mercredi 22 avril 2026

Un éloignement

On ne peut pas le rater, à moins de détourner les yeux ou de regarder droit devant soi. Rachid T., trente ans, SDF, venu d’Algérie il y a une dizaine d’années, a trouvé refuge près de la cité Paul Vaillant-Couturier à Bobigny. Il vit sous un auvent, avec tout ce qu’il lui appartient : un sac à dos et divers cabas bien remplis.

« Chaque soir il dispose sa literie de fortune sur un banc situé un peu à l’écart. »

Le narrateur, qui habite à trois cents mètres, et qui le voit tous les jours au même endroit, lui rend visite, lui apporte café, sandwich, repas chauds et décide d’entreprendre des démarches pour tenter de le sortir de la rue avant l’hiver. La tâche s’avère d’autant plus compliquée que Rachid ne possède pour tout papier qu’une liasse de feuilles pliées en quatre où ne figurent que ses condamnations et une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Pas de passeport, pas de carte d’identité, pas de domicile. Quand on lui demande ses papiers, il sort fièrement de sa poche ces actes qui l’accusent mais qui disent aussi beaucoup de son itinéraire de vie.

« Les journées passent. Le froid se fait de plus en plus mordant. Autour de Rachid, un petit réseau de solidarité se met en place dans le quartier. Discrètement, parfois même de façon invisible. »

Le narrateur active ses contacts et réussit à lui trouver un logement avant d’envisager une solution pour qu’il retourne en Algérie. Il en a en effet envie et peut bénéficier d’une aide au retour. C’est ce parcours semé d’embûches, aggravé par l’attitude de Rachid qui va se faire pincer lors d’une promenade, présentant naïvement ses « papiers » au policier et se retrouvant immédiatement en Centre de Rétention Administrative à Vincennes, que Frédéric Fiolof retrace dans ce récit concret, précis et documenté.

« Le temps est une glu et Rachid n’attend rien. Rien au-delà de l’instant d’après, du jour suivant. Du prochain coup de froid ou de la nuit qui vient. Du prochain café. Il semble d’humeur égale. Peu importe la météo, les perspectives, le vide. Il prend mais ne demande rien. Répond et ne pose pas de question. Ou si rarement. Quelque chose en lui résiste en silence ou a franchi un cap. »

Peut-être a-t-il tout simplement lâché prise, se mettant ainsi en mode survie de façon à être dans l’acceptation de tout ce qui peut lui arriver de néfaste sans se retrouver déçu ou brisé. Rachid est un être singulier, un anti-héros qui a intériorisé sa propre invisibilité sociale. Il se faufile dans les interstices d’un monde qui n’est pas le sien et qui, par ailleurs, ne veut pas de lui.

« Une forme de confinement intérieur lui permet en toute circonstance, me semble-t-il, de traverser les événements sans se laisser vraiment affecter. Comme s’il ne se sentait jamais tout à fait concerné par ce qui le concerne. Mais je ne sais pas, au fond, quel prix il paye ou a payé pour cet éloignement de lui-même. »

C’est le portrait de cet homme en errance que Frédéric Fiolof dessine par petites touches. Il le suit pendant plusieurs mois, de la rue au centre de rétention, embarqué dans les imbroglios et les contradictions d’une politique migratoire qui ne peut que le reléguer encore un peu plus, le condamnant, à l’issue de sa rétention, qui durera quatre-vingt-dix jours, à se fixer en un autre point de chute, dans une autre ville, là où personne ne le connaît, là où il redeviendra invisible.

Frédéric Fiolof : Un éloignement, Quidam éditeur

 

samedi 11 avril 2026

Nageur du petit matin

Belle initiative des éditions du Castor Astral de réunir, dans un même volume, deux ouvrages épuisés de François de Cornière, étroitement reliés entre eux par la présence de la femme aimée. L’un, La Terre ronde, est un récit en prose (1991-1992), l’histoire d’une vieille maison en Ardèche qui devint un lieu privilégié pour l’auteur et sa compagne et l’autre, Nageur du petit matin, composé de poèmes, (2010-2014) marqua le retour à la poésie de celui qui n’écrivait plus depuis longtemps, trop accaparé par la maladie qui allait emporter sa femme.

« Je ne voulais pas écrire de poèmes noirs mais plutôt des poèmes bleus », précise-t-il aujourd’hui.

Et le bleu est effectivement la couleur dominante de Nageur du petit matin. La maison du bord de mer a remplacé la demeure nichée dans les montagnes ardéchoises. C’est dans ce lieu situé sur la côte sud de la Bretagne qu’ils souhaitaient vivre définitivement, sitôt terminée leur vie de travail, et c’est là qu’il s’est installé après le décès de sa femme. Là qu’il s’adosse à nouveau aux mots, qu’il note ce qu’il saisit à l’improviste, ce qui s’offre à lui (un objet, un signe, un regard, une scène, un souvenir) et peut susciter (ou pas) la venue d’un poème. Son présent est évidemment traversé par les épreuves récentes. L’absente n’est jamais loin. Il s’adresse à elle et l’inverse est également vrai. Dans le lit, il y a l’oreiller près du sien. À table, une place vide. Sur les photos, des sourires et des moments de bien-être pas si lointains.

« Je marche au bord de toi
qui rêvait d’être là
et le temps est si beau
en ce début de mars
que ma tristesse est bleue

au point que je me dis
pour essayer de vivre :
maintenant que c’est fini
je dois continuer quoi ? »

Des mots simples pour dire des choses simples, vitales, essentielles. Avec, à proximité, la présence remuante de l’océan dans lequel il se baigne tous les jours.

« Tu m’avais dit :
"le bain du petit matin
c’est se laver à l’intérieur". »

Il note combien ces bains matinaux lui ont été précieux, revigorants et salvateurs.

« Je crois que cela m’a permis de "tenir". Et depuis je continue de nager ("au bout de ma rue il y a la mer") et même d’écrire quelques poèmes encore. »

Si Nageur du petit matin (dédié à Sophie) est le livre (sensible et touchant) de l’épreuve partagée, La Terre ronde, tout aussi émouvant, est celui d’un coup de cœur (partagé lui aussi) pour une demeure quasi-abandonnée, où s’était auparavant tissée une longue histoire familiale et où ils ont inventé, vécu et écrit la leur, d’abord à deux, puis à quatre, avec les enfants, été après été.

« La nuit est chaude comme de la laine. Il n’y a plus rien autour de nous. La nouvelle lampe, dans un hublot contre le mur, permet d’y voir. Mais ce n’est pas elle qui donne de la lumière. Les visages qui coupent la pastèque, qui servent à boire, qui passent le plat, qui renversent un verre, ont vingt, quarante ou soixante-dix ans. Peut-être même beaucoup plus. Ils sont comme des étoiles dans le grand ciel d’été. »

 François de Cornière : Nageur du petit matin précédé de La Terre ronde, préface de Dominique Barbéris, Le Castor astral, Poche / Poésie.

mercredi 1 avril 2026

Le destin connu des bêtes de combat

Torino naquit le 8 mars 1910 dans un endroit choisi par sa mère, Torina, à l’abri du vent, près d’un tumulus sous lequel reposaient les restes de trois frères morts à la guerre, en 1871. Ursus, le père était absent. Il était occupé à brouter de l’herbe dans une pâture voisine, gardant un œil sur les génisses qu’il devrait bientôt monter et engrosser, son espérance de vie dépendant en grande partie de ses performances et de l’humeur des vachers.

C’est l’itinéraire de Torino que Laura Kind se propose de suivre. Du premier au dernier jour. En entrant dans sa tête, en imaginant ses pensées, en percevant ses sensations, en le regardant se déplacer, prendre de la force, du muscle, de l’envergure, en calculant la portée de son champ visuel, en le montrant proche des hommes et, pour son malheur, soumis à leur redoutable pouvoir. Il vont ainsi, très vite, l’isoler de sa mère, le marquer au fer rouge, le provoquer avec leurs perches aiguisées, tester sa résistance, lui imposer diverses épreuves dans le but de transformer le taurillon fier et fougueux qu’il est en train de devenir en véritable bête de combat.

« Il se nourrissait avec plaisir – ce qui était signe d’un bon moral – mais n’aimait guère bouger, cachant sa vélocité et sa force sous une apparente placidité. On venait quand même le promener, toujours à petite vitesse, pour ne pas épuiser ses réserves susceptibles de se réduire en très peu de temps. De loin en loin on le changeait de pâture, car il réclamait plus d’un hectare à lui seul. »

Torino appartient à Baudricourt. C’est sur ses terres qu’il a vu le jour. Le propriétaire des lieux emploie un personnel dont l’activité tourne autour de l’élevage des bovins. Parmi les hommes que le taurillon côtoie quotidiennement figurent José et Pablo, deux jeunes frères à l’enfance difficile qui ont été recueillis par leur oncle. Ils sont impressionnés par le jeune bestiau, surtout José qui espère (et travaille pour) devenir torero. La probabilité qu’il se retrouve un jour face à celui dont il aime la prestance est très faible. Il sait tout de même que cela peut arriver. Et c’est effectivement ce qui adviendra.

En attendant, un lent compte à rebours est enclenché. Il a débuté dès la naissance de Torino dont on suit l’évolution année après année. Il devient de plus en plus robuste. Bien campé sur ses pattes, il est attentif et réactif. À quatre ans, son volume est exceptionnel. Il pèse 480 kilos. Il a tué (par inadvertance) un homme et contraint un autre à se déplacer en chaise roulante. Cela aurait pu le conduire à la réforme (et à l’abattoir) mais ses potentialités sont telles qu’il n’en fut jamais question. José, quant à lui, a atteint la vingtaine. Il vit en couple avec Maria et s’affirme peu à peu comme l’un des toreros les plus prometteurs de sa génération. Bientôt, la Camargue n’aura plus rien à envier à l’Espagne et Nîmes pourra rivaliser avec Madrid.

Le décor est brossé. Chemin faisant, les deux protagonistes se dirigent vers leur rendez-vous avec le destin. Ils sont prêts. Ont été formé pour. La rencontre est fixée au dimanche de Pâques 1914. En tenue d’apparat pour l’un. Encolure majestueuse, tête imposante et cornes en avant pour l’autre. Les voici au centre de l’arène, sous les huées ou les bravos d’un public en surchauffe, avide de sang, qui a payé pour assister à une mort en direct.

« Sous l’œil solaire et l’ombre qui gagne sur la silice, il faut donc mourir pour la jouissance des culs suants, des sacs de viande, des outres de vindication lâche, aux excitations sauvages et celées, inconnues d’elles-mêmes, pulsatiles et continues tout à la fois. »

C’est l’impitoyable rituel des combats et des mises à mort, organisés pour le plaisir de spectateurs qui en redemandent, que Laura Kind détaille dans la seconde partie de son livre. Elle procède avec précision, ne néglige rien, use d’un lexique approprié, transmet avec ses mots, ses phrases, la souffrance des corps qui s’affrontent, se blessent, s’anéantissent. Elle décrit la perversité de la corrida mais également ce qui la précède, ce long processus, ces préparatifs minutieux qui vont amener deux combattants, une bête et un homme, à s’affronter. Le second se devant de tuer la première en assurant le spectacle, en s’arrangeant pour que dure l’agonie, banderille après banderille, et pique après pique. D’ordinaire, un seul meurt mais en ce jour de Pâques le destin a décidé d’être plus cruel que de coutume.

« La cape repasse sur son mufle. Le colosse se laisse faire. La muleta est un leurre. Il le sait. L’homme vient à lui. Torino, tête tendue, l’attend. La main du costume a touché son museau tout à l’heure. Il déteste ces caresses. Hypocrites de surcroît. »

Le destin connu des bêtes de combat est un roman intense et prenant, doté d’un sens de la narration soutenue,  dont l’issue est implacable. Laura Kind parvient à dessiner un portrait sensible de Torino en différentes périodes de sa courte vie, faisant de lui un héros émouvant, un taureau vif et instinctif, élevé, nourri, préservé et formé à seule fin d’être un jour tué en public.

« La mort attend ses impétrants. Elle s’annonce parfois dans l’agonie, mais elle est toujours à l’heure, jamais en avance, jamais en retard. »

Laura Kind : Le destin connu des bêtes de combat, Éditions Do

 

mercredi 18 mars 2026

Des Empreintes d'âmes

 Depuis la publication du détonnant et salutaire Pas dans le cul aujourd’hui (lettre à son ami poète et philosophe Egon Bondy), aucune autre traduction française de Jana Černá (1928-1981) n’avait suivi. L’anomalie est désormais réparée grâce aux jeunes éditions Mater qui donnent à lire Des Empreintes d’âmes, un ensemble publié initialement dans la revue littéraire tchèque Divoké Vino en 1968.

Jana Černá a écrit ce récit pendant son incarcération dans la prison pour femmes de Pardubice, où elle passa un an, entre 1963 et 1964, condamnée pour parasitisme (vivre aux dépens d’autrui était alors considéré dans les pays communistes comme un crime politique) et pour négligence envers ses enfants.

Ici, elle s’efface au profit des autres détenues qu’elle présente avec, pour chacune, un sens aigu du détail qui aide à dévoiler leurs différentes personnalités. Certaines sont emprisonnées pour meurtre, d’autres pour viols, cambriolages, trouble à l’ordre public, parasitisme, détournements de fonds, "aberration sexuelle". La palette est large.

« Une femme qu’on amène pour exécuter une peine de quelques années. Par sa négligence, elle a causé la mort de plusieurs jeunes, des étudiants de dix-neuf ans, dont le bus scolaire est entré en collision avec un train, car elle n’a pas abaissé la barrière à temps. (…) Elle aussi se confie, comme la plupart : "C’est la poisse. On vient de me coffrer, juste quand nous étions sur le point d’acheter une voiture..." »

Toutes doivent respecter des horaires strictes et les cadences imposées durant les heures de travail non rétribuées qui servent à payer leurs repas et leur hébergement. On leur attribue néanmoins un petit pécule pour acheter leur tabac. Celles qui contreviennent au règlement sont mises à l’isolement ou soumises à des restrictions de nourriture. C’est la vie carcérale dans toute sa réalité que Jana Černá décrit dans ces pages.

« Les jours se suivent et se ressemblent, le matin le réveil, puis l’atelier, le déjeuner, le temps libre de l’après-midi, l’appel, le dîner, un autre moment de liberté et l’extinction des feux. Tous les jours identiques. Les mêmes visages dans les mêmes uniformes, ceux des détenues et du personnel. »

Condamnée à vivre en immersion dans ce microcosme, en compagnie de celles qui, comme elle, sont devenues invisibles, elle reste attentive, les regarde vivre, s’aimer ou se détester, elle détecte leurs émotions, leurs fragilités, leurs contradictions, leurs rêves. En découpant son récit-reportage en cinq chapitres (Étonnement, La peur, La tristesse, La joie, L’espérance), elle touche de près ce quotidien austère et ces vies fracassées dans ce qu’elles ont de plus précaire, de plus rude, de plus douloureux, de plus sordide parfois, de plus émouvant aussi.

« Chacun a sa propre espérance, chaque détenue aspire à quelque chose de différent. »

Toutes rêvent à l’après : se trouver un homme, arrêter de boire, boire une bière fraîche, peindre, visiter l’Allemagne, faire du commerce, retourner à l’école, repartir de zéro... Pour une autre, ce sera régler ses comptes avec celle qui lui a pris son mari.

« Ce salopard a divorcé de moi et s’est marié avec cette salope de balance, ils s’étaient donné le mot, mais lui, je n’en aurai rien à foutre, c’est un faiblard, elle le traînerait jusqu’en Frankreich par une laisse en spaghetti trop cuit. C’est à elle que j’en veux, quand elle me tombera sous la main, il en restera au plus qu’une tache de gras. »

L’écriture de Jana Černá est vive et directe. Elle ne juge personne. Elle transcrit simplement – en y inscrivant sa singularité littéraire et sa lucidité – ce qu’elle voit et entend. En collectant ces "empreintes d’âmes", judicieusement mises en forme, elle bâtit un récit intense et captivant.
Il vient s’ajouter à ses deux précédents livres (publiés à La Contre Allée). Vie de Milena (sa mère, qui fut celle à qui Kafka adressa ses célèbres Lettres à Milena) et Pas dans le cul aujourd’hui, missive érotique à l’adresse de Egon Bondy, l’un de ses grands compagnons de route, pour qui elle fut un temps La fille qui cherche  (Éditions URDLA, 2003) et, tout au long de sa vie, bien plus encore.

 Jana Černá : Des Empreintes d’âmes, (belle) préface de Alice Babin, traduit du tchèque par Barbora Faure, Mater Éditions. 

mercredi 4 mars 2026

Ferpent, soleil par terre

Lire un roman de Lionel-Édouard Martin, c’est d’abord entrer dans un monde qui lui est familier (celui du Bas-Poitou de la seconde moitié du vingtième siècle, de sa ruralité, de ses habitants, de leurs habitudes, des lotissements qui ont poussé tout autour des sous-préfectures) mais c’est aussi faire connaissance avec de nouveaux personnages qui vont s’ajouter à la grande galerie de portraits d’hommes et de femmes qu’il sort de l’ombre, livre après livre, depuis quelques décennies déjà.

Ici, c’est Albert (Alberto) qui est le premier à entrer en scène et ce n’est que justice puisque c’est autour de lui que le roman va prendre forme. Albert est très vieux. Il passe ses journées assis sur la terrasse, à l’étage de la maison de son fils Jean-Claude et de sa belle-fille Rolande qui l’hébergent depuis la mort soudaine (rupture d’anévrisme) de sa femme.

Il n’est pas originaire de la région. Il a débarqué avec d’autres, en provenance du Piémont, vers 1925, et a fini par s’installer après avoir trouvé du travail à la fonderie locale. C’est un homme du feu, un type qui a en permanence la gorge sèche, un habitué du fer, de la forge, "pas fondeur pour des prunes, il a encore l’haleine qui brûle malgré qu’il soit en retraite." 

Ça bouillonne encore un peu dans son vieux corps mais c’est surtout dans sa mémoire que ça bouge. Celle-ci ne le lâche pas, même quand il est peinard, assis à regarder les voitures circuler derrière la haie de troènes. Mémoire, présent et voix intérieure bourdonnent en lui et c’est la même chose pour ses proches, pas très nombreux, la famille, les voisins, qui s’expriment à tour de rôle dans ce récit composé de longs monologues, chacun y allant du sien avec ses tics de langage, son parler populaire, ses expressions toutes faites, son vocabulaire cru ou policé, le narrateur n’intervenant que discrètement.

« On balbutie des mots, comme pour s’excuser face au pépé, ces canicules l’accablent.
Pourtant l’Italie, hein, lui fait-on.
Le vieux grommelle un langage rocailleux, d’où sourd "au pied des Alpes", c’est là ce qu’on saisit.
Lui demander d’articuler ? Ça fait des années qu’il n’a plus de dents, bouche en cul-de-poule, a-t-il jamais supporté son dentier ? »

Sa vie n’est pas été de tout repos. Il a dû immigrer, trouver sa place, se faire accepter, fonder une famille, se frotter au crépitement et aux éclats du fer incandescent, voir son petit-fils mourir du tétanos à vingt ans, puis sa femme, et trouver refuge dans une maison qui n’est pas la sienne.
La perte, le deuil et l’histoire du petit clan familial nourrissent ses remémorations. Il ne voit plus très bien mais il a encore l’ouïe fine. Rien de ce qui bruisse dans la maison, tandis que Jean-Claude est au travail à l’hôpital, ne lui échappe. Pas même les chuchotements, les frôlements, les gestes amoureux, les corps qui se touchent puis s’assemblent au sous-sol où sa belle-fille (« la petite cinquantaine ») et Blaise, le livreur de bière, vingt-neuf ans, ont l’habitude de se donner du plaisir.

« Elle n’aura pas osé allumer la lumière. Mais je les vois sans rien dans le noir, sur le dessus-de-lit.
Se glisser dans les draps, non, c’est la chose interdite. »

Il ne peut pas leur en vouloir. Jean-Claude, son fils, il le dit lui-même, est un grand sec et mou. Il n’a d’yeux que pour les faisans, faisanes, cailles, poules naines qu’il élève (« juste pour le regard, mes bestioles, mourront dans la volière »). Son grand rêve est d’acquérir un couple de paons.

Albert comprend le besoin de vibrer des corps. Il a été jeune. Svelte, élancé, charmeur, il en a connu des ébats torrides au bord de la rivière (la Gartempe) avec Dédée, l’épicière du quartier, grand-mère de Blaise. Aujourd’hui aussi vieille que lui, celle-ci vit à quelques encablures et se souvient de tout, y compris, et surtout, de leur ultime fois et de ce qui s’est ensuivi.

« Pas eu l’arrogance ou la présence d’esprit de le tirer du terrier, de confier sa glaire à la glaise. »

Les monologues intérieurs se poursuivent. Le personnage principal va bientôt cesser le sien. Il tirera sa révérence sur la terrasse, ratant la voiture blanche qui passait au même moment derrière les troènes et laissant les derniers de sa lignée (connue ou secrète) continuer leurs routes sans lui.

Lionel-Édouard Martin : Ferpent, soleil par terre, Le Vampire Actif.

dimanche 22 février 2026

ça sent le ciel

Ce sont les gestes simples d’une enfant ("assise en face de grandes cheminées"), saisis par un regard auquel aucun mouvement, aussi bref, aucun anodin soit-il, n’échappe, que l’on découvre dans cet ensemble de proses courtes et posées.

Les gestes ancestraux se renouvellent naturellement. L’enfant n’a pas besoin de les apprendre. Elle les connaît instinctivement.

« Les doigts, l’un après l’autre introduits dans la bouche et léchés, goûtés, sucés. Les doigts de chaque main rendus ensuite à leur patiente et lente fouille des vestiges. »

Jouant avec la cendre, la poussière, les restes de feux anciens (boulons, os, vis, écrous), elle récupère des éclats, des traces, des morceaux de vie. Présente au milieu des décombres, près des hautes tours "qui déchirent le ciel", elle transforme et éclaire ce lieu austère grâce à sa douceur, à son calme, à sa légèreté et à sa spontanéité.

« Et l’enfant traverse les époques. Elle émet des petits sons qui sont comme des chansons et elle se caresse le visage et les cheveux. »

Ce qui frappe et emporte dans ce texte apaisant et lumineux, c’est la minutie avec laquelle Fabrice Caravaca restitue tous les gestes, les sons et les émotions de l’enfant qui fouille, découvre, manie, assemble, trie, choisit. Il procède par phrases courtes et précises, fragments après fragments, dessinant un portrait sensible. Chaque mouvement (à commencer par l’agilité et la mécanique des mains) est perceptible. L’enfant est fort occupée. Pour elle, la notion du temps n’existe pas encore. Elle trouve simplement sa place, là où elle est. Elle s’y sent bien. Dans "l’odeur des ruines et des êtres perdus", avec la nuit qui vient, le ciel, la lune là-haut, qui joue elle aussi. Ne pense pas plus à l’avant qu’à l’après. Elle transmet son bien-être à celui (le narrateur) qui ne veut rien rater de ces moments qui lui sont offerts.

« L’enfant protège de ses rires l’existence même des ruines. Ses mains, en porte-voix, projettent au loin la musique et la lumière de son rire. Et la nuit venue c’est la belle archéologie de la fin qui protège l’enfant. »

 Fabrice Caravaca : ça sent le ciel, Éditions La Crypte.

vendredi 13 février 2026

Chants de déraison

Quand la mort l’a surpris (crise cardiaque), le 26 mars 2016, chez lui, à Patagonia en Arizona, Jim Harrison était, comme souvent, en train d’écrire un poème. S’il s’est fait connaître par ses romans, c’est en effet la poésie qui l’aura constamment accompagné. Treize recueils ont été publiés entre 1965 et 2016. Chants de déraison (2011) est l’avant-dernier.

« Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner ce phénomène. »

La suite en question, intitulée Suite de la déraison, est constituée de poèmes brefs conçus à partir de réflexions, de souvenirs fugaces, d’instants rêvés, espérés ou imaginés, de rencontres furtives, de tourments, d’inquiétudes quant à la santé de ses proches ou de la rassurante vitalité des animaux qu’il croise. Ce sont, en quelques vers à peine, des annotations pour mieux comprendre l’origine et le fil de ses pensées.

« Il y a des années quand je rentrais au chalet
après une soirée au saloon
je grattais les oreilles d’un ours
au menton posé sur la portière de la voiture. »

Ces textes figurent sur les pages de gauche du livre et alternent avec les poèmes qui leur font face, pages de droite donc, et qui attestent de la belle présence de l’homme Harrison, Big Jim heureux de marcher dans de vastes espaces sauvages, du Michigan au Montana ou en Arizona et de se sentir en osmose avec ces territoires secrets, loin de la foule, loin des rues, loin des voitures, loin des autoroutes, avec au-dessus de lui un ciel diurne ou nocturne, clair ou agité, et à ses pieds une rivière qui fut d’abord simple goutte d’eau et avec laquelle il dialogue tandis qu’elle continue de filer vers l’océan.

« Dernière excursion de l’année à la rivière. Ce soir je pense
aux truites nageant dans une parfaite obscurité sans lune,
naviguant dans le courant grâce aux infimes pointes d’épingles
des étoiles, le vent de la nuit ridant les remous,
et toujours, quand on met la tête sous l’eau
le bruit sourd des galets frottant les galets. »

Les principaux thèmes abordés dans ses romans et nouvelles (tout d’abord, comment habiter le monde sans l’abîmer, préserver les grands espaces, ne pas oublier les ancêtres) le sont aussi dans ses poèmes mais dans une approche différente, non plus fictive mais autobiographique, reliée à différents épisodes ancrés dans sa mémoire. Il revoit ainsi le poète qu’il fut à dix-neuf ans à New York.

« Le poète cherche un poème immortel
depuis son habituelle position intenable d’étudiant
licencié d’une université qui n’existe pas.
Il connaît trois constellations, cet expert
en étoiles, il remarque parfois la lune
en son premier quartier.
Admirable, il garde la tête haute
dans les vents polaires de la cité. Il boit
cent verres par mois, trois par jour et un peu plus
pour se donner du courage. »

Il repense à l’un de ses grand-pères qui "décéda attaché sous une brumeuse tente à oxygène", en 1948, une semaine après l’avoir emmené à la pêche. Il l’invite dans son poème et il fait de même avec sa sœur et son père fauchés lors d’un accident de la route en 1962.

« Tu as été enterrée à dix-neuf ans
dans du bois comme papa. J’ai consacré ma vie
à tenter d’apprendre le langage des morts.
Le gazouillis musical des minuscules pinsons jaunes
du jardin s’en approche beaucoup. »

Jim Harrison a un peu plus de soixante-dix ans quand il s’attelle à l’écriture de ses toniques Chants de déraison. De sérieuses alertes et quelques récents séjours à l’hôpital lui ont fait comprendre que le corps qui le porte, massif et costaud, qui a intensément vécu, est de plus en plus fatigué. La mort ne lui fait pas peur. "Avec la naissance c’est notre coup le plus marquant. / Nous devons y penser comme à la préparation du petit déjeuner." Il se demande toutefois qui elle est. Se pose d’étranges questions : "Robert Frost sait-il qu’il est mort ?". Le poète n’étant plus là pour lui répondre, il change de sujet, appelle ses chiens, enfile ses bottes et part respirer des bouffées d’air pur. Au retour, il écrira un nouveau poème, notera quelques-uns de ses désirs. Ce seront ceux d’un être qui a toujours su garder une bonne dose d’énergie en lui.

« Je désire ardemment
que mon épouse bien-aimée vive plus longtemps que moi,
que le vent souffle plus fort dans les robes d’été
des filles, je désire trois douzaines d’huîtres
et une bouteille de Pétrus 1985 au crépuscule,
fumer à nouveau une cigarette dans un bar, que mes filles
vivent jusqu’à cent ans si elles le souhaitent,
que je monte au ciel pieds-nus par un matin de printemps. »

Jim Harrison : Chants de déraison, traduits par Matthieu Mattieussent, éditions Le Réalgar, (collection Amériques). 

vendredi 6 février 2026

Les buveurs de bière

"La larme à l’œil et le sourire en coin, la barmaid, tel est le souvenir que j’en garde, marmonne et s’active. Elle décoche de temps à autre un regard agile au pélican jaune perché sur socle rouge – porcelaine assez kitsch, cadeau et emblème de la maison Pelforth – qui lui tient compagnie au bout du bar. Du père absent, (du nom gommé, du caveau vide) elle s’en fout. Il y a des lustres qu’il vit coincé dans des bois érodés, du corail sur le menton et des litres d’eau bleue plein les bronches. Il gît, inerte, entre lagons et dunes, dos recouvert d’une peau de morue, peinard, affalé, ventre gonflé au large de la Mauritanie. Évoquer sa présence au sud, entre les plis d’un linge de sable vrillé par le ressac, c’est pour elle, serveuse grise officiant en blouse vichy, l’occasion d’ouvrir une brèche au silence. Ou de décapsuler, si l’on préfère coller au mieux à la mémoire de l’ancêtre, une de ces bouteilles de bière, tremblotante de fraîcheur, sortie de sous les fagots secs de la cave. La vieille tapote le bec du pélican. L’autre garde son œil noir et pétillant.

- Ah, le père, le grand assoiffé, l’homme au gosier en pente, un petit coup de molaire (elle s’esclaffe) lui suffisait pour percer sa cannette !

Elle explique qu’il aimait lover le bock, le caresser, le caler entre sa paume et ses doigts tordus… Goulot doré, argenté… Étiquette alléchante avec anges, tonneaux cerclés, cheval d’écume, Père Noël hilare, moine joufflu ou femme aux seins rebondis aux avant-postes.

- Et de plus, à demi cinglé, dit-elle. Se toquant au houblon, divaguant haut et fort sur la magie amère de breuvages soi-disant brassés dans le secret des longères aux toits de brumes, au fin fond de la Belgique ou de l’Allemagne, peut-être même dans les faubourgs de Londres." (extraits).

Jacques Josse : Les Buveurs de bière, Quidam éditeur, collection Les nomades.



 

dimanche 1 février 2026

Café n° 7 : Résistances

Les traducteurs et les (nombreuses) traductrices de la septième livraison de la revue Café (Collecte Aléatoire de Fragments Étrangers) ont bâti ce nouveau numéro (180 pages) autour des Résistances. Le thème est vaste et est abordé sous différents angles, le premier résidant dans l’acte même d’écrire, de donner à lire, d’où que proviennent les voix, des séquences de vie qui touchent de près à la réalité.

Les auteurs / autrices qui figurent au sommaire sont nés en Tanzanie, en Somalie, en Serbie, en Palestine, en Grèce, en Finlande, au Kurdistan, au Brésil, au Tibet, en Tchéquie, au Bélarus, en Érythrée, en Chine et au Soudan. Dans beaucoup de ces pays, il ne fait pas bon résister. Il faut biaiser, trouver des subterfuges et s’en remettre aux subtilités que permet l’écriture.

C’est ce qu’expérimente à la perfection l’écrivain tibétain Thöndrupgyäl dans sa nouvelle Le Vieux Dur-d’esprit en racontant l’histoire d’un vieil homme qui résiste à l’envahisseur chinois en adoptant un comportement le faisant passer pour fou, ce qui le sauve.

Un contournement différent mais tout aussi efficace est adopté par la romancière palestinienne Ibtisam Azem dans Une ferme florale, extrait de son roman Le Livre de la disparition, qui montre l’incompréhension de Shimon, producteur de fleurs israélien qui ne comprend pas pourquoi les ouvrières de Cisjordanie qu’il embauche pour ses récoltes sont absentes ce matin-là.

« Shimon composa nerveusement le numéro de Nidal, le chauffeur et l’agent des ouvrières. Il faillit se casser un doigt à force d’appuyer avec véhémence sur les touches du téléphone. Pendant ce temps, le portable de Nidal vibrait sur la table de sa cuisine à côté d’un verre de thé rempli. Le sucre stagnait au fond du verre car son propriétaire ne l’avait pas remué. Le téléphone continuait à sonner et à vibrer, glissant lentement à chaque appel vers le rebord de la table, jusqu’à tomber par terre. »

La plupart des textes choisis ont pour personnages des êtres qui doivent composer avec la réalité sociale et politique du pays où ils vivent. C’est le cas des deux ballerines dont l’auteur tchèque Jan Nemec dévoile le quotidien dans les jours qui ont suivi l’offensive militaire russe en Ukraine. Sa nouvelle, Les Cygnes, se situe à Moscou où le mot guerre vient d’être banni du vocabulaire.

« Nous ne pouvons tout de même pas nous taire », a-t-elle dit. Mais nous ne pouvons pas parler non plus. Nous protesterons avec les moyens les plus russes, les plus tragiques et les plus inutiles ».

L’artiste et autrice bélarussienne Iryna Batakova se présente ainsi :

« A l’été 2021, j’ai quitté Minsk pour Kyiv et demandé l’asile politique. Le vingt-quatre février 2022 vers cinq heures du matin, j’ai entendu les explosions à Kyiv. Le même jour, j’ai appris que mon propre pays était devenu une place d’armes pour l’invasion de l’Ukraine. Depuis je vis avec cette souffrance au cœur. »

Elle écrit en russe et termine son poème en jurant d’oublier cette langue.

« Désormais vous apprenez à nous tuer sans employer le mot guerre
Et je ne veux pas prendre part à votre discours envenimé
Ni d’un verbe, ni d’un nom, ni d’un participe, ni d’un préverbe,
ni d’une préposition. Toutes vos prépositions sont des propositions de guerre
et toutes me révulsent. »

Ils sont plusieurs dans ce numéro à s’être exilé pour poursuivre leur résistance ailleurs. Ainsi, Abu Bakr Khaal, auteur érythréen qui, après avoir fui son pays, a vécu un temps en Libye, puis en Tunisie avant de se réfugier au Danemark. Les extraits de son roman Titanics africains (là-bas, un "titanic" est le nom que l’on donne à un bateau de passeur) retracent le chemin de croix des migrants qui traversent en camion un désert de sable brûlant (creusant régulièrement celui-ci pour enterrer les morts de soif) avant d’entreprendre une seconde traversée, cette fois à bord d’un "titanic" qui prend l’eau et dont le moteur, noyé, finira par lâcher.

« Depuis le lever du soleil, le neuvième jour, ils luttaient contre la mort. Au coucher du soleil de ce neuvième jour, ils moururent au bout d’environ une heure. Le deuxième Érythréen décéda le jour suivant, une fois le soleil disparu. On dit que la soif tue juste après le coucher du soleil. La température change, l’air se rafraîchit ou devient plus doux, et l’assoiffé meurt. »

Le monde du travail n’est pas oublié. C’est en Chine, où elle a travaillé à la chaîne, tout comme des milliers d’ouvrières déplacées, pendant plusieurs années, douze heures par jour, dans les usines manufacturières du Sud, que nous emmène la poétesse Zheng Xioqiong.

« sur une machine je rabote la vie, l’avenir affluant
comme les marées, l’amour, la haine, la jeunesse, la désolation que j’ai amassés
se retrouvent ordonnés par la ligne de montage, assemblés deviennent
cet insaisissable
autrefois idéal, avenir, ils s’entrelacent à l’amour, à mes proches qui,
semblables à une branche ancienne et noircie, attendent l’arrivée de quelque printemps
mon passé a déjà plongé dans le ciel azur, resteront les souvenirs comme des astres
évanescents, qui consolent mon cœur tiède et esseulé »

Proses et poèmes se succèdent au fil des pages de ce numéro riche et dense. Comme à l’accoutumée, chaque intervenant(e) est présenté(e) par celui ou celle qui l’a traduit.
La lecture se termine par un "café allongé" où de nombreuses informations, au sujet de publications récentes ou à venir, incitent à prolonger la lecture. En attendant le prochain numéro.

Pour visiter le site de la revue Café, c'est ici 

vendredi 23 janvier 2026

Dissipation

Il est bon, parfois, de savoir s’octroyer une pause, un moment à (et pour) soi, de lâcher prise sans pour autant abandonner ses convictions, de se doter d’une respiration plus souple et de s’ouvrir une parenthèse de vie non dictée par les tensions extérieures. C’est ce que fait Jean-Claude Leroy dans les poèmes qui composent Dissipation.

« comme j’étais triste et démuni
j’ai lu les poèmes de Nanao
et j’ai retrouvé le sourire

ne surtout pas espérer
car c’est déjà un renoncement
et partir marcher le long des routes
au cœur des montagnes ou dans la pluie battante 

éparpillés ou réunis
les miséreux marchent ensemble
pourvu qu’ils soient sans habits »

Si la lecture du poète zen et activiste écologiste japonais Nanao Sakaki, l’auteur du très stimulant Aller léger, a déclenché l’envie d’écrire ces textes, d’autres événements (parfois douloureux, notamment la disparition de quelques-uns de ses proches) ou rencontres fortuites et conseils de sagesse captés à la volée l’ont également incité à rechercher une sorte d’apaisement.

« "ne te laisse pas faire
mais laisse-toi vivre !"

coincé sur un fauteuil roulant
dans un couloir de cet ehpad gris
ce vieillard me livrait sa devise

je l’ai juste regardé
il a souri »

ou encore :

« assis sur le seuil de sa raison
un vieil homme disait :
"les vrais combats
sont dans l’intestin" »

Ses textes réactivent des moments brefs qui n’ont d’autre prétention que de mettre au jour un mouvement de vie ordinaire où pourrait bien se cacher une certaine forme de sagesse, ou tout au moins une harmonie passagère. Cela ne lève pas pour autant ses doutes ("pourrais-je concilier ma vie avec ce renoncement / accepter la mort avant de la connaître / le réveil avant de me coucher ?"). Il doit composer avec ses interrogations, les tenir à l’écart, les raboter, les frotter aux éléments du dehors, à l’ombre, à la lumière, à l’eau surtout (pluie, rivière, océans, gouttières), pour qu’elles ne perturbent pas le bel élan de ces poèmes courts, écrits d’un seul tenant, tissés au plus juste, en un équilibre délicat.

« la tombe
le poème
l’œil
la perle d’eau

sans un seul chiffre
j’énumère le temps »

En dissipant, le temps d’un livre, les brumes tenaces qui pourraient, s’il n’y prenait garde, napper de gris sombre sa pensée, Jean-Claude Leroy s’ouvre un chemin de traverse intuitif et réconfortant. Il sait que la tristesse et la mélancolie ne l’ont pas perdu de vue mais il a réussi à prendre un peu d’avance sur elles.

Jean-Claude Leroy : Dissipation, éditions Lunatiques


mardi 13 janvier 2026

Animaleries

C’est le livre d’un homme en colère, un homme blessé par la maltraitance et la terrifiante souffrance que l’homme fait subir au monde animal. Rien ne semble pouvoir arrêter cette folie meurtrière. Elle se décline de différentes manières, se banalise et passe trop souvent inaperçue alors même que chaque nuit des centaines de camions aux remorques pleines de bêtes à la durée de vie très écourtée sillonnent les routes de l’hexagone pour rejoindre les abattoirs.

Certains pourtant ne se résolvent pas au silence. Ils prennent la parole (d’autres la caméra), disent leur révolte, fouillent, documentent et dressent un constat qui ne peut laisser indifférent. Jean-Pascal Dubost est de ceux-là. Il exprime son indignation en utilisant sa propre langue, solide, concrète, qui puise ses subtilités dans un français ancien tout en restant dynamique et actuelle, langue savamment travaillée qui donne à ses textes poétiques une tension accrue.

« or d’admettre me faut qu’impossible m’est de hanter la douleur animale jusqu’aux atrocités les plus ignobles et les plus viles et abjectes dont seul l’homme est généreux de dons de dire amplement la défaite animale

et force alors m’est que je dise cette déploration mortelle et ma déficience en style plein d’émoi »

Du poussin mâle broyé à la naissance (seules les futures pondeuses auront la vie sauve) à l’oie gavée par pompe hydraulique afin que son foie devienne gros et malade (de stéatose hépatique)) et prêt à la dégustation (miam, miam) pour le réveillon en passant par le homard (ou le crabe) jeté vivant dans une casserole d’eau bouillante ou par le veau anémié (pour garantir une viande blanche) et par le cochon bouclé et castré à vif, puis engraissé et piqué aux antibiotiques, qui ne verra le jour pour la première (et la dernière) fois que coincé, à l’étroit contre ses frères de misère, dans une remorque grillagée à double ou triple pont, la liste est longue des cruautés dont l’homme est capable vis à vis de ceux qui, comme lui, sont pourtant considérés (depuis dix ans seulement) comme « des êtres vivants doués de sensibilité ».

« Il oublie son chien attaché à l’arrière de sa voiture à Montauban oublie ses deux chiens attachés à l’arrière de sa voiture à Charleville-Mézières oublie son chien attaché à l’arrière de sa voiture à Sedan oublie son chien attaché à l’arrière de sa voiture à Carignan oublient à Grisolles leur chienne attachée à l’arrière de leur voiture parce qu’eux échauffés d’alcool et l’usage de raison perdu par yvraison la laissent morte peau écorchée chair arrachée os râpés »

Pour le bien-être animal, il faudra repasser, note-t-il en donnant moult et peu glorieux exemples qui vont, hors pratiques courantes et domestiques, de la chasse à courre à la corrida et des safaris aux sacrifices rituels.

« Pensée pour volailles ovins caprins abattus à date fixe au nom de dieu miséricordiable fors pour l’animal c’est agréé par l’humain sanglant maudit. »

Dans une séquence baptisée Un petit champ de massacres en phrases.net, il reprend en les versifiant quelques dizaines de phrases glanées sur Internet pendant l’écriture de ses Animaleries.

« Les museaux d’élans ont
la réputation
d’améliorer l’immunité et
de prolonger l’espérance
de vie »

(holidogtimes.net)

« Coronavirus :
La Chine autorise un
médicament à
base de
bile d’
ours »

((natura-sciences.com)

D’autres citations suivent qui montrent la détresse de l’animal dont on a détruit, au bulldozer ou lors d’un méga-feu, l’habitat naturel. Quelques sites dénoncent le peu de scrupules des influenceurs et artistes qui utilisent des animaux (exotiques ou pas) pour attiser la curiosité des visionneurs. Hommage est également rendu à Alexander, le poney du théâtre Zingaro euthanasié après une violente chute survenue lors d’une représentation.

« Maltraitance animale :
80 %
des personnes
mises
en cause
sont
des hommes »

(lavoixdunord.fr)

Jean-Pascal Dubost ne lève qu’un coin du voile. "Xuis au regret de ne pas tout dire du pire". Il l’admet (le contraire n’est d’ailleurs pas envisageable) : l’écriture de son livre lui fut douloureuse. On ne peut mentionner la grande et gratuite cruauté de l’homme dit civilisé envers les bêtes (et bien sûr envers ses semblables, auxquels il attribue alors des noms d’animaux) sans en être profondément affecté. Déstabilisant, cet ensemble l’est aussi pour le lecteur. Il n’en reste pas moins nécessaire. Comme l’est la saine colère qui s’exprime en ce saisissant et percutant bestiaire.

Jean-Pascal Dubost : Animaleries L'Atelier Contemporain.

vendredi 2 janvier 2026

Le Cimetière à Barnes

Dès l’entame du roman de Gabriel Josipovici, – dont c’est le septième ouvrage publié par les Éditions Quidam – le ton est donné et le lecteur invité à suivre celui qui va (doucement, délicatement) l’embarquer dans l’une de ces histoires dont il a le secret et dont il ne dévoilera, comme à son habitude, les tenants et aboutissants qu’avec parcimonie, jouant sur plusieurs registres en entremêlant les lieux, les époques, les situations et les voix.

Le personnage principal est un traducteur doté d’une grande exigence littéraire. Il a quitté Londres après le décès de sa première épouse pour s’installer pendant plusieurs années à Paris. Il vit désormais avec sa deuxième femme au Pays de Galles, dans une ferme aménagée sur les hauteurs d’Abergavenny.

La vie routinière qu’il mène l’aide à ne pas se laisser déborder par les scènes déstabilisantes d’un passé qu’il ne peut toutefois occulter. Il le revit par fragments, sait ce qu’il peut dire, ne pas dire. Il se revoit à Paris, appréciant pleinement sa solitude. Puis à Londres, dans la rue ou près de la station de métro où il attendait sa première femme quand elle avait fini sa journée de travail. Scènes de vie qui reviennent, s’entrecroisent et à travers lesquelles s’immiscent ce qu’il nomme des "moments de vie alternative".

« La solitude est nécessaire pour découvrir le monde, disait-il, agenouillé près de la platine dans le grand salon avec sa vue splendide sur les Brecon Beacons alors qu’il abaissait l’aiguille sur le vinyle ».

Il écoute régulièrement L’Orfeo de Monteverdi, louant la mise en scène de « ce drame de la perte ». De nombreux extraits du livret ponctuent le roman qui donne également à découvrir des fragments issus des sonnets qui composent les Regrets de Du Bellay sur lesquels il travaille.

Circulant d’un lieu à un autre, et de Monteverdi à Du Bellay, le traducteur évoque ponctuellement des faits précis (ici une noyade, là un incendie) qui semblent ne pas altérer son apparente sérénité. C’est là tout l’art de Gabriel Josipovici. Ne pas en dire trop, suggérer, laisser le roman se révéler, faire confiance à l’imagination du lecteur et initier un subtil jeu de piste en mettant en place les différents éléments qui permettront de s’y retrouver.

Le Cimetière à Barnes est un peu plus qu’un roman. C’est non seulement le livre de la perte (comme dans Orfeo) et des regrets (tels ceux de Du Bellay) mais aussi une belle et ardente méditation sur le cours, tour à tour calme ou tumultueux, de la vie d’un homme qui marche sur le fil tenu de sa mémoire en ne brusquant rien, pour ne pas perdre l’équilibre.

« Il n’avait jamais été du genre à se plaindre, disait-il, il avait toujours accepté les épreuves, même les plus douloureuses, avec une sorte de résignation obstinée. »

 Gabriel Josipovici : Le Cimetière à Barnes, traduit de l’anglais par Vanessa Guignery, Quidam Éditeur.


Moo Pack, roman du même auteur (publié en 2011 et traduit par Bernard Hoepffner, à qui est dédié Le Cimetière à Barnes), est réédité en poche, collection "Les nomades", Quidam éditeur.

lundi 22 décembre 2025

Marche lynx

Olivier Benoit-Gonin est ornithologue et naturaliste. C’est son premier recueil et ses poèmes naissent tout naturellement d’un quotidien fait de longues marches en plaine, dans les vallées, au bord des rivières ou en montagne pour observer les animaux qui y vivent, dans le respect de leur environnement et en étant le plus discret possible. Il connaît l’art du camouflage et les bienfaits de la planque. Il n’est pas là pour déranger.
 
« Seul au milieu du delta j’espère un chemin

L’aigrette blanche crie

Je remonte sur le tronc cassé d’aulne

Au sol
Écrasé d’herbes
Comme une lune
Un nid de rat des moissons »

Corps en mouvement, il se faufile, reste attentif et sait qu’il a toujours à apprendre de ce monde (animal, végétal et minéral) qu’il côtoie depuis longtemps. Il l’arpente patiemment, l’écoute respirer au rythme des saisons et remarque que l’homme laisse, là aussi, comme partout où il passe, des traces indélébiles, saccageant des endroits fragiles, qu’il faudrait tout au contraire préserver.

« Je suis terrifié par les chants fantômes
Des espèces qui disparaissent »

Fort heureusement, des présences souvent peu visibles, telles celle de "la tortue cistude qui creuse avec ses pattes arrières", celle de "l’engoulevent qui relance sa trille" ou encore celles du "torcol fourmilier" ou "du merle noir / Trop possédé de notes / Combattant de l’aube des grives", l’apaisent et le réconfortent.

« Saisi par l’averse et le brouillard
Qui noie les cimes
Tissé de chants d’oiseaux

Un troglodyte répond à une fauvette
Effets de bordure d’une forêt ancienne

Des dizaines d’oiseaux
Je ne suis pas au centre
Je suis dans chacune de leurs notes »

D’autres volent jour et nuit au-dessus des océans pour venir. Ils repartiront plus tard. En attendant, il faut les répertorier, en baguer certains. Cela a lieu dans la réserve naturelle des étangs de Mépieu, en Isère.

« Avec mon bâton j’ouvre les filets japonais
Pour moissonner des passereaux
Je ne suis pas seul
Six heures quinze
Des étudiants

Au milieu des pulsatilles
Je collecte un rossignol philomèle
Une fauvette à tête noire un bruant zizi un geai des chênes
Leur œil me regarde craintif

Silence des deux parties
Le rossignol vit
Traverse les mers
Je suis un voyageur local
Nous avons un rendez-vous annuel
Respect »

Observateur avisé et bon marcheur, Olivier Benoit-Gonin note dans ses carnets du dehors ce qu’il découvre et ressent au cours de ses sorties. Il dit également ses craintes, ses colères. Et y imprime sa quête d’harmonie, sa spontanéité, son dynamisme et la constante mise en pratique de ses convictions profondes.

Olivier Benoit-Gonin : Marche lynx, préface de Luc Jacquet, Éditions Le Clos Jouve

jeudi 11 décembre 2025

éros-phyton

Le mot phyton, peu utilisé, définit, en botanique, l’unité structurelle et fonctionnelle de base qui constitue les végétaux.

Et c’est en effet dans le fabuleux et surprenant monde végétal que nous emmène ce livre. Il faut fréquenter bois et sous-bois, friches, versants montagneux, coteaux abrupts, chemins ombragés ou vallées fertiles, flâner longuement, poser ses yeux au ras du sol, se documenter, se familiariser avec les noms et surnoms des plantes, fleurs, arbres, arbustes et champignons pour pouvoir décrire, écrire et rendre compte du foisonnement et des vies multiples (souvent invisibles) qui peuplent ce monde.

Ce parcours initiatique, Maya Vitalia a dû l’effectuer à maintes reprises. Il lui restait à restituer ses découvertes et à s’inventer une écriture pour les porter vers les autres. C’est ce qu’elle fait avec éros-phyton, son premier livre, long poème en strophes-paliers où transparaît son plaisir de manier les mots avec la même ardeur que celle qu’elle déploie pour parler des plantes.

« parmi le pourpier oblong, lisse, luisant, aux minuscules
fleurs à l’aisselle – qui aime

les cimetières ensoleillés

parmi les succulentes imberbes, char
nues, grasse de la feuille – la Crassulacée juteuse à peau de gre
nouille gicle entre 2 ongles »

Elle sait le vocabulaire facétieux ou ambivalent et prouve ici que si les mots peuvent aisément jouer avec elle, l’inverse est également vrai. Elle les coupe, découpe, détache leurs syllabes, en soustrait des greffons, s’adonne aux boutures, insuffle une rythmique particulière à ses vers afin de donner plus de vigueur à ce grimoire magique destiné à celles / ceux qui désirent en apprendre un peu plus sur les secrets, les légendes et la sensualité des végétaux répertoriés.

« Inhale avec prudence l’a
mère fumeterre en décoction ou fiel de terre – idem la pulmonaire
 : sauge de Jérusalem (qui purifie
les voies biliaires, tels bourrache, cresson et mor
elle douce-amère »

ou

« Taquine un tremble, ou bien
un peuplier à pétioles flexibles ; son écorce lisse est parsemée
de lenticelles en los
ange, crevassée avec l’âge »

ou alors

« Chauffe ton squelette au bois de chêne chevelu et chenu
rustique doucier de la demi-ombre,

la cupule de son gland s’horripile de trichomes »

Elle se fait guide, délivre conseils et remèdes, convoque Virgile et Pline l’Ancien, Arthur Rimbaud et Anne Sexton, salue Clément Rosset ("cher ivrogne ou mon drôle de prof") et le musicien Daniel Charles ("mon bien-aimé prof à pensée musicale"), regarde vivre, se frôler, se toucher, s’épanouir plantes et fleurs, s’approche de la ciguë et du chiendent, du "cerfeuil des fous" et de "la garance voyageuse". Tout ce qui vibre l’attire dans l’univers botanique qui a des millénaires derrière lui et qui reste (frivole et sensuel) en constante effervescence.

« Réfugie-toi, sinon, sous la verge d’un tel

poirier ou Beurré Hardy
ou Bon Chrétien »

Ces végétaux l’intriguent et la fascinent. Elle les observe et découvre leurs secrets, leurs fragrances, leurs couleurs, leurs mouvements. Ici frémit la rose "cuisse de nymphe", là-bas l’églantier ("gratte-cul"), plus loin "le nombril de Vénus" et plus loin encore "la verge-d’or à l’épi grossier". Il y a du beau monde là où elle flâne. Et du beau monde aussi dans l’index placé à la fin de son livre. On y croise Dante Alighieri, Denis Roche, Emily Dickinson, Gilles Deleuze, Henri Michaux... éros-phyton est également un éloge de la lenteur. Maya Vitalia a pris son temps (de 2013 à 2025) pour amener à bon port (jusqu’aux belles éditions les murmurations) les 142 pages de ce très riche herbier qui déborde de vitalité.

Maya Vitalia : éros-phyton, éditions les murmurations 

mardi 2 décembre 2025

Comme un mendiant sur un quai de marbre

Comme dans Noces de givre, son précédent livre, publié l’an passé (Éditions Le Réalgar), Raymond Penblanc poursuit avec ce nouveau roman son incursion dans le monde de l’adolescence en s’attachant cette fois au parcours chaotique d’un collégien solitaire, fils unique vivant entre un père violent et une mère avec laquelle il développe peu d’affinités.
Son quotidien s’éclaire quand le nom, la personnalité et l’itinéraire d’Arthur Rimbaud sont évoqués en cours par le professeur de français. D’emblée, la fougue, la liberté et l’esprit de révolte de "l’homme aux semelles de vent" lui parlent. Il ne l’a pas encore vraiment lu mais il le place immédiatement très haut au firmament des poètes. Loin devant Baudelaire qu’un autre ado, qu’il déteste (pas uniquement pour ses préférences littéraires), encense dès qu’il en a l’occasion.

Peu à peu, les deux gamins, jeunes coqs à peine âgés de quinze ans, le beau gosse et le rimbaldien aux cheveux ras et aux oreilles décollées, attirés par la même collégienne, vont se prendre le bec, en venir aux mains et porter leur rivalité jusqu’à l’excès, jusqu’à ce que celui qui s’est récemment attribué un second prénom (Arthur) sorte un couteau à longue lame pour poignarder l’autre. La scène a lieu à l’abri des regards, au fond d’un parc.

« On se dit que celui qu’a commis cette saloperie doit être un infâme jaloux doublé d’une sombre crapule, c’est ce que les flics ont déduit, drame de la jalousie, même si entre jeunes c’est pas si fréquent, les haines d’écoliers ça finit plutôt en coquarts, en oreilles froissées et en lèvres fendues, pas en meurtre et dans le sang. »

L’élève, qui a peut-être bêtement espéré devenir "le grand criminel, le grand maudit" mentionné par son maître dans la Lettre du voyant, s’est évaporé. Reste à le retrouver et à essayer de comprendre son geste. Pour y parvenir, Raymond Penblanc donne la parole à sept protagonistes plus un (la victime) qui reviennent, à tour de rôle, sur le profil plutôt inquiétant de l’ado perturbé qu’ils ont côtoyé. Ainsi s’expriment le professeur, la conseillère d’éducation, la camarade de classe, la mère et, après le meurtre, l’automobiliste qui l’a pris en stop et l’épicière chez qui il remplit son sac à dos. Le gardien du parc, qui a fait la macabre découverte, intervient également.

Le procédé mis en place par l’écrivain est très efficace. En de courts chapitres, les témoignages se succèdent et la personnalité d’un être sensible, buté et emprunté, livré à lui-même, sans repères affectifs, apparaît au grand jour.

« S’il continue comme ça il va finir par affoler tout le monde. Il en fait trop. Quand il rit il rit trop fort, quand il parle il parle trop vite, quand il se déplace il s’agite, quand il s’agite il gesticule, quand il se tait il bouffe sa langue, quand il écoute il siphonne les mots, quand il me fixe comme il me fixe avec ces yeux fous il me fout la gerbe ».

Ainsi s’exprime sa camarade de classe. À la fin du roman, on sait que l’ado en cavale – qui ne se cache pas vraiment – n’a aucune chance de s’en sortir. Sur le point d’être appréhendé, il aura bientôt beaucoup de temps (des années entières) devant lui pour découvrir l’œuvre d’Arthur Rimbaud.

Raymond Penblanc : Comme un mendiant sur un quai de marbre, Éditions Lunatique

samedi 22 novembre 2025

Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes

Thierry Metz (1956-1997) est l’auteur d’une œuvre poétique forte, extrêmement cohérente, à coup sûr l’une des plus abouties des dernières décennies. C’est la publication de Journal d’un manœuvre (préface de Jean Grosjean, Gallimard/L’Arpenteur,1990), qui l’a d’abord fait connaître. Il y décrit, en une suite de textes courts, avec la concision qui est la sienne, ce que sont ses journées de travail sur un chantier ("on a une maison à bâtir") dans le centre d’Agen.

« Du bruit toute la journée. On ne sait pas ce qui se passe. Quelqu’un fait des gestes : il gagne son pain.
C’est tout. »

Ce livre, devenu culte pour beaucoup (Joseph Ponthus, dans À la ligne, dit ce qu’il lui doit), aurait pu faire oublier ses ouvrages publiés avant et après mais tel n’a pas été le cas. L’écriture de Thierry Metz n’a jamais cessé d’être lue. Année après année, des éditeurs indépendants (Jacques Brémond, Opales/Pleine page, Unes, Les Deux-Siciles, L’arrière-pays, Pierre Mainard, Arfuyen) et des revues (notamment Résurrection – qui a édité ses premiers textes – et Diérèse – qui lui a consacré un important dossier – ) se sont relayés pour que ses poèmes continuent de vivre en rencontrant de nouveaux lecteurs. La publication, aujourd’hui, de ce conséquent volume dans la collection Poésie/Gallimard participe du même élan, de la même démarche : faire entendre et connaître une voix qui a beaucoup à nous dire.

Sont ici regroupés six recueils, dont le premier, Sur la table inventée (1989), où s’affirme déjà sa volonté de privilégier une écriture simple, sans artifice. Il s’agit d’aller à l’essentiel, de poser des mots sur ce qu’est – et sera – son cheminement poétique, qui ne déviera d’ailleurs jamais de son propre parcours de vie. Il entend construire un poème où l’on peut entrer ou sortir aisément et qui s’ouvre à la clarté et aux paysages. La similitude entre bâtir un poème et une maison est pour lui évidente. Le fait qu’il exerce une activité manuelle (bûcheron, manœuvre, maçon ou ouvrier agricole) n’y est pas pour rien. Choisir et aligner des vers courts et précis sur la page équivaut à monter des rangées de briques ou de pierres pour construire une demeure habitable.

« Tu sais que toujours
un parmi nous
s’absente
pour habiter sa clarté
sa langue
poète ou manœuvre
convives d’un mot
illuminé »

Chaque recueil est présenté par Isabelle Lévesque qui donne, en préface, des pages précieuses, sensibles et documentées. Lectrice éclairée, elle pénètre dans les chantiers d’écriture du poète en s’arrêtant sur chacune de ses publications. Elle retrace la chronologie des textes. Et montre combien tous s’articulent autour de la vie, du travail, des aspirations profondes à l’équilibre intérieur et à la constante quête de sens qui habitent le poète .

« Je vais par signes
espacés
avec la matière noire du livre

retourner la langue. »

En mai 1988, un drame va venir le percuter, lui et les siens. Ce jour-là, Vincent, le deuxième de ses trois fils, meurt fauché par une voiture sur la route qui passe devant la maison familiale. Rien ne pourra plus être comme avant. L’année suivante, Sur la table inventée sera "offert à Vincent".
L’enfant disparu reviendra régulièrement dans ses poèmes, tout près de la Bien-aimée à qui il écrit, durant un stage effectué afin d’obtenir son CAP de maçon, en 1994-1995, les textes qui seront regroupés dans Lettres à la Bien-aimée (Gallimard/L’Arpenteur, 1995).

" J’ai écrit ces lettres à Périgueux, pendant un stage de maçonnerie qui a duré neuf mois. Des passages plus que des lettres : la journée à l’atelier, la soirée dans la chambre, à cinq ou plus, les couloirs, les portes, un cahier sur une table. Un cahier que je donne à la Bien-aimée. Et à Vincent, notre fils, qui a été tué par une voiture le 20 mai 1988, dans ses huit ans.", Thierry.

« Une petite voix que nous connaissons bien nous rend visite le soir. Une voix d’enfant qui nous raconte ce qui se passe là-bas, comment sont les gens, ce qu’on y trouve. Lentement il nous berce, nous accompagne jusqu’au sommeil, nous ferme les yeux... »

Le dernier mot du livre sera : Vincent.

Et le premier vers du recueil suivant, Le drap déplié (1995) le portera à nouveau vers la Bien-aimée. Ces poèmes aux vers brefs, finement aiguisés, sont centrés autour de son activité de maçon (le seau, la corde, les outils, les gestes précis, les mains grandement sollicitées) et de sa vie d’homme en quête d’apaisement que l’oiseau, la feuille, le vent, les nuages (tous synonymes de légèreté) lui procurent parfois, sans toutefois parvenir à éteindre la douleur et la mélancolie qui couvent et le minent.

« En souriant
dans mes pas
je plonge dans le jour
je ne suis plus qu’une torche
dans la fraîcheur

je me consume »

Pas de pathos mais l’envie, la nécessité d’avancer, d’assumer ses fragilités.

« Je n’ai que ce trajet à bâtir.
Retrouver la mère et l’enfant.
En mourir, peut-être. »

Jusqu’au bout, il cherchera – en écrivant, en étudiant certains philosophes, en affinant sa réflexion, en s’adonnant à son travail – à s’inventer un chemin qu’il sait étroit mais qui peut l’aider à tenir, à se réapproprier sa vie, à s’éloigner de ses démons.

"Je dois tuer quelqu’un en moi, même si je ne sais pas trop comment m’y prendre", écrit-il en débutant L’homme qui penche, journal relatant deux séjours volontaires au Centre Hospitalier de Cadillac, en Gironde (octobre-novembre 1996 et janvier 1997) pour se sevrer de l’alcool, pour "redevenir un homme d’eau et de thé."

La souffrance l’emportera. Thierry Metz mettra fin à ses jours le 16 avril 1997. Il nous lègue sa poésie, ses cahiers, ses notes, ses journaux. Et, avec ce livre, des poèmes vibrants et fulgurants, écrits "dans le déchirement du langage et des choses" (Eric Vuillard), où transparaît "la part respirable des heures qu’il a traversées" (Jean Grosjean). 

Thierry Metz : Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, préface d’Isabelle Lévesque, postface d’Eric Vuillard, Poésie/Gallimard.


mardi 11 novembre 2025

Vint le grand récit

Une récitante s’exprime devant un auditoire composé en majorité de femmes. Elle leur doit beaucoup. Sans leurs voix – qui s’assemblent et dont certaines se font de temps à autre entendre – la sienne n’existerait pas. Leurs vies résonnent également par fragments, par époques, par ricochets, échos et copeaux dans ce qu’elle dit, en un long murmure qui s’amplifie pour devenir lancinant, intense, pénétrant. Elle est debout, pieds nus sur le sable, n’a pas de nom, vient d’aussi loin que les autres, de terres où il ne faisait pas bon vivre.

« Vous avez renoncé à vos maisons d’argile, aux murs que vous aviez couverts de motifs peints d’un bleu céleste, vous avez jeté le sel derrière vous. Vous avez traversé. Vous êtes ici pour poser vos peurs et vos cris sur mes lèvres, pour donner noms aux choses, aux vivants et aux morts. »

Déracinés, toutes, tous se sont trouvés / retrouvés dans un lieu où se dressaient auparavant deux barres, désormais détruites. Ils étaient alors des Amaryllis ou des Mûriers. Cela les ancrait quelque part. C’est là que demeure une part infime de leur être, c’est là aussi qu’ils ont pu tisser des liens, se reconnaître des affinités douloureuses, échanger, retracer des itinéraires tortueux, jeter les bases d’un récit commun.

« Les pères des pères de nos pères ont été importés, comme les oranges, les bananes et les dattes, les ananas plus rares et plus raffinés, les pères des pères de nos pères ont été importés avec les marchandises. Marchandises parmi les marchandises. »

Des voix que l’on croyait éteintes s’invitent, certaines nuits, dans les pages du grand récit. Elles peuvent être elliptiques. Elles appartiennent aux morts, aux disparus dont la trace perdure grâce aux survivants qui ont hérité de leur histoire, de leur accent, de la singularité et de l’intonation de leur timbre.

« Qui parlera pour ceux qui se sont tus, pour celles qui se taisent, pour les bâillonnées des filatures, pour les soudeurs des chaînes de montage, pour celles et ceux qui montent les crosses des fusils qui seront retournés contre eux au premier mouvement de grève, qui parlera pour les morts, pour les vivants à moitié morts, les épuisés, les soumis, les aveuglés. »

Le monde qu’évoque Michaël Glück dans ce poème en prose (qui a sans doute vocation à être lu, scandé, déclamé à haute voix) est évidemment le nôtre. L’auteur alerte. Les lueurs d’espoir qui balisent son texte sont couchées au ras du sol par des vents contraires. Il donne corps à un chant au souffle continu où vibrent les mots de celles qui souffrent, qui témoignent, qui prennent soin de ne jamais convoquer tel ou tel dieu. Elles s’emparent simplement de la parole (un bien précieux) et s’en servent à bon escient.

Michaël Glück : vint le grand récit, Éditions Le Réalgar

dimanche 2 novembre 2025

Poètes errants & vagabonds mystiques

À l’origine de ce livre, il y a une rencontre étonnante, celle de Abderrazzak Benchaâbane et d’un auto-stoppeur auquel il a ouvert la portière de sa voiture, un jour où il circulait avec un compagnon de route entre Essaouira et Agadir. L’homme au regard noir qui prit place sur la banquette arrière était vêtu d’un manteau rapiécé, portait sur son dos un baluchon usé et répandait une forte odeur de kif et de tabac.

« Quelques kilomètres plus loin, il demanda à descendre de voiture. Une fois dehors, il commença à vider ses poches et sa besace et nous donna tout son argent puis nous demanda de patienter un moment pendant qu’il essayait d’ôter de son doigt une grosse bague en argent. Il n’y parvint heureusement pas. (…) Résigné, il se mit à nous bénir, récita quelques prières de lui seul connues. Il tourna ensuite autour de la voiture, donnant avec son bâton des coups sur la carrosserie tout en psalmodiant sa Baraka. »

Le conducteur ne mit pas longtemps à comprendre que ce vagabond dépenaillé était un Haddaoui, un itinérant mystique, compagnon de l’ordre soufi initié par Sidi Heddi, religieux marocain (mort en 1805), fondateur d’une secte de mendiants pénitents. Durant son enfance à Marrakech dans les années 1960, l’écrivain (également professeur d’écologie végétale, ethnobotaniste et créateur de parfums) en rencontra beaucoup et fut fasciné par leur aptitude à partager leur spiritualité. Suite à cette rencontre fortuite, il décide de se lancer sur leurs traces pour mieux les connaître, mieux cerner leurs rituels et leur conception même de l’existence.

« Il m’a fallu plonger dans le quotidien des Haddaoua pour, en les observant, comprendre la nature réelle de leur pensée et découvrir leur manière de s’habiller, de parler, de prier, de vivre et d’errer. Pour les Haddaoua l’errance est une thérapie pour soi, sur soi. »

Avec méthode, en de courts chapitres, Abderrazzak Benchaâbane étudie, point par point, ce qui caractérise les Haddaoua. Ils ne sont détenteurs d’aucun texte écrit. Chez eux, tout passe par l’oralité, y compris la transmission qui devient, de fait, créative et jamais figée. S’ils acceptent l’aumône, c’est uniquement pour s’humilier devant Dieu.

Les Haddaoua font un usage immodéré du kif et ne tarissent pas d’éloge sur le narguilé.

« Bourre le narguilé et passe-le au voisin
Fume et bois du thé à petits gorgées
Dieu dénouera tout »

clame l’un d’entre eux.

« Le kif pilé, la pipe tirant à souhait,
Le miséreux va, de par le monde,
Le cœur joyeux »,

chante un autre.

Sidi Heddi, leur maître à tous, le "Sultan des mendiants", est considéré au Maroc comme étant le saint-patron des fumeurs de kif. Il fut, dit-on, le premier à ramener de de ses pèlerinages en Asie des graines de cannabis au pays.Cheveux longs et barbes hirsutes, les Haddaoua vénèrent les chats. C’est leur animal totémique. "Il l’accompagne dans leurs pérégrinations, logé dans un couffin dont il ne sort qu’au terme de l’étape". Ils les protègent, partagent leur nourriture avec eux et, le moment venu, leur offrent une sépulture.

« A leurs yeux, le chat est un animal noble, puisqu’il descend du lion et du tigre. Ils disent que le chat fait ses ablutions et récite régulièrement des prières, sous forme de ronronnements. Il est le symbole du calme, de la retenue et de la sagesse. »

La langue des Haddaoua est le ghous qui puise ses racines et son vocabulaire dans l’argot. Ils l’ont adoptée pour contrer "la langue des poètes prise dans le piège de la rhétorique".

« Les poèmes tissés par les Haddaoua, comme leurs frocs troués et en haillons, peuvent ressembler parfois à une grossière dentelle où les silences, les vides et les pièces cousues dessinent des motifs. »

Abderrazzak Benchaâbane présente quelques-uns de ces poètes, notamment Mohamed Cherkaoui qui déclamait, en duo avec son compagnon aveugle Maâti Belfaïda, place Jamaâ Lfna à Marrakech, entouré de ses pigeons voyageurs dont certains montaient sur ses épaules ou sur son dos. Les deux officiants offraient aux spectateurs réunis en cercle autour d’eux un spectacle festif (une alqa) où la gestuelle comptait tout autant que la parole.

L’auteur termine son périple en évoquant les Derviches et les Qalandars d’Orient, autres vagabonds mystiques habitués à errer, en Anatolie, en Chine ou en Inde, en quête de sagesse intérieure, menant une existence identique, faite de pauvreté, d’abstinence, de non violence et d’oubli de soi. Plus qu’un essai, ce livre est une belle invitation à découvrir des vies humbles et hors normes, celles de "voyageurs à l’apparence négligée, cheminant seuls sans bagages".

 Abderrazzak Benchaâne : Poètes et vagabonds mystiques, des Haddaoua du Maroc aux Derviches et Qalandars d'Orient, photographies de l'auteur, éditions Al Manar.