jamais. Sa prose faite de méandres, de retours en arrière et d’arrêts instantanés en divers lieux de la cité embarque le lecteur et permet de sauter aisément du passé à l’instant T en compagnie de tous ceux qui – vivants ou morts – lui sont proches. Ce sont des peintres, des metteurs en scène ou des poètes, tous issus de la même génération, tel Léonide Aronzon (1939-1970).

« C’est aujourd’hui l’un des rares poètes de l’underground qui conserve une chance de ne pas sombrer dans le néant avec toute notre époque de temps arrêté. Une chance d’avoir une seconde vie, quand notre morne saison culturelle fera place à des temps fertiles. »

Le second livre publié par les Hauts-fonds est une très riche anthologie des poèmes de Viktor Krivouline. S’y côtoient plusieurs périodes. Les textes amples et parfois élégiaques des premières années (qui se déploient en milieu urbain avec en toile de fond de nombreuses angoisses et déconvenues) laissent peu à peu place à des poèmes tout aussi intenses et habités mais plus brefs, plus concis, plus visuels.

« Il fait noir. Les corbeaux ont lancé
leur adieu. Et tout s’est tu. Le soufflet
de la porte a soupiré, et le tramway
s’éloigne dans les arbres. Si un visage au moins,
un seul, avait prolongé son voyage
jusque dans ces banlieues ! Ou si ces immeubles-dortoirs,
à gauche, là... Il fait noir. J’entends mieux
le prurit du silence – enflammé, brutal...
Mais on allume la télé, c’est bien !
Oui, ces voix sont salvatrices comme un rêve
répété mille fois. »

Né en 1944, Viktor Krivouline est décédé en 2001. Il lui a fallu attendre les années 1990 et la fin du régime soviétique pour être enfin publié dans son pays. On retrouve à ses côtés, parmi les plus connus dans cette génération dont le lien organique est Saint-Pétersbourg, Elena Schwarz, Sergeï Stratanovski, Léonide Aronzon, Oleg Okhapkine. À peine plus âgé, Joseph Brodsky a été, quant à lui, expulsé d’URSS en 1972.

Viktor Krivouline : Ville-songe (168 pages) et Poèmes après les poèmes (144 pages), traduits du russe et présentés par Hélène Henry, couvertures de Valéri Michine Les Hauts-Fonds.

vendredi 14 juillet 2017

Requiem de guerre

Il faut écouter Franck Venaille quand il parle de l’écriture, quand il évoque ce qui, depuis des décennies, emplit sa vie. C’était en 1980, lors d’un entretien avec Dominique Labarrière, dans le numéro 4/5 de la revue Monsieur Bloom qu’il dirigeait alors.

« Écrire me rend malade. Toutes mes journées de travail se partagent entre ce bureau et le lit où je vais m’étendre, la main posée sur mon côté droit, pour me calmer. C’est ce va-et-vient entre les deux lieux qui est à la base de tous mes livres. Parler de l’écriture sans tenir compte de cela serait impossible ou mensonger. Tout passe par la douleur physique et, pourtant, je continue d’écrire. »

Ce qu’il dit là se retrouve au centre de Requiem de guerre. Les deux lieux sont bien présents. Entre eux naît une grande déambulation physique et mentale. Celui qui va de l’un à l’autre le fait en multipliant les détours. Il se frotte au dehors. À l’urbain et au maritime. Mais visite d’abord sa mémoire et son corps. Avec eux, arpente les rues en rasant les lampadaires et les flaques, surpris de voir son ombre pencher de plus en plus entre le mur et le trottoir.

« Pour moi la réalité c’est une jambe après l’autre. Violemment. Halte. Respirer. Repartir pour deux mètres. Laissez-moi. Souffler. Avec violence, c’est cela : violemment. »

Ces marches lentes se font de nuit. Quand il rêve ou somnole. Ou, pire, quand ses cauchemars s’arrangent pour déclencher de longues insomnies.

« L’obscur est notre pain quotidien.
C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse. »

Il délivre ses mots avec parcimonie et précision, leur insufflant un rythme qui a des allures de blues tendu et syncopé tout en les invitant à s’engager dans une traversée qui sera forcément houleuse. Ces mots prennent le large après avoir longuement mûris en lui. Ils ont auparavant côtoyé ses blessures, ont essuyé beaucoup d’épreuves, se sont nourris d’une mémoire née bien avant lui.

« Ce sont les mots

qui sortent de ma bouche.

Je pourrais dire qu’il

s’agit d’un bruit nocturne

ma nuit est définitivement blanche

tandis que je suis dans la terreur

née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même,

enfant

grand’ pitié c’est ce que je vous demande

grand’ pitié ! »

Son corps est à la peine, on le sent, mais il résiste, se bat ardemment. Il évoque l’hôpital et les nuits de garde. Il fourbit ses armes. Toutes ont un lien avec la poésie. C’est elle qui l’aide à se relever quand il lui arrive de tomber.

« Obstiné à vivre », il se méfie de l’angoisse. Trop prégnante, elle peut paralyser, tétaniser, mettre le lyrisme sous cloche. Il le sait. Entend « guérir de l’idée même de guérir ». Tente de délimiter un périmètre de sécurité. Demande au texte de dévier le cours de la douleur, de la faire sortir de son lit, de l’obliger à rouler sur d’autres surfaces, ne serait-ce que pour retrouver le sable des dunes de son enfance et les marques que les sabots du « cheval chagrin » y avaient alors imprimées.

« ce cheval sur lequel

hein ! En avant pour le Bien

hein ! En arrière pour le Mal

je me bascule »

« Ce que fut ma devise dans mes guerres singulières : de l’ironie face au malheur », dit-il avant de prendre congé. Avant de quitter ce grand livre. Afin d’emprunter d’autres chemins de traverse, de contourner d’autres obstacles, de mâcher de nouvelles peines avec en tête l’espoir de renouer avec cet enfant qui fut jadis lui-même et qu’il dit avoir perdu – et peut-être même tué – en cours de route.

« Je traîne dans les rues qui souffrent, là où les hommes peinent,

puis

j’irais au Marché aux livres, au Marché aux fleurs, au Marché des épices avant de me rendre au chevet du poète Franck Venaille afin de l’assister dans sa dormition. »


Franck Venaille : Requiem de guerre, Mercure de France.

Début mai, le Goncourt de la poésie 2017 a été décerné à Franck Venaille.


mercredi 5 juillet 2017

Hommage à Michel Merlen

Le poète Michel Merlen est décédé le vendredi 30 juin 2017. Voici, en hommage à cet auteur discret qui n'aimait pas capter la lumière, un portrait, publié dans une première version, il y a quelques années. 

" il était décidé à ne rien faire
mais il n'eut pas la force nécessaire
il fallut qu'il se commette avec les mots " 

 Michel Merlen, Abattoir du silence
  
C'est un soir d'automne. Cela se passe rue de l'Ouest, sous un ciel bas, dans la grisaille du quatorzième arrondissement. Le bar s'appelle L'écume. Il paraît que la poésie y rôde par effraction. Qu'on lui réserve un jour par semaine. Que les ténors du genre boudent l'endroit. Que seuls les outsiders et les porteurs d'ombre munis de feuilles volantes pliées en quatre dans les poches intérieures de leurs vestes élimées viennent y frotter leur solitude. Michel Merlen m'y a donné rendez-vous. Pour m'y rendre, j'arpente des rues sombres et sinueuses situées derrière la gare Montparnasse. Le vent colle les résidus d'une bruine tenace au ras du bitume. L'endroit, vu du dehors, avec sa porte noire et ses fenêtres aux vitres teintées, ne paie pas de mine. À l'intérieur, tout est différent. On y retrouve le long brouhaha des buveurs en action. Leurs mots fusent dans la pénombre tamisée. Merlen, chaleureux, m'accueille et m'invite à m'asseoir près de lui. J'apprécie l'homme et le poète. Celui qui dit la ville, l'envers du décor, les corps en émois, les mains qui se nouent en terrasse des bars, les auvents qui claquent les jours de tempête, les disputes qui éclatent pour un mot trop blessant ou un regard de pierre. Trois vers lui suffisent pour passer de la sensualité au mal-être. Sa façon de saisir des fragments de scènes quotidiennes en un clin d’œil et d'y projeter son anxiété, sa soif de tranquillité et les failles d'un passé douloureux où certaines morsures secrètes ne transparaissent qu'à contre cœur, est spontanée et efficace. D'emblée, je lui parle d'un projet, à propos duquel nous avons déjà échangé quelques lettres. Il m'écoute. Regard clair, reste discret, boit à peine. Il s'exprime en douceur, donne sa chance au vertige, m'offre au passage Fracture du soleil (éditions de la Grisière, 1970) qu'il dédicace dans « l'étonnement d'une rencontre vraie », se lève, s'entretient avec d'autres, ne s'épanche pas beaucoup et s'esquive, aux alentours de minuit, en ce 8 novembre 1979. Il m'annonce qu'il va m'aider, me guider, me donner un coup de main. Il ira voir Rancillac, Schlosser, Ipoustéguy, Giai-Minet, Abel Ogier et les autres. Il les suivra jusqu'au creux de leur terrier. Calé dans les angles morts, se fera oublié et détaillera leur travail à l'atelier. Il s'y rendra avec carnet et appareil-photo. Et me confiera ce qu'il aura glané (des liasses de documents) le moment venu.

« il est tard
les ailes des oiseaux
barrent le ciel fragmenté
que ronge la mousse bleue
des jours à l'envers. »

Quand il s'éclipse ainsi, personne ne sait où il va. Ni quand il reviendra. Le sablier bleu du hasard qui colore ses dérives peut prendre des allures de gyrophare. C'est un homme secret qui part sans se retourner. Tout vêtu de noir, je l'ai vu se faufiler et se fondre dans l'obscurité. Cette nuit-là, il a dû errer longuement dans les rues. Puis il est resté silencieux pendant des mois, le temps que je m'habitue, comme les autres, à ses manières d'être et de disparaître. Dans l'enveloppe qui signifiait son retour aux affaires, et au dos de laquelle figurait une nouvelle adresse, qui ne serait d'ailleurs que passagère, se trouvait tout ce qu'il m'avait promis.

Au fil du temps, d'autres éclipses partielles ont eu lieu. Qui se répercutèrent jusque dans ses publications. Le poète de l'éros sombre qui marchait en laissant son ombre flotter avec légèreté au ras des réverbères et dont les textes coupants, gorgés de mélancolie et de désir firent tilt dans les années 70 et 80, figurant dans de nombreuses anthologies, est ainsi devenu de plus en plus rare. On a beau reprendre ses livres pour tenter de dénouer l'énigme, de comprendre ces départs précipités, ces absences prolongées et ces plombs qui sautent à l'improviste, le jetant hors du monde, on ne déniche que des réponses de bric et de broc. Les critiques disent qu'il écrit dans l'urgence et que c'est également ainsi qu'il vit. Poète étrange, insolite, inquiet, fragile, désespéré parfois mais plus enclin, cependant, à ouvrir ses rêves plutôt que ses veines.

« Je sors des hôpitaux
pour me soigner
au vent cinglant des villes. »

Il ne se confie pas. Ou à peine. Dit qu'il fut tour à tour employé de banque, aide-géomètre, surveillant, correcteur d'imprimerie. Dévie en alignant quelques faits anodins. Déclare qu'il est né à Hyères où il retourne parfois revoir sa vieille mère, que sa fille se prénomme Julie et son chat Ulysse. Évoque ici la prison des Baumettes, là une entrée aux urgences après une traversée de Paris allongé à l'arrière d'une ambulance sous assistance respiratoire. Rappelle qu'un après-midi du siècle dernier, s'ennuyant ferme, il est allé rendre visite à Baudelaire. Il ne l'a pas trouvé au mieux. Le dandy, seul et malade, déclinait et maugréait en buvant une fée verte à petites goulées.

Plus tard, on apprend, presque par hasard, qu'il y a eu, en prélude infernal, avant même que les premiers poèmes ne viennent griffer ses insomnies, la guerre d'Algérie. Celle-ci vint, en guise de feu d'artifice, arroser de billes d'acier ses vingt ans. Trois années de djebel et en prime un nœud trop serré et suintant sous la pomme d'Adam pour pouvoir simplement en parler. Un bloc de « mots dans la gorge de celui qui ne parvient pas à trancher entre la parole et les cris ». Avec en creux, déjà solidement ancrée, la nécessité de ne jamais suivre la meute, de se planquer dans l'ombre des portes cochères, d'effacer ses traces, de devenir invisible, de brouiller les pistes, de se perdre dans la stratosphère poétique et d'aller la nuit écouter aux murs des Abattoirs du silence (ces foutus hôpitaux) pour en interpréter les cris perçants.

« La gorge nue sous le métal
j'aboie muet
surgit alors
l'homme en blouse blanche
qui prend ma main
mais ne dit pas bonjour.

Cette propension à disparaître, il n'aura cessé de l'expérimenter et est si bien parvenu à la mettre en œuvre qu'il a fini par s'effacer presque totalement. Aujourd'hui, son nom n'apparaît que pour parler d'une époque que l'on dit révolue. Il sourit en songeant que c'est ainsi que chaque nouvelle génération enterre la précédente. Cela dure depuis la nuit des temps. À la limite, il s'en fout. N'a pas triché. N'a jamais élaboré de plan de carrière. Ses poèmes sont dispersés dans des livres parfois introuvables. Lui, il habitait, il y a peu encore, dans une grande bâtisse. Sa fenêtre s'ouvrait sur un parc classé. Il écoutait le bruissement du vent qui roulait dans les feuillages. Se souvenait de ses escales à Barcelone, à Madrid, à New York ou à Tunis. Et des fragments ciselés, habités par l'instant, gravés sur le motif, à même la rue, avec personnages en appui, qu'il avait écrits d'un seul jet, sans illusion, sans rature, simplement parce qu'il en avait besoin pour vivre, en s'imprégnant de ces villes qui lui parlaient avec tant de légèreté. Il lisait et écrivait toujours. Semblait en harmonie avec lui-même. Après avoir traversé plusieurs vies. En solo ou en compagnie. Jusqu'à ce que la mort ne vienne le surprendre, le vendredi 30 juin 2017.

Bibliographie de Michel Merlen :

Les Fenêtres bleues (Jeune Poésie, 1969)
Fracture du soleil (La Grisière, 1970)
Les Rues de la Mer (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972)
La Peau des Étoiles (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1974)
Quittance du vivre (éd. Possibles, 1979)
Le Jeune homme gris (Le Dé bleu, 1980)
Abattoir du silence (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1982)
Poèmes Arrachés (Le Pavé, 1982)
Le Désir, dans la poche revolver (Le Pavé, 1985)
Made in Tunisia (Polder, 1983)
Généalogie du hasard (Le Dé bleu, 1986)
Terrorismes (Polder, 1988)
Borderline (Standard, 1991)
La Mort, c’est nous, avec Catherine Mafaraud-Leray, (éditions Gros Texte, 2012).